Au moment où la troupe fugitive atteignait la source de la rivière des
Créoles, le jour se levait, et les rayons du soleil oriental
éclairaient le sommet granitique du piton du Milieu; avec lui
s'éveillait toute la population des forêts. À chaque pas, les tanrecs
se levaient sous les pieds des nègres et regagnaient leurs terriers,
les singes s'élançaient de branche en branche et atteignaient les
extrémités les plus flexibles des vacoas, des filaos et des
tamariniers, puis, se suspendant et se balançant par la queue,
allaient, franchissant une grande distance, s'accrocher, avec une
adresse merveilleuse, à quelque autre arbre qui leur donnait un asile
plus touffu. Le coq des bois se levait à grand bruit, battant l'air de
son vol pesant, tandis que les perroquets gris semblaient le railler de
leur cri moqueur, et que le cardinal, pareil à une flamme volante,
passait, rapide comme un éclair et étincelant comme un rubis; enfin,
selon son habitude, la nature, toujours jeune, toujours insoucieuse,
toujours féconde, semblait, par sa sereine tranquillité et son calme
bonheur, une éternelle ironie de l'agitation et des douleurs de
l'homme.
Après trois ou quatre heures de marche, la troupe fit une halte sur un
plateau, au pied d'une montagne sans nom, dont la base vient mourir sur
les bords de la rivière. La faim commençait à se faire sentir;
heureusement, chacun dans la route avait fait chasse; les uns, à coups
de bâton, avaient assommé des tanrecs, dont, en général, les nègres
sont fort friands; d'autres avaient tué des singes ou des coqs des
bois; enfin, Laïza avait blessé un cerf, à la poursuite duquel quatre
hommes s'étaient mis, et qu'ils avaient rapporté au bout d'une heure.
Il y avait donc des provisions pour toute la troupe.
Laïza profita de cette halte pour panser le blessé; de temps en temps,
il s'était écarté du brancard pour aller cueillir quelque herbe ou
quelque plante dont lui seul connaissait la propriété. Arrivé au lieu
du repos, il réunit sa récolte, plaça la précieuse collection qu'il
venait de rassembler dans un creux de rocher; puis, avec une pierre
arrondie, il broya les simples qu'il venait de cueillir à peu près
comme il eût fait dans un mortier. Cette opération terminée, il en
exprima le suc, y trempa un linge, et, levant l'appareil mis la veille,
il plaça les compresses nouvellement imbibées sur la double plaie car,
par bonheur encore, la balle n'était point restée dans la blessure, et,
entrée un peu au-dessous de la dernière côte gauche, elle était sortie
un peu au-dessus de la hanche.
Pierre Munier suivit cette opération avec une anxiété profonde. La
blessure était grave, mais n'était point mortelle; il y avait plus: il
était visible, à l'inspection des chairs qu'en supposant qu'aucun
organe important n'eût été lésé à l'intérieur, la guérison serait plus
rapide peut-être qu'elle ne l'eût été entre les mains d'un médecin des
villes. Le pauvre père n'en passa pas moins par toutes les angoisses
qu'une pareille vue devait éveiller en lui, tandis que Georges, au
contraire, malgré les douleurs qu'un semblable pansement devait lui
faire éprouver, ne fronça pas même le sourcil, et réprima jusqu'au
moindre frissonnement de la main que son père tenait entre les siennes.
Le pansement fini et le repas achevé, on se mit en route. On approchait
des grands bois, mais encore fallait-il les atteindre; la petite
troupe, retardée par le transport du blessé, transport que les
accidents du terrain rendaient fort difficile, ne s'avançait que
lentement, et, depuis le départ de l'habitation, avait laissé une trace
facile à suivre.
On marcha une heure encore, à peu près, en suivant les bords de la
rivière des Créoles, puis on prit à gauche, et l'on commença de se
trouver dans la lisière des forêts; car, jusque-là, on n'avait traversé
que des espèces de taillis: à mesure que l'on avançait, des mimosas se
reproduisant en touffes nombreuses, des fougères gigantesques poussant
dans les intervalles des arbres, s'élevaient aussi haut qu'eux, et des
lianes d'une grosseur prodigieuse, tombant du haut des takamakas comme
des serpents qui s'y seraient accrochés par la queue, commençaient à
annoncer qu'on entrait dans la région des grands bois.
Bientôt la forêt devint de plus en plus épaisse; les troncs des arbres
se rapprochèrent, les fougères s'enlacèrent les unes aux autres, les
lianes formèrent comme des barreaux, à travers lesquels le passage
devint de plus en plus difficile, surtout pour les hommes qui portaient
le brancard; à tout moment, Georges, témoin des difficultés que
présentait la marche, faisait un mouvement pour descendre; mais, à
chaque fois, Laïza le lui défendait avec un tel accent de fermeté, et
son père joignait les mains avec un tel geste de prière, que, pour ne
point blesser le dévouement de l'un et pour ne pas heurter la tendresse
de l'autre, le malade reprenait sa place et laissait essayer de
nouvelles tentatives qui devenaient de moment en moment plus pénibles,
et qui quelquefois, demeuraient longtemps infructueuses.
Cependant les difficultés qu'éprouvaient les fugitifs à pénétrer dans
l'intérieur de ces forêts vierges étaient presque pour eux une garantie
de sécurité, puisque ces difficultés devaient, pour ceux qui les
poursuivaient exister plus grandes encore, car ceux qui fuyaient
étaient des nègres habitués à de pareilles courses, tandis que ceux qui
les poursuivaient étaient des soldats anglais accoutumés à manœuvrer
dans le champ de Mars et dans le champ de Lort.
Cependant on arriva à un endroit tellement épais tellement fourré,
tellement compact, que toute tentative de transition devint inutile;
longtemps la petite troupe longea cette espèce de muraille à travers
laquelle la hache seule aurait pu ouvrir un passage; mais ce passage,
ouvert pour les uns, l'était également pour les autres, et, en offrant
une issue à la fuite, il offrait un moyen à la poursuite.
Tout en cherchant, on trouva un ajoupa, et, sous cet ajoupa, les restes
d'un feu fumant encore: il était évident que des nègres marrons
rôdaient dans les environs, et, à en juger par la fraîcheur des traces
qu'ils avaient laissées, ne devaient même pas être fort loin.
Laïza se mit sur leur piste. On connaît l'habilité des sauvages pour
suivre, à travers les grandes solitudes, la trace d'un ami ou d'un
ennemi: Laïza, courbé sur la terre, retrouva chaque brin d'herbe plié
sous le talon, chaque caillou sorti de son alvéole par le choc du pied,
chaque branche détournée de son inclinaison par la pression du passant;
mais, enfin, il arriva de son côté à un emplacement où toute trace
manquait. D'un côté était un ruisseau qui descendait de la montagne et
allait se jeter dans la rivière des Créoles; de l'autre, un amas de
rochers, de pierres et de broussailles pareil à un mur, au sommet
duquel la forêt paraissait plus pressée encore que partout ailleurs,
et, derrière Laïza, le chemin qu'il venait de suivre. Laïza traversa le
ruisseau et chercha vainement de l'autre côté la trace qui l'avait
conduit jusqu'à sa rive. Les nègres, car ils étaient plusieurs,
n'avaient donc pas été plus loin.
Laïza essaya de gravir la muraille, et il y parvint; mais, arrivé au
sommet, il reconnut l'impossibilité de faire suivre à une troupe, parmi
laquelle se trouvaient plusieurs blessés, un pareil chemin il
redescendit donc, et, convaincu que ceux à la recherche desquels il
s'était mis ne pouvaient être loin, il poussa les différents cris
auxquels les nègres marrons ont l'habitude de se reconnaître entre eux,
et attendit.
Au bout d'un instant, il lui sembla, au plus épais des broussailles,
qui recouvraient les pierres formant la muraille que nous avons
décrite, reconnaître un léger frémissement; tout autre qu'un homme
habitué aux mystères de la solitude eût certes pris cette vacillation
de quelques branches pour un caprice du vent; mais alors le mouvement
eut eu lieu de leur extrémité à leur base, tandis qu'au contraire le
mouvement semblait naître à leur base et venait mourir à leur
extrémité. Laïza ne s'y trompa point, et ses regards s'arrêtèrent sur
le buisson. Bientôt son doute se changea en certitude: à travers les
branches, il avait distingué deux yeux inquiets qui, après avoir
parcouru tout l'horizon qu'ils pouvaient atteindre, se fixèrent sur
lui; alors Laïza renouvela le signal qu'il avait déjà fait entendre une
fois: aussitôt un homme glissa, comme un serpent, entre les pierres
disjointes, et Laïza se trouva en face d'un nègre marron.
Les deux noirs n'échangèrent que quelques paroles, puis Laïza retourna
sur ses pas et rejoignit la petite troupe, qui fit à son tour, guidée
par lui, le même chemin qu'il venait de faire, et qui arriva bientôt à
l'endroit où il avait trouvé le nègre.
Une ouverture, produite par le dérangement de quelques pierres, avait
amené un passage dans la muraille: ce passage donnait entrée dans une
grotte immense.
Les fugitifs passèrent deux à deux à travers ce défilé facile à
défendre. Derrière le dernier, le nègre remit les pierres dans le même
ordre où elles étaient auparavant, de manière qu'on ne vit aucune trace
du passage; puis, se cramponnant à son tour aux broussailles et aux
aspérités des pierres, il escalada la muraille et disparut dans la
forêt. Deux cents hommes venaient de s'engloutir dans les entrailles de
la terre sans que l'œil le plus exercé pût dire par quel endroit ils
avaient passé.
Soit par un de ces hasards naturels qui se rencontrent parfois sans que
la main de l'homme ait aidé en rien aux effets qu'ils produisent, soit,
au contraire, par un long et prévoyant travail des nègres marrons, le
sommet de la montagne, dans les flancs de laquelle la petite troupe
venait de disparaître, était défendu d'un côté par une roche
perpendiculaire pareille à un rempart, et d'un autre côté par cette
haie gigantesque composée de troncs d'arbres, de lianes et de fougère,
qui avait d'abord arrêté la marche de nos fugitifs; la seule entrée
véritablement praticable était donc celle que nous avons décrite, et,
comme nous l'avons dit, cette entrée disparaissait entièrement derrière
les pierres qui l'obstruaient et les broussailles qui voilaient les
pierres: il résultait donc, du soin avec lequel elle était cachée à
tous les yeux, que les colons armés pour leur propre compte, ou les
troupes anglaises qui, pour le compte du gouvernement, donnaient la
chasse aux nègres marrons, étaient passés cent fois, sans la remarquer,
devant cette ouverture connue des seuls esclaves fugitifs.
Mais, une fois, de l'autre côté du rempart de la haie ou de la caverne,
l'aspect du sol changeait entièrement. C'étaient toujours de grands
bois, de hautes forêts, de puissants abris, mais au milieu desquels on
pouvait du moins se frayer une route. Au reste, aucune des premières
nécessités de la vie ne manquait dans ces vastes solitudes une cascade,
qui avait sa source au sommet du piton, tombait majestueusement de
soixante pieds de haut, et, après s'être brisée en poussière sur les
rocs, qu'elle rongeait dans sa chute éternelle, elle coulait quelque
temps en paisibles ruisseaux; puis, s'enfonçant tout à coup dans les
entrailles de la terre, elle allait reparaître au delà de l'enceinte;
les cerfs, les sangliers, les daims, les singes et les tanrecs
abondaient; enfin, aux endroits où, à travers le dôme immense de
feuillage, glissaient quelques rayons de soleil, ces rayons de soleil
allaient éclairer des pamplemousses chargés d'oranges, ou des vacoas
chargés de ces choux-palmistes, dont la queue est si frêle, que, du
jour où le fruit est mûr, il tombe à la plus légère secousse ou au
moindre vent.
Si les fugitifs parvenaient à cacher leur retraite, ils pouvaient donc
espérer y vivre sans manquer de rien jusqu'au moment où Georges serait
guéri, et où cette guérison amènerait une résolution quelconque. Au
reste, quelle que fût la résolution du jeune homme, les malheureux
esclaves dont Georges avait fait ses compagnons étaient décidés à
s'attacher à sa fortune jusqu'au bout.
Mais, tout blessé qu'était Georges, il avait gardé son sang-froid
ordinaire et il n'avait pas examiné la retraite à laquelle il venait
demander un abri, sans calculer tout le parti qu'on pourrait tirer
d'une pareille position pour la défendre. Une fois de l'autre côté de
la caverne, il avait donc fait arrêter le brancard, et, appelant Laïza
d'un signe de la main, il lui avait indiqué comment, après avoir
défendu l'ouverture extérieure de ce défilé, on pouvait, par un
retranchement, défendre l'ouverture intérieure, puis en outre miner
encore la caverne avec de la poudre, qu'on avait eu le soin d'emporter
de Moka. Le plan de cet ouvrage fut aussitôt tracé et entrepris; car
Georges ne se dissimulait pas que selon toute probabilité on ne le
traiterait point en fugitif ordinaire, et il avait assez d'orgueil pour
croire que les blancs ne se regarderaient pas comme vainqueurs tant
qu'ils ne le tiendraient pas pieds et poings liés en leur pouvoir.
On se mit donc aussitôt à l'œuvre de défense, que présida passivement
Georges et activement Pierre Munier.
Pendant ce temps, Laïza faisait le tour de la montagne: partout, comme
nous l'avons dit, elle était défendue, soit par des palissades
naturelles, soit par des roches escarpées; en un seul endroit, ces
rochers étaient abordables avec des échelles d'une quinzaine de pieds;
encore le chemin qui conduisait au pied de cette muraille naturelle
bordait-il un précipice; ce chemin eût été facile à défendre, mais la
troupe était trop peu nombreuse et avait besoin d'être répandue sur
trop de points à la fois pour que l'on fît des dispositions militaires
en dehors de ce que l'on pouvait appeler la forteresse.
Laïza reconnut donc que c'était ce point et l'entrée par la caverne qui
devaient surtout être gardés avec le plus de soin.
La nuit approchait; Laïza laissa dix hommes à ce poste important, et
revint rendre compte à Georges de sa course autour de la montagne.
Il trouva Georges dans une espèce de cabane qu'on lui avait bâtie à la
hâte avec les branches d'arbres; le retranchement était déjà presque
creusé, et, malgré l'obscurité qui s'avançait rapidement, on continuait
d'y travailler avec activité.
Vingt-cinq hommes furent répartis en sentinelles autour de l'enceinte,
on devait les relever de deux heures en deux heures; Pierre Munier
resta à son poste de la caverne, et Laïza, après avoir posé un nouvel
appareil sur la blessure de Georges, retourna au sien.
Puis, chacun attendit les événements nouveaux qu'allait sans doute
amener la nuit.