Bruxelles, Laeken, Waterloo, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Paris et
ses ruines, Retour au logis.
D’Aix-la-Chapelle, nous arrivons à la petite ville manufacturière de
Verviers, première station belge. Là, il faut subir l’ennui de la
douane, mais c’est égal, je ne suis plus en pays ennemi, il me semble
qu’on m’a ôté un poids qui m’oppressait le cœur, je respire plus
librement.
Le paysage a changé d’aspect; cependant vers Liège je retrouve des
réminiscences de la Suisse en petit. Mais en approchant de Bruxelles,
adieu la poésie. Nous sommes dans un pays riche et fertile, ces immenses
plaines le prouvent certainement, malgré leur apparence terne, uniforme,
presque insipide. Bruxelles s’annonce très bien par cette superbe gare
du nord où nous débarquons; mais il y a tant de Parisiens ayant fui la
Commune que tous les hôtels où nous frappons sont pleins. Enfin, après
une journée de fatigues nous trouvons un appartement chez Monsieur
Vereyken où nous sommes très confortablement installées.
Je vois dans mon guide que la ville de Bruxelles est à deux cent
soixante-six kilomètres de Paris, et qu’elle renferme environ deux cent
mille habitants.
Au septième siècle, Bruxelles n’était encore qu’un modeste bourg. Cette
ville ne reçut son nom qu’en 1044, lorsqu’elle fut entourée de murs, et
devint le séjour des ducs de Brabant. Ce n’est que depuis 1831 qu’elle
est la capitale de la Belgique. Elle était avant l’une des deux
capitales du royaume des Pays-Bas. Deux fois prise par les Français à la
fin du dix-septième et à la fin du dix-huitième siècle, elle appartint à
la France de 1795 à 1814.
On dit que Bruxelles est un petit Paris. C’est en effet une jolie
miniature de notre capitale, avec sa ceinture de boulevards et son bois
de la Cambre, rival de notre bois de Boulogne. Elle compte quatorze
portes, vingt-sept ponts, et plusieurs beaux édifices. Sa cathédrale
dédiée à Sainte Gudule est vraiment très belle à l’extérieur, quoique
ses tours semblent inachevées.
L’intérieur est décoré très richement de superbes vitraux, de tableaux
de maîtres et de magnifiques tombeaux en marbre blanc. La chaire en bois
sculpté est très curieuse: l’artiste a représenté nos premiers parents
mangeant la pomme et a personnifié les sept péchés capitaux qui viennent
à la suite. L’hôtel de ville gothique est un remarquable monument
entouré d’antiques maisons d’une architecture riche et bizarre. On ne
voit qu’arabesques, colonnes, statuettes d’un grand effet. Ces demeures
rappellent la domination des Espagnols, qui implantèrent ici le style
mauresque, qu’ils tenaient eux-mêmes de leurs vainqueurs les Maures.
_L’ancienne maison du Roi_ est le chef-d'œuvre de ce genre. Quant au
palais du roi actuel, ce n’est qu’une grande construction moderne, sans
ornements et sans style. Sans doute que le confort et les richesses de
l’intérieur font oublier l’extérieur, mais je ne l’ai pas visité.
La résidence royale de Laeken, située dans le faubourg de ce nom, est
entourée d’un grand parc ouvert au public, qui peut s’y promener tout en
admirant les beaux arbres, les pelouses fleuries, les orangeries et les
serres remplies de plantes rares et superbes.
Le palais des ducs d’Orange, un peu moins laid que le palais du Roi, a
été transformé en musée. Les promenades sont magnifiques et nombreuses.
L’Allée Verte est tout simplement ravissante; le parc royal, devant le
palais du Roi, est planté de beaux arbres, mais les statues me semblent
de peu de mérite.
Le parc de Bruxelles, devant le palais de la Nation, se trouve dans la
ville haute, au milieu des quartiers les plus élégants. On y rencontre
tout ce qui fait la beauté ordinaire des grands enclos: des massifs, des
taillis, des pelouses, de l’eau. On a conservé un bassin qui recevait
l’eau d’une fontaine aujourd’hui tarie. Ce bassin est donc à sec, mais
on le garde, parce que Pierre-le-Grand pendant son séjour à Bruxelles,
s’amusa un jour à boire «en vrai charpentier,» une bouteille de vin
qu’il avait fait rafraîchir dans ce bassin. L’histoire, qui souvent
laisse passer des faits importants, s’amuse parfois à consigner les plus
petits, et c’est comme cela que les générations pourront lire gravés sur
les bords du dit bassin, l’année, le mois, le jour et l’heure _où le Roi
a bu_.
Quant au bois de la Cambre, il est vraiment splendide, et je crois qu’il
peut rivaliser avec notre Bois de Boulogne. Au demeurant, Bruxelles est
une ville industrieuse et commerciale, intelligente et artistique, riche
et élégante.
Ses musées possèdent beaucoup de choses rares et curieuses, celui de
peinture renferme une grande quantité de tableaux de Rubens, Van-Dyck,
Rambrand, des deux Teniers, et de tous les maîtres de l’école flamande.
Le musée Hirtz, fondé par un particulier, dont il contient seulement les
œuvres et les collections assez originales, présente également beaucoup
d’intérêt.
Bruxelles a de fort beaux magasins, et j’ai admiré aux étalages de
lingerie ces belles dentelles si renommées dites point de Bruxelles.
Le théâtre de la Monnaie et celui des galeries Saint-Hubert sont les
deux plus beaux de Bruxelles. Au reste, les divertissements abondent
ici. Georgette irait volontiers tous les jours au spectacle ou au
cirque; elle devient très mondaine. Je crois qu’il est temps de rentrer
chez nous, et vraiment le mal du pays me gagne. Depuis huit mois je
parcours villes et campagnes, employant mon temps à tout voir, à tout
visiter. J’ai coudoyé des milliers de personnes et cependant je suis
toujours l’étrangère partout où je vais. Je suis l’inconnue qui passe
devant des indifférents et à la longue, ce sentiment d’isolement, cette
solitude dont on se sent entouré deviennent une souffrance de cœur!...
Oh! mon sweet home! quand te reverrai-je?
Nous avons visité le château de Laeken, résidence d’été du roi: c’est
simple et beau. Puis nous avons fait une excursion à Warterloo, ce
tombeau des gloires du premier empire. Georgette a grimpé au sommet du
monticule d’où le lion belge domine la plaine en vainqueur, mais je n’ai
pas eu ce courage; je suis restée aux pieds du colosse où m’est venue à
l’esprit cette réflexion: «Que le petit état belge s’était fait
représenter par un bien gros animal. Waterloo a comme Fribourg son
tilleul historique et centenaire. C’est de ce tilleul, qui lui servit
d’observatoire, que Napoléon suivait la bataille qui devait aboutir à la
suprême défaite.
Bruxelles a aussi sa légende, la bien jolie légende de la Guerliche.
«La Guerliche, type populaire flamand, est une des personnifications de
l’esprit qui court les rues. Goguenard, sentencieux, il parle par
paraboles et par proverbes. Un jour, le roi des Pays-Bas vint visiter
les Flandres. Il avise dans une promenade la plus belle ferme et le plus
beau moulin qu’il ait jamais vus.
«A qui ce moulin? demande-t-il.
--Au meunier la Guerliche, sire.
--Et cette ferme?
--Au mayeur Sans-Souci.
--Sans-Souci! s’écrie le roi, voilà un gaillard qui est plus heureux que
moi. Qu’on aille lui annoncer que je l’attends demain pour lui poser
trois questions: 1º Ce que pèse la lune; 2º Ce que vaut son roi; 3º Ce
que je pense. S’il répond de travers, il sera pendu: ce serait trop
commode de passer ainsi la vie sans inquiétude.»
Sans-Souci se désole, mais la Guerliche s’offre à le remplacer, à la
condition que le mayeur renoncera à la main de Toinette, qu’ils aiment
tous deux.
La Guerliche se présente devant le roi.
«Eh bien! lui demande le monarque, sais-tu ce que pèse la lune?
--Oui, sire, elle pèse une livre.
--Et sur quoi bases-tu ton opinion?
--Sur ce qu’elle a quatre quarts.
--C’est juste, fait le roi. Et dis-moi maintenant, combien m’estimes-tu?
--Vingt-neuf deniers.
--Comment drôle, tu oses?...
--Dame! sire, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a été vendu pour
trente deniers, je dois, en bon chrétien, vous placer un peu
au-dessous.
--Très bien! dit le roi. Peux-tu me dire aussi ce que je pense?
--Parfaitement. Vous pensez que je suis Sans-Souci.
--Oui.
--Eh bien, je suis la Guerliche!
--Je te prends pour premier ministre! s’écria le roi enthousiasmé.»
Il est peu probable que ma destinée me ramène jamais en Belgique; je
profite donc de mon séjour pour visiter ses principales villes.
Gand est une place forte de cent vingt mille âmes, plantée au beau
milieu de plusieurs rivières, et une ville intelligente, possédant une
Université libre, une Académie de dessin, peinture, sculpture,
architecture, des musées, des bibliothèques, des sociétés savantes. Ce
qui donne à cette ville de dix-neuf kilomètres de tour, un aspect tout
particulier, c’est qu’elle est bâtie sur trente-six petites îles reliées
entre elles par trois cents ponts. Il y en a plus qu’à Venise
certainement, mais Venise reste une ville de Palais et l’emportera
toujours sur sa rivale du nord, qui garde cependant aussi bien des
souvenirs.
On admire son magnifique bassin pouvant contenir quatre cents bâtiments,
son hôtel de ville du XVme siècle, son beffroi du XIIme, sa
cathédrale du XIIIme, que couronne une tour de quatre-vingt-dix
mètres de haut, enfin les vastes bâtiments de son _Béguinage_ célèbre,
qui tient tout un quartier. On vous fait aussi remarquer les restes de
l’abbaye de Saint-Pierre, autrefois la plus riche des Pays-Bas.
Les églises ici sont remplies d'œuvres d’art.
Gand est la patrie de Charles-Quint. Cette ville fut prise en 1678, par
Louis XIV, et à la fin du siècle dernier par les armées de la
République.
Louis XVIII s’y retira pendant les Cent Jours et y publia un journal
officiel: _Le Moniteur de Gand_. Bruges, qui compte cinquante mille
âmes, est une ville belge, à la physionomie espagnole. Cette physionomie
se retrouve aussi bien dans les demeures que dans les habitants,
beaucoup de femmes sont brunes et n’ont rien du type un peu lourd des
Allemandes blondes ou des rousses flamandes.
On remarque à Bruges le Palais épiscopal, l’ancien palais de
Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, actuellement Palais de Justice, les
halles, dont la tour possède le plus beau carillon de toute l’Europe, et
l’église Notre-Dame, où se trouve le tombeau de Charles-le-Téméraire.
Le peintre J. Van Eych est souvent appelé Jean de Bruges, parce qu’il se
fixa dans cette ville.
Quant aux dentelles de Bruges, que j’entendais vanter dans mon enfance,
il paraît qu’elles se fabriquent dans les _béguinages_ de Gand et non à
Bruges, qui a cependant son _béguinage_.
En France nous ne connaissons pas le _béguinage_. En Belgique il est
très florissant. Le _béguinage_ n’est point un ordre, tant s’en faut ni
une congrégation, puisqu’on n’y prononce point de vœux, c’est une sorte
de confrérie. Autrefois on donnait ce nom à des filles ou veuves, qui,
sans faire de vœux, se réunissaient pour vivre dans la dévotion. Cette
sorte de communauté, qui remonte au XIIme siècle, fut suivant les uns
appelée _béguinage_, du nom de Lambert Begg ou le Bègue, prêtre
Liègeois, leur fondateur (1170); suivant d’autres, de Sainte Bègue ou
Begga, sœur de Sainte Gertrude, qui aurait fondé ce genre de communauté
dès 692. On a fait enfin dériver ce nom du vieil allemand beggen,
demander, prier. Il y a encore en Allemagne, et surtout en Belgique,
beaucoup de ces maisons-là.
Les Béguines furent supprimées en France par Louis XI, et remplacées,
pour les soins à donner aux malades, par des sœurs du tiers-ordre de
Saint François, auxquelles le vulgaire appliqua le nom de Béguines.
Le _béguinage_ de Bruges exige des quartiers de noblesse: des
princesses, des filles de sang royal en font partie. En principe, on va
au _béguinage_ pour sanctifier son âme, mais cette institution rend
encore d’autres services. On a eu des déboires, des ennuis dans le monde
ou un réel chagrin, on se réfugie au _béguinage_ pour le temps qu’on
veut, quelques jours ou quelques mois, et là on se retrempe, on prie, on
se console.
Lorsqu’un jeune homme resté indécis, hésitant, ne se décide pas à
demander la main de la jeune fille qui a jeté son dévolu sur lui, crac!
celle-ci se précipite au _béguinage_, et menace d’y rester jusqu’à la
fin de ses jours. Ce grand coup frappe généralement le cœur du rebelle,
qui fait sortir l’amoureuse du _béguinage_, en lui passant l’anneau de
fiançailles au doigt.
Comme on le voit, le _béguinage_, à tous les points de vue, a du bon.
De Bruges nous sommes allées faire un déjeûner d’huîtres à Ostende,
station balnéaire très suivie. Nous nous sommes fort régalées de ces
petites huîtres vertes sortant toutes fraîches de l’eau; elles sont à la
hauteur de leur réputation, et quoique petites sans doute, je n’aurais
pas voulu tenir la gageure de cet étranger, qui dernièrement avait parié
avaler son cent d’huîtres pendant que l’horloge sonnerait les douze
coups de midi, ce qu’il fit comme il l’avait dit, et sans en être le
moins du monde incommodé.
Par exemple, j’ai eu quelque surprise en apprenant que ces délicieux
mollusques, que je classais parmi les meilleurs produits de la mer du
Nord, sont seulement élevés en Belgique et qu’ils naissent tous en
Angleterre, sur les rochers de Colchester, d’où on les amène ici par
cargaison.
Ah! le commerce, que n’invente-t-il pas?
J’ai été aussi à Anvers, cette belle ville dont Napoléon voulait faire
la rivale de Londres. Elle comptait jadis deux cent mille âmes et fut
pendant les douzième, treizième et quatorzième siècles l’une des
premières places marchandes du globe.
Elle était si florissante il y a quatre cents ans que le négociant
Doems, chez qui Charles-Quint avait accepté de dîner, après le repas,
jeta au feu, et sans se ruiner une reconnaissance de dix millions de
florins prêtés par lui à l’Etat: «Je suis trop payé, dit l’Anversois par
l’honneur que Votre Majesté m’a fait aujourd’hui.»
Anvers ne fut pas seulement une ville supérieure par son commerce, elle
le fut aussi par les arts. Elle avait son académie de Belles-Lettres, et
fut le siège principal de l’école flamande de peinture. On l’appelait
alors Anvers la riche.
Au moyen-âge, l’usage de donner des surnoms aux hommes et aux lieux
était assez général. Bien des villes avaient un surnom; il était
ordinairement caractéristique, et il peignait chaque cité d’un seul
trait. Dans les Pays-Bas, on rencontrait donc:
Anvers la riche;
Bruxelles la noble;
Louvain la sage;
Gand la grande;
Bruges l’ancienne.
C’était la même chose en Suisse.
Un vieux chroniqueur suisse nous apprend que de son temps, quand on
parlait des neuf cités épiscopales de la _rue aux prêtres_ (c’est ainsi
qu’on désignait le Rhin, à cause de la quantité d’évêchés qui se
trouvaient sur ses bords), il était en usage de dire:
Coire est la plus haut située;
Constance, la plus grande;
Strasbourg, la plus noble;
Mayence, la plus digne;
Trèves, la plus ancienne;
Cologne, la plus puissante;
Spire, la plus pieuse;
Worms, la plus pauvre;
Et Bâle, la plus gaie.
Valenciennes s’appelait la franqueville.
Levasseur (_Annales de Noyon_) rappelle qu’un doyen de Noyon disait, en
1633:
Noyon la sainte;
Saint-Quentin la grande;
Péronne la dévote (et aussi la pucelle);
Chauny la bien-aimée;
Ham la bien placée;
Bohain la frontière;
Nesle la noble;
Athie la désolée.
Le commerce d’Anvers est encore considérable. J’ai vu avec étonnement et
admiration son port couvert de vaisseaux, dont les milliers de mâts
émergent de la mer, comme les arbres d’une immense forêt. J’ai encore
visité, avec beaucoup d’intérêt, son musée, le plus beau du royaume, et
qui possède les plus belles toiles de Rubens.
Nous avons admiré à Notre-Dame, dont la tour est le plus haut édifice
de la Belgique, le magnifique tableau de Rubens: _La Descente de Croix_.
Nous avons longuement promené Georgette et moi dans le magnifique jardin
zoologique, le plus complet que j’ai vu. Il passe du reste pour l’un des
plus pittoresques et des mieux entretenus qu’il y ait en Europe.
On vante son palais de verre, décoré dans le goût égyptien, qui permet
de voir à couvert la ménagerie et d’assister au repas des fauves.
Anvers possède aussi un jardin botanique, dont l’origine est...
originale.
Un jour de l’année 1826, on faisait une vente de fleurs qui avait attiré
foule d’amateurs. Parmi ces collections se trouvait un arbuste fort rare
et d’un prix si élevé, qu’il ne trouvait point acquéreur.
«Eh bien! qu’on l’achète pour le jardin botanique de Bruxelles, cria une
voix.
--Vous avez raison, répondit un secrétaire du Roi.
Et la voix railleuse reprit: C’est ça, laissons partir le plus beau
fleuron de notre couronne. N’est-ce pas honteux que la ville d’Anvers
n’ait pas un jardin botanique?»
L’idée fut acceptée, le jardin fut fondé et l’arbuste rare fut son
premier habitant.
Spa, fort en vogue, est une petite ville d’eau très bien rebâtie après
l’incendie de 1807, sur la frontière du Luxembourg. C’est Bade en
miniature. Les salons de jeu, fraîchement décorés, sont splendides. J’y
ai vu un joueur perdre vingt mille francs sans sourciller. La promenade
de _Sept Heures_ et l’allée du _Marteau_ où défile le beau monde sont
charmantes, mais c’est bien loin du grandiose de la Forêt-Noire.
Peut-être aussi suis-je blasée d’avoir tant vu. J’attends avec
impatience l’ouverture de Paris pour retourner chez moi; je verrai en
passant dans quel état les sauvages communards ont mis cette malheureuse
ville.
_20 Juin 1891._
Après l’insurrection vaincue et l’armée rentrée à Paris, nous nous
apprêtions à partir, lorsque Georgette est prise de la rougeole. Quinze
grands jours de souffrance et d’ennuis, qui me dégoûtent tout à fait de
Bruxelles. Enfin, Georgette fait sa première sortie pour voir défiler
une superbe cavalcade et je rentre le soir malade à mon tour avec la
rougeole. Quinze nouveaux jours de souffrance, d’ennui et de réclusion.
J’en ai assez de ces terres cosmopolites «où l’on ne se sent plus
regardé par les doux yeux de la patrie.» Ah! comme j’ai hâte de la
revoir, cette mère patrie, si malheureuse aujourd’hui, la _Matrie_ comme
disait Platon.
Enfin, le docteur m’octroie la permission de partir, et nous quittons la
Belgique pour toujours.
Depuis notre entrée en France, partout nous apercevons les traces de la
guerre. Aux environs de Paris, surtout, ce ne sont que ponts coupés,
réparés provisoirement, sur lesquels le train passe avec grandes
précautions. Paris me semble triste comme un tombeau, par ce brillant
soleil d’été qui n’éclaire que les ruines de ses palais; et cependant,
chose étrange, il y a foule dans les rues, le mouvement reprend, les
restaurants sont pleins de monde, et les cafés aussi. On cause avec le
même enjouement, avec la même futilité de paroles, si j’osais je dirais,
avec la même insouciance qu’aux temps heureux. Mon Dieu, quel peuple que
ce peuple français que rien n’abat! Voilà des mois que les Parisiens
meurent de faim, voilà des mois que leur ville est à feu et à sang, et
sitôt une accalmie, ils se reprennent à vivre comme par le passé. Et
cependant, quel spectacle affreux! On fouille tous les squares pour en
retirer les cadavres enfouis précipitamment pendant la lutte, dans
toutes ces rues où l’on se battait pied à pied, comme des géants, comme
des démons. Les troupes campent au Jardin des Tuileries, au
Palais-Royal, dans les rues, partout.
Les maisons que le pétrole a épargnées sont criblées de balles, écornées
par les boulets. Tous les ponts sur la Seine sont coupés. A Sèvres, il
ne reste pas un arbre sur pied: dévastation complète. Mais comme ruines,
Saint-Cloud est un chef-d'œuvre, c’est l’abomination de la désolation.
Je ne crois pas qu’il y ait eu cinq maisons épargnées par le
bombardement.
Après avoir parcouru la ville et les environs, nous nous éloignons
l'âme navrée de toutes ces tristesses. Nous rentrons enfin chez nous
après huit mois d’absence.
C’est une grande joie de revoir tout ce qu’on avait quitté et tout ce
qu’on aime; c’est une grande joie de franchir le seuil de sa maison et
de retrouver sa demeure, cette demeure qui est la petite patrie dans la
grande.
Les exilés seuls ont savouré ces douceurs-là.
«O mon jardin, ma maisonnette,
«Chers témoins de ma paix discrète,
«Qu’avec bonheur je vous revoi,
«Et qu’avec plaisir je répète:
«Il n’est pas de petit chez soi!»