CHAPITRE VII

Rastadt, Carlsruhe, Francfort, Mayence, Les rives du Rhin,

Coblentz, Cologne, Aix-la-Chapelle.

La première ville où nous nous arrêtons en quittant Bade, est Rastadt,

ville murée du grand duché de Bade. C’est en cette ville qu’eurent lieu

en 1713 et 1714 entre Villars et le prince Eugène, les conférences qui

amenèrent la paix de Bade et assurèrent la possession de l’Alsace à la

France.

Nous visitons ensuite la jolie ville de Carlsruhe, capitale du

grand-duché, ville intéressante et industrielle. Le palais du grand duc

est un très vaste bâtiment, mais d’un style un peu lourd; les jardins

qui en dépendent sont fort beaux; il y a aussi un joli théâtre et un

musée remarquable.

Carlsruhe se présente sous un aspect gai et sémillant. Une cité âgée

d’un siècle et demi est encore dans sa prime jeunesse, et celle-ci est

de date toute récente: elle fut fondée en 1715 par Charles-Guillaume,

margrave de Bade-Dourlach qui en fit sa résidence et lui donna le nom de

Carlsruhe, c’est-à-dire «Repos de Charles.» Ce n’était auparavant qu’un

simple rendez-vous de chasse.

Notre curiosité n’a pas le temps de se reposer à Francfort, autrefois

l’une des quatre villes libres de la confédération germanique. Beaucoup

d’édifices du moyen-âge émaillent la ville. Nous avons visité la

magnifique cathédrale où l’on couronnait les empereurs (on la répare en

ce moment), l’hôtel-de-ville dit Rœmer où siège le Sénat, le palais de

la Tour-et-Taxis où se tiennent les séances de la diète, de très beaux

musées, la synagogue des Juifs, le monument des Hessois, la vieille

maison de la rue des Juifs, berceau de la famille Rothschild, Francfort

est aussi la patrie de Gœthe. Cette ville possède des places superbes,

un grand jardin botanique, un théâtre, de vastes hôpitaux; enfin c’est

une grande, riche et très belle ville. C’est de Francfort que fut lancé

le 1er décembre 1813 le manifeste des souverains alliés contre

Napoléon.

Nous traversons le Rhin pour aller à Mayence, l’une des trois

forteresses fédérales de l’Allemagne.

Les Prussiens, les Autrichiens et les Hessois y tiennent garnison.

Cette ville n’est pas, comme Carlsruhe, de date récente. Elle fut fondée

par Drusus, treize ans avant Jésus-Christ, et devint une place

importante sous les Romains. Rebâtie par les rois Francs, Charlemagne se

plut à l’embellir.

Mayence qui s’étend sur le penchant de plusieurs collines forme deux

quartiers bien distincts, dont l’un est spacieux et élégant.

Cette ville renferme des richesses artistiques en grand nombre, galeries

de peintures, musées d’histoire naturelle et d’antiquités romaines,

cabinets de monnaies et de médailles.

Nous avons salué sur la place qui porte son nom la statue en bronze du

célèbre Gutemberg auquel Mayence s’honore d’avoir donné le jour.

Il y a plusieurs belles églises, la cathédrale dite le Dôme m’a paru un

peu lourde, elle est cependant renommée.

Mayence est souvent visité par les touristes, mais il paraît que les

rois d’Allemagne ne s’y aventurent guère. Ce qui m’a été dit à ce sujet

m’a donné en même temps la signification de la main levée pour prêter

serment, qu’on voit sculptée sur la façade latérale de la célèbre

cathédrale. L’empereur François d’Autriche, dernier empereur du

Saint-Empire et beau-père de Napoléon Ier, se trouvait à Mayence à

la fin du dernier siècle, et le clergé le reçut si bien qu’il fit à

l’archevêque la promesse que l’empereur allemand qui viendrait la

prochaine fois à Mayence devrait construire à ses frais les deux tours

qui manquent à la cathédrale.

L’empereur François avait évidemment l’intention de revenir et de faire

construire les tours, mais son futur gendre l’en empêcha et le

Saint-Empire cessa d’exister.

L’archevêque avait fait sculpter la main pour que la promesse impériale

ne fût pas oubliée.

Or, il paraît que cette main sculptée gêne le vieux Guillaume qui se

soucie fort peu de construire à ses frais les tours d’une cathédrale

catholique.

Je crains donc que celle-ci n’attende longtemps encore ses tours et

qu’elle soit obligée de se contenter de ses plans... restés en plan.

Un immense pont de bateaux de six cents mètres communique avec Cassel,

qui forme comme un faubourg de Mayence. Nous n’avons pas idée de ce

genre de pont en France.

C’est ici que le Rhin a sa plus grande largeur. Avant de quitter

Mayence, nous n’oublions pas d’y faire un déjeuner au jambon, puis nous

nous embarquons sur un confortable bateau à vapeur, et de dix heures du

matin à sept heures du soir, nous descendons, mollement bercées, le Rhin

jusqu’à Cologne.

Les rêveries de mon esprit sont aussi bercées de mille souvenirs dont

quelques-uns bien tristes. Naguère encore, le grand pont du Rhin était

gardé par deux sentinelles, d’un côté la sentinelle badoise et de

l’autre la sentinelle française. Hélas, il n’y a plus de sentinelle

française! Ah! cette revanche des Allemands contre les Français, avec

quelle perfidie et quelle patience elle a été préparée!

Jamais les braves Gaulois n’auraient su feindre et dissimuler comme les

Germains, «cette nation passée maîtresse en tous genres de fourberie,»

disait Tacite, il y a dix-huit siècles.

Mais le bateau à vapeur marche, le paysage se déroule, c’est une suite

d’enchantements, le regard est ravi; presque continuellement les deux

rives du fleuve sont bordées de hautes montagnes, au sommet desquelles

sont perchés, comme autant de nids d’aigles, de vieux châteaux

gothiques.

«Et si haute que fut la tour ou la montagne,

N’avaient besoin, pour prendre un château rude et fort,

Que d’une échelle en bois, pliant sous leur effort,

Dressée au pied des murs, d’où ruisselait le souffre,

Ou d’une corde à nœuds, qui dans l’ombre du gouffre,

Balançait ces guerriers moins hommes que démons,

Et que le vent, la nuit tordait au flanc des monts.»

D’autres châteaux sont plantés au beau milieu du fleuve, dans des îles

enchantées.--En voilà une, là-bas, qui fait penser à Roland. La

tradition fait mourir l’héroïque paladin au col de Roncevaux. On parlera

toujours de la célèbre épée Durandal et du cor merveilleux dans lequel

Roland aurait exhalé son âme valeureuse, pour faire parvenir jusqu’à

Charlemagne le cri de suprême détresse.

«Dieu me garde d’enlever un seul joyau au cycle épique des chevaliers de

la Table-Ronde! Mais à côté de la tradition guerrière, il y a la

tradition amoureuse, qui éclaire d’un plus doux rayon cette grande

figure de Roland, et qui en complète la poétique transformation.

Suivant une légende allemande, le héros, après avoir si vaillamment

combattu, si bruyamment soufflé dans son cor, ne serait pas resté parmi

les cadavres encombrant le val de Roncevaux. Un miracle de l’amour

l’aurait ressuscité d’entre les morts, et, malgré ses innombrables

blessures, il serait revenu sur les bords du Rhin, où le rappelait la

foi jurée à la belle Hildegonde.»

Voici la légende:

«Hildegonde et Roland étaient fiancés, quand le héros dut partir avec

l’armée pour l’Espagne. Remarquons ici qu’en qualité de neveu de

Charlemagne, dont la résidence était à Aix-la-Chapelle, et qui visitait

volontiers ses vignobles des bords du Rhin, notamment Rudesheim, Roland

a dû passer une partie de sa jeunesse dans ces contrées. Rien d’étonnant

dès lors qu’il y ait engagé son cœur. Hildegonde se montra digne de

l’amour d’un tel guerrier. Elle l’attendit fidèlement, et quand lui vint

la nouvelle du désastre de Roncevaux et de la mort de Roland, ne voulant

pas se donner à un autre, elle prit le voile et se cloîtra dans

l’abbaye de Nonnenwerth.

Jugez de la douleur de Roland quand il apprit que sa fiancée s’était

donnée à Dieu pour toujours! Afin de pouvoir du moins apercevoir

quelquefois sa forme chérie dans les jardins du couvent, il se fit

construire le burg qui a conservé son nom, et y passa le reste de ses

jours, les yeux presque constamment tournés vers le monastère. Les

restes d’un vieux burg, en face des sept montagnes, près de Bonn, en

témoignent de manière à ébranler les plus incrédules. Une tour en

ruines, encore aujourd’hui désignée sous le nom de _Coin de Roland_

(Rolandseck), plane presque à pic sur une très ancienne abbaye

construite dans une île au milieu du Rhin, et qui a continué de

s’appeler l'_île des Nonnes_ (Nonnenwerth).»

Deux lignes de chemin de fer courent à droite et à gauche pour rappeler

le voyageur aux réalités du XIXe siècle. La vigne grimpe partout où

il y a quelques pouces de terre. Nous apercevons en passant les caves

creusées dans la montagne qui renferment les précieux vins de

Johannisberg. Je m’aperçois qu’un sentiment de jalousie se mêle à mon

admiration, pendant toute cette journée. Je ne crois pas que nous ayons

rien d’équivalent en France, et je comprends notre ambition, d’avoir

voulu, hélas! posséder ce beau Rhin allemand.

Il est bien calme aujourd’hui, bien souriant, dans sa majestueuse

sérénité et l’on oublie ses emportements, la course vertigineuse de ses

flots bleuâtres qui roulent parfois avec une rapidité à faire frémir.

Voici Coblentz. C’est une ville à part; ses édifices et ses églises

surtout sont beaux. J’y ai remarqué un monument élevé au général

Marceau. Mais son altière forteresse entourée de sept enceintes est ce

qu’il y a de plus remarquable.

Coblentz fut jadis une des villes habitées par les empereurs

carlovingiens et plus tard par les électeurs de Trêves.

Je visite Coblentz avec intérêt en songeant à mon grand-père qui, au

début de la révolution française, y arriva avec bien d’autres émigrés,

et concourut d’une manière active à la formation de l’armée de Condé. Je

conserve précieusement sa décoration du Lys, une fleur de lys d’argent

surmontée de la couronne royale et nouée d’un ruban blanc, que les

soldats seuls de l’armée de Condé avaient le droit de porter.

Lors de la Restauration, en 1814, cette décoration reprit faveur et

devint comme un signe de ralliement qui servait à distinguer les

royalistes, mais bientôt elle tomba dans le domaine public, chacun put

la prendre, et cette facilité de la porter à sa guise, lui ôtant tout

mérite, sa vogue fut promptement passée.

Aujourd’hui elle n’a plus place que dans les souvenirs de famille ou les

musées d’antiquités.

Cologne est une grande et belle ville de cent mille habitants, mais

d’un aspect triste. Bâtie en demi-cercle, défendue par

quatre-vingt-trois tours, elle est reliée par un pont fixe, qui a

remplacé un pont de bateau, à la petite ville de Deutz, sur la rive

opposée du Rhin.

Deutz, ville presque entièrement peuplée de juifs devient ainsi le

faubourg d’une ville essentiellement catholique et qui possède un nombre

infini d’églises. La reine de toutes est son immense cathédrale, la plus

belle que j’ai vue. Commencée en 1248, interrompue pendant plusieurs

siècles, elle n’a été achevée que tout dernièrement en 1861. Dame! ici

la légende est joliment en faute! La cathédrale de Cologne ne devait

jamais être finie, disait-elle.

Oyez pourquoi: Un jeune architecte, désolé de n’avoir pu faire agréer

son projet par l’archevêque Conrad qu’aucun plan ne pouvait satisfaire,

s’en était allé sur les bords du Rhin dans le dessein de mettre fin à

ses jours. Au moment où il allait se précipiter dans le fleuve, un

vieillard qui n’était autre que le diable lui apparut tout à coup et lui

offrit, en échange de son âme un plan merveilleux, le plan de la

cathédrale actuelle.

Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de réflexion et alla

soumettre le cas à son confesseur qui lui suggéra une bonne ruse: Le

lendemain, au moment où Satan lui montrait de nouveau son plan, en lui

rappelant à quelles conditions il en deviendrait possesseur, le jeune

homme le lui arracha brusquement, et, tirant tout aussitôt de dessous

sa robe une relique de sainte Ursule, il en frappa l’Esprit du mal au

front. Satan vit bien qu’il était joué: «C’est encore une ruse de

l’Eglise! s’écria-t-il; mais la cathédrale que tu me voles ne sera

jamais achevée, et ton nom restera inconnu!» En prononçant ces mots,

Satan arracha d’un coup de griffe la partie supérieure du dessin. Le

jeune architecte mourut de chagrin de n’avoir jamais pu le reconstituer.

Pendant de longues années, l’évènement sembla donner raison à la

légende. Les travaux de la cathédrale de Cologne, commencés en 1249,

furent continués jusqu’en 1509; mais, dans ce long espace de temps, ils

furent interrompus plus d’une fois, si bien qu’au commencement de ce

siècle, le chœur seul avait pu être terminé.

Transformé par la Révolution française en magasin à fourrages, mutilé

par le temps autant que par les hommes, le vénérable édifice menaçait

ruine et allait probablement être jeté bas, lorsque le zèle

archéologique et religieux se réveillant, des associations se formèrent

et entreprirent non seulement de restaurer, mais encore d’achever à

l’aide de souscriptions l'œuvre gigantesque à peine ébauchée au

Moyen-Age. Les dons affluèrent de toutes parts; le roi de Prusse

d’alors, Frédéric-Guillaume IV, s’engagea à verser annuellement

cinquante mille thalers, et, le 4 septembre 1820, eut lieu la seconde

fondation de la cathédrale, fête magnifique dont Cologne n’a pas perdu

le souvenir. Dès lors, il n’y eut plus d’arrêt dans les travaux, que

moins d’un demi-siècle, comme on le voit, a suffi pour mener à bien.

Le chœur est une merveille du moyen-âge: on venait de toutes parts à

Cologne pour honorer les précieuses reliques qu’elle possède, et

particulièrement celles des Rois Mages.

Saint Bruno naquit à Cologne, et Marie de Médicis y mourut en

1642.--Rubens y séjourna longtemps, quelques auteurs croient qu’il y est

né; en réalité il reçut le jour à Siegen (Nassau), d’une famille noble

et originaire d’Anvers. Nous n’avons pas voulu quitter Cologne sans

acheter quelques flacons de cette eau spiritueuse et parfumée, qui porte

son nom; inventée à la fin du siècle dernier par Jean-Marie Farina, elle

est maintenant connue du monde entier.

Aix-la-Chapelle est aussi une ville importante des états prussiens:

l’hôtel de ville est magnifique; la cathédrale bâtie par Charlemagne est

remarquable; cependant je lui reproche son style un peu lourd, un peu

confus, et elle me semble bien inférieure à celle de Cologne.

Près de la ville se trouvent des eaux sulfureuses et ferrugineuses, fort

en vogue. Ces sources furent découvertes par Charlemagne vers 773

pendant une partie de chasse. Il y fit construire une chapelle; d’où son

nom d’Aix-la-Chapelle. L’empereur finit même par faire de cette ville sa

résidence habituelle et la capitale de tout l’empire. A partir de cette

époque le développement et l’importance d’Aix ne firent que s’accroître.

Il s’y tint différents conciles; les empereurs s’y firent couronner

pendant plusieurs siècles, de 813 à 1531. Les habitants vous montrent

avec fierté les tombeaux de l’empereur Othon III et de Charlemagne.

De même qu’Argenteuil possède la tunique de Notre-Seigneur, et Prün,

dans le diocèse de Liège, ses sandales, Aix-la-Chapelle conserve

précieusement sa ceinture de cuir (_cingulum_), dont les deux extrémités

sont réunies et scellées du sceau de l’Empereur Constantin.

Ce trésor, ainsi que les restes de Charlemagne, qu’on appelle les

«_grandes reliques_», ne sont présentés à la vue du peuple que tous les

sept ans.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 33 / 161 题