Pendant la nuit, l'ouragan cessa; mais ce ne fut que le lendemain matin
qu'on put apprécier les dégâts qu'il avait causés.
Une partie des bâtiments stationnés dans le port avaient éprouvé des
avaries considérables; plusieurs avaient été jetés les uns contre les
autres et s'étaient mutuellement brisés. La plupart avaient été démâtés
et rasés comme des pontons; deux ou trois s'étaient, traînant leurs
ancres, échouées sur l'île aux Tonneliers. Enfin, il y en avait un qui
avait sombré dans le port et qui avait péri corps et biens, sans qu'on
pût lui porter secours.
À terre, la dévastation n'était pas moins grande. Peu de maisons de
Port-Louis étaient restées à l'abri de ce terrible cataclysme; presque
toutes celles qui étaient couvertes en bardeaux, en ardoises, en
tuiles, en cuivre ou en fer-blanc, avaient eu leurs couvertures
enlevées. Celles qui se terminaient par des argamasses, c'est-à-dire
par des terrasses à l'indienne, avaient seules complètement résisté.
Aussi, le matin, les rues étaient-elles jonchées de débris, et quelques
édifices ne tenaient-ils plus sur leurs fondements qu'à l'aide de
nombreux étais. Toutes les tribunes préparées au champ de Mars, pour la
course, avaient été renversées. Deux pièces de canon de gros calibre,
en batterie dans le voisinage de la Grande-Rivière, avaient été
retournées par le vent, et on les retrouva le matin dans le sens opposé
à celui où on les avait laissées la veille.
L'intérieur de l'île présentait un aspect non moins déplorable. Tout ce
qui restait de la récolte, et heureusement la récolte était à peu près
faite, avait été arraché de terre: dans plusieurs endroits, des arpents
entiers de forêts présentaient l'aspect de blés couchés par la grêle.
Presque aucun arbre isolé n'avait pu résister à l'ouragan, et les
tamariniers eux-mêmes, ces arbres flexibles par excellence, avaient été
brisés, chose qui, jusque-là, avait été regardée comme impossible.
La maison de M. de Malmédie, une des plus élevées de Port-Louis, avait
eu beaucoup à souffrir. Il y avait même eu un moment où les secousses
avaient été si violentes, que M. de Malmédie et son fils avaient résolu
d'aller chercher un refuge dans le pavillon qui, bâti tout en pierre,
n'ayant qu'un étage et abrité par la terrasse, donnait évidemment moins
de prise au vent. Henri avait donc couru chez sa cousine; mais, ayant
trouvé la chambre vide, il avait pensé que, comme lui et son père,
Sara, effrayée par l'orage, avait eu l'idée de chercher un refuge dans
le pavillon. Ils y descendirent donc et l'y trouvèrent effectivement.
Sa présence y était tout naturellement motivée et sa terreur n'avait
pas besoin d'excuse. Il en résulta donc que ni le père ni le fils ne
soupçonnèrent un seul instant la cause qui avait fait sortir Sara de sa
chambre, et l'attribuèrent à un sentiment de crainte dont eux-mêmes
n'avaient pas été exempts.
Vers le jour, comme nous l'avons dit, la tempête se calma. Mais,
quoique personne n'eût dormi de la nuit, on n'osa se livrer encore au
repos et chacun s'occupa de vérifier la portion de pertes personnelles
qu'il avait à supporter. De son côté, le nouveau gouverneur parcourut,
dès le matin, toutes les rues de la ville, mettant la garnison à la
disposition des habitants. Il en résulta que, dès le soir même, une
partie des traces de la catastrophe avait disparu.
Puis, il faut le dire, chacun de son côté, mettait un grand
empressement à rendre à Port-Louis l'aspect qu'il avait la veille. On
approchait de la fête du Yamsé, une des plus grandes solennités de
l'île de France; or, comme cette fête, dont le nom est probablement
inconnu en Europe, se rattache d'une manière intime aux événements de
cette histoire, nous demandons à nos lecteurs la permission de dire sur
elle quelques mots préparatoires qui nous sont indispensables.
On sait que la grande famille mahométane est divisée en deux sectes,
non seulement différentes, mais encore ennemies: la sunnite et la
schyite. L'une, à laquelle se rattachent les populations arabes et
turques, reconnaît Abou-Bekr, Omar et Osman pour les successeurs
légitimes de Mahomet; l'autre, que suivent les Persans et les musulmans
indiens, regarde les trois califes comme des usurpateurs, et prétend
qu'Ali, gendre et ministre du prophète, avait seul droit à son héritage
politique et religieux. Dans le courant des longues guerres que se
firent les prétendants, Hoseïn, fils d'Ali, fut atteint, près de la
ville de Kerbela, par une troupe de soldats qu'Omar avait envoyés à sa
poursuite, et le jeune prince et soixante de ses parents qui
l'accompagnaient furent massacrés après une défense héroïque.
C'est l'anniversaire de cet événement néfaste que célèbrent tous les
ans, par une fête solennelle, les Indiens mahométans; cette fête est
appelée Yamsé, par corruption des cris de «Ya Hoseïn! ô Hoseïn!» que
les Persans répètent en chœur. Ils ont, au reste, transformé la fête
comme le nom, en y mêlant les usages de leur pays natal et des
cérémonies de leur ancienne religion.
Or, c'était le lundi suivant, jour de pleine lune, que les Lascars, qui
représentent à l'île de France les schyites indiens, devaient, selon
leur coutume, célébrer le Yamsé, et donner à la colonie le spectacle de
cette étrange cérémonie, attendue avec plus de curiosité encore cette
année-là que les précédentes.
En effet, une circonstance inaccoutumée devait rendre cette fois la
fête plus magnifique qu'elle n'avait jamais été. Les Lascars sont
divisés en deux bandes: les Lascars de mer et les Lascars de terre,
qu'on reconnaît, les Lascars de mer à leurs robes vertes, et les
Lascars de terre à leurs robes blanches; ordinairement, chaque bande
célèbre la fête de son côté avec le plus de luxe et d'éclat possible,
cherchant à éclipser sa rivale: il en résulte une émulation qui se
résume en disputes, et des disputes qui dégénèrent en rixes; les
Lascars de mer, plus pauvres mais plus braves que ceux de terre, se
vengent souvent à coups de bâton et parfois même à coups de sabre, de
la supériorité financière de leurs adversaires, et la police est alors
obligée d'intervenir pour empêcher une lutte mortelle.
Mais cette année, grâce à l'active intervention d'un négociateur
inconnu, animé sans doute d'un zèle religieux, les deux bandes avaient
abdiqué leurs jalousies et s'étaient réunies pour n'en plus former
qu'une seule; aussi le bruit, comme nous l'avons dit, s'était-il
généralement répandu que la solennité serait à la fois plus paisible et
plus éclatante que les années précédentes.
On comprend combien, dans une localité où il y a aussi peu de
distraction que dans l'île de France cette fête, toujours curieuse,
même pour ceux qui l'ont vue depuis leur enfance, est attendue avec
impatience.
C'est, trois mois à l'avance, l'objet de toutes les conversations; on
ne parle que du gouhn qui doit être le principal ornement de la fête.
Or, après avoir dit ce que c'est que la fête, disons maintenant ce que
c'est que le gouhn.
Le gouhn est une espèce de pagode en bambou, haute ordinairement de
trois étages superposés les uns aux autres allant toujours en
diminuant, et recouverte de papiers de toutes couleurs: chacun de ces
étages se construit dans une case à part, carrée comme lui, et qu'on
éventre par l'une de ses quatre faces pour l'en faire sortir; puis on
transporte les trois étages dans une quatrième case, qui permet, par sa
hauteur, qu'on les établisse au-dessus les uns des autres. Là, on les
réunit par des ligatures, et on met la dernière main à son ensemble et
à ses détails; pour arriver à un résultat digne de l'objet qu'ils se
proposent, les Lascars vont quelquefois quatre mois à l'avance,
chercher par toute la colonie les ouvriers les plus habiles; Indiens,
Chinois, noirs libres et noirs esclaves sont mis à contribution.
Seulement, au lieu de payer la journée de ces derniers à eux-mêmes, on
la paye à leur maître.
Au milieu des pertes individuelles que chacun avait à déplorer, ce fut
donc avec une joie générale que l'on apprit que la case où était le
gouhn, arrivé à un état complet de perfection, abritée qu'elle était
dans l'embranchement de la montagne du Pouce, avait échappé à tout
accident. Rien ne manquerait donc cette année à la fête, à laquelle le
gouverneur, en signe de bonne arrivée, avait ajouté des courses dont,
dans sa générosité aristocratique, il se réservait de donner les prix,
à la condition que les propriétaires des chevaux courraient eux-mêmes,
comme c'est l'habitude des gentilshommes riders en Angleterre.
Or, comme on le voit, tout concourait à ce que le plaisir qu'on se
promettait effaçât bien vite le désagrément qu'on venait d'éprouver.
Aussi, le surlendemain de l'ouragan, les préparatifs de la fête
commençaient à succéder aux préoccupations de la catastrophe.
Sara, seule, contre son habitude, absorbée qu'elle était dans des
pensées inconnues à ceux qui l'entouraient, paraissait ne prendre aucun
intérêt à une solennité qui, les années précédentes, avait cependant
bien vivement préoccupé sa jeune coquetterie. En effet, l'aristocratie
de l'île de France tout entière avait coutume d'assister aux courses,
ainsi qu'au Yamsé, soit dans des tribunes élevées exprès, soit dans des
calèches découvertes: dans l'un comme dans l'autre cas, c'était une
occasion pour les belles créoles de Port-Louis d'étaler leur fastueuse
élégance. On avait donc droit de s'étonner que Sara, sur laquelle
l'annonce d'un bal ou d'un spectacle quelconque produisait d'ordinaire
une si profonde impression, demeurât cette fois étrangère à ce qui
allait se passer. Ma mie Henriette elle-même, qui avait élevé la jeune
fille, et qui lisait au fond de son âme comme à travers le plus pur
cristal, n'y comprenait rien, et en était devenue toute pensive.
Hâtons-nous de dire que ma mie Henriette, dont nous n'avons pas eu
l'occasion, au milieu des graves événements que nous venons de
raconter, de signaler la rentrée à Port-Louis avait eu si grand-peur
pendant la nuit de l'ouragan, que, quoique souffrante encore de son
émotion précédente, elle était partie de la rivière Noire,
immédiatement après que le vent eut cessé, et était arrivée dans la
journée à Port-Louis: elle était donc, depuis la surveille, réunie à
son élève, dont, comme nous l'avons dit plus haut, la préoccupation
inaccoutumée commençait à l'inquiéter sérieusement.
C'est qu'il s'était fait depuis trois jours un grand changement dans la
vie de la jeune fille: du moment que, pour la première fois, elle avait
aperçu Georges, l'image, la tournure, et jusqu'au son de la voix du
beau jeune homme étaient restés dans son esprit; alors, et avec un
soupir involontaire, elle avait plus d'une fois pensé à son futur
mariage avec Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans donné son
consentement tacite, par le fait que jamais elle n'avait laissé
soupçonner que des circonstances pouvaient naître qui feraient pour
elle de ce mariage une obligation impossible à remplir. Mais déjà, à
partir du jour du dîner chez le gouverneur, elle avait senti que,
prendre son cousin pour mari, c'était se condamner à un malheur
éternel. Enfin, comme nous l'avons vu, il était arrivé un moment où non
seulement cette crainte était devenue une conviction, mais encore où
elle s'était solennellement engagée avec Georges à n'être jamais à un
autre que lui. Or, on en conviendra, c'était une situation qui devait
donner fort à réfléchir à une jeune fille de seize ans et lui faire
envisager, sous un point de vue moins important qu'elle ne l'avait fait
encore, toutes ces fêtes et tous ces plaisirs qui, jusqu'à ce moment,
lui avaient paru les événements les plus importants de la vie.
Depuis cinq ou six jours aussi, MM. de Malmédie n'étaient point exempts
de quelque préoccupation: le refus de Sara de danser avec aucun autre,
dès lors qu'elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au
moment où il commençait à s'ouvrir, elle qui ne l'abandonnait
ordinairement que la dernière; son silence obstiné chaque fois que son
cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis,
tout cela ne leur paraissait pas naturel: aussi tous deux avaient-ils
décidé que les préparatifs du mariage se feraient sans qu'on en parlât
autrement à Sara, et que, lorsque tout serait prêt, elle en serait
seulement avertie. La chose était d'autant plus simple, qu'on n'avait
jamais fixé d'époque à cette union, et que Sara, venant d'atteindre
seize ans, était parfaitement en âge de remplir les vues que M. de
Malmédie avait toujours eues sur elle.
Toutes ces préoccupations particulières formaient une préoccupation
générale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et
de gêne dans les réunions qui avaient lieu entre les différents
personnages qui habitaient la maison de M. de Malmédie. Ces réunions
avaient lieu habituellement quatre fois par jour: le matin, à l'heure
du déjeuner; à deux heures, c'est-à-dire à l'heure du dîner; à cinq
heures, c'est-à-dire à l'heure du thé; et à neuf heures, c'est-à-dire à
l'heure du souper.
Depuis trois jours, Sara avait demandé et obtenu de déjeuner chez elle.
C'était toujours un moment d'embarras et de gêne épargné; mais il
restait encore trois réunions qu'elle ne pouvait éviter que sous
prétexte d'indisposition. Or, un pareil prétexte ne pouvait avoir de
résultat durable. Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait
aux heures accoutumées.
Le surlendemain de l'événement, Sara était donc, vers les cinq heures,
dans le grand salon de famille, travaillant près de la fenêtre à un
ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l'occasion de ne pas lever les
yeux, tandis que ma mie Henriette faisait le thé avec toute l'attention
que les dames anglaises ont l'habitude de mettre à cette importante
occupation, et que MM. de Malmédie, debout devant la cheminée causaient
à voix basse, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et que Bijou
annonça lord Williams Murrey et M. Georges Munier.
À cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend
facilement, fut atteint d'une impression différente. MM. de Malmédie,
croyant avoir mal entendu, firent répéter les deux noms qu'on venait de
prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et ma
mie Henriette, qui venait d'ouvrir le robinet sur la théière, demeura
tellement interdite, que, occupée à regarder successivement MM. de
Malmédie, Sara et Bijou, elle laissa déborder l'eau bouillante, qui
commença à couler de la théière sur la table et de la table à terre.
Bijou répéta les deux noms déjà prononcés, en les accompagnant du
sourire le plus agréable qu'il pût prendre.
M. de Malmédie et son fils se regardèrent avec un étonnement croissant;
puis, sentant qu'il fallait en finir:
—Faites entrer, dit M. de Malmédie.
Lord Murrey et Georges entrèrent.
Tous deux étaient vêtus de noir et en habit, ce qui indiquait une
visite de cérémonie.
M. de Malmédie fit quelques pas au-devant d'eux, tandis que Sara se
levait en rougissant, et, après une révérence timide, se rasseyait, ou
plutôt retombait sur sa chaise, et que ma mie Henriette, s'apercevant
de l'étourderie que l'étonnement lui avait fait commettre, refermait
rapidement le robinet de la bouilloire.
Bijou, sur un geste de son maître, approcha deux fauteuils; mais
Georges s'inclina en faisant signe que c'était inutile et qu'il se
tiendrait debout.
—Monsieur, dit le gouverneur en s'adressant à M. de Malmédie, voici M.
Georges Munier, qui est venu me prier de l'accompagner chez vous et
d'appuyer de ma présence une demande qu'il a à vous faire. Comme mon
désir bien sincère serait que cette demande lui fût accordée, je n'ai
pas cru devoir me refuser à cette démarche, qui me procure, d'ailleurs,
l'honneur de vous voir.
Le gouverneur s'inclina et les deux hommes répondirent par un mouvement
pareil.
—Nous sommes les obligés de M. Georges Munier, dit alors M. de Malmédie
père; nous serions donc enchantés de lui être agréables en quelque
chose.
—Si vous voulez par là, Monsieur, répondit Georges, faire allusion au
bonheur que j'ai eu de sauver Mademoiselle du danger qu'elle courait,
permettez-moi de vous affirmer que toute la reconnaissance est de moi à
Dieu, qui m'a conduit là pour faire ce que tout autre eût fait à ma
place. D'ailleurs, ajouta Georges en souriant, vous allez voir
Monsieur, que ma conduite dans cette occasion n'était pas exempte
d'égoïsme.
—Pardon, Monsieur, mais je ne vous comprends pas, dit Henri.
—Soyez tranquille, Monsieur, reprit Georges, votre doute ne sera pas
long, et je vais m'expliquer clairement.
—Nous vous écoutons, Monsieur.
—Dois-je me retirer, mon oncle? demanda Sara.
—Si j'osais espérer, dit Georges en se retournant à demi et en
s'inclinant, qu'un désir émis par moi eût quelque influence sur vous,
Mademoiselle, je vous supplierais, au contraire, de rester.
Sara se rassit. Il y eut un moment de silence; puis M. de Malmédie fit
signe qu'il attendait.
—Monsieur, dit Georges d'une voix parfaitement calme, vous me
connaissez; vous connaissez ma famille; vous connaissez ma fortune.
J'ai à cette heure deux millions à moi. Pardon d'entrer dans ces
détails; mais je les crois indispensables.
—Cependant, Monsieur, reprit Henri j'avoue que je cherche inutilement
en quoi ils peuvent nous intéresser.
—Aussi n'est-ce pas précisément à vous que je parle, dit Georges en
conservant le même calme dans le maintien et dans la voix, tandis que
Henri montrait une impatience visible, mais à monsieur votre père.
—Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je ne comprends pas plus le
besoin qu'a mon père de pareils renseignements.
—Vous allez le comprendre, Monsieur, reprit froidement Georges.
Puis, regardant fixement M. de Malmédie:
—Je viens, continua-t-il, vous demander la main de mademoiselle Sara.
—Et pour qui? demanda M. de Malmédie:
—Pour moi, Monsieur, répondit Georges.
—Pour vous! s'écria Henri en faisant un mouvement que réprima aussitôt
un regard terrible du jeune mulâtre.
Sara pâlit.
—Pour vous? demanda M. de Malmédie.
—Pour moi, Monsieur, reprit Georges en s'inclinant.
—Mais, s'écria M. de Malmédie, vous savez bien, Monsieur, que ma nièce
est destinée à mon fils?
—Par qui, Monsieur? demanda à son tour le jeune mulâtre.
—Par qui, par qui!... Eh! parbleu! par moi, dit M. de Malmédie.
—Je vous ferai observer, Monsieur, reprit Georges, que mademoiselle
Sara n'est point votre fille, mais seulement votre nièce; ce qui fait
qu'elle ne vous doit qu'une obéissance relative.
—Mais, Monsieur, toute cette discussion me paraît plus que singulière.
—Pardonnez-moi, dit Georges, elle est, au contraire, parfaitement
naturelle; j'aime mademoiselle Sara; je crois que je suis appelé à la
rendre heureuse; j'obéis à la fois à un désir de mon cœur et à un
devoir de ma conscience.
—Mais ma cousine ne vous aime pas, vous, Monsieur! s'écria Henri se
laissant emporter à son impétuosité naturelle.
—Vous vous trompez, Monsieur, répondit Georges, et je suis autorisé par
mademoiselle à vous dire qu'elle m'aime.
—Elle, elle? s'écria M. de Malmédie. C'est impossible!
—Vous vous trompez, mon oncle dit Sara en se levant à son tour, et
Monsieur a dit l'entière vérité.
—Comment, ma cousine, vous osez?... s'écria Henri en s'élançant vers
Sara avec un geste qui ressemblait à la menace.
Georges fit un mouvement; le gouverneur le retint.
—J'ose répéter, dit Sara, en répondant par un regard de suprême mépris
au geste de son cousin, ce que j'ai dit à M. Georges. La vie qu'il m'a
sauvée lui appartient, et je ne serai jamais à un autre que lui.
Et, à ces mots, avec un geste à la fois plein de grâce et de dignité,
avec un geste de reine, elle étendit la main vers Georges, qui
s'inclina sur cette main et y déposa un baiser.
—Ah! c'en est trop!... s'écria Henri en levant une badine qu'il tenait
à la main.
Mais, de même que lord Williams Murrey avait arrêté Georges, il arrêta
Henri.
Quant à Georges, il se contenta de jeter un sourire dédaigneux à M. de
Malmédie fils, et, conduisant Sara jusqu'à la porte, il s'inclina une
seconde fois. Sara salua à son tour, fit signe à ma mie Henriette de la
suivre, et sortit avec elle. Georges revint.
—Vous avez vu ce qui s'est passé, Monsieur, dit-il à l'oncle de Sara.
Vous ne doutez plus des sentiments de mademoiselle de Malmédie à mon
égard. J'ose donc vous prier une seconde fois de me faire une réponse
positive à la demande que j'ai l'honneur de vous adresser.
—Une réponse, Monsieur! s'écria à son tour M. de Malmédie; une réponse!
vous avez l'audace d'espérer que je vous en ferai une autre que celle
que vous méritez?
—Je ne vous dicte pas la réponse que vous devez me faire, Monsieur;
seulement, quelle qu'elle soit, je vous prie de m'en faire une.
—J'espère que vous ne vous attendez pas à autre chose qu'un refus?
s'écria Henri.
—C'est monsieur votre père que j'interroge, et non pas vous Monsieur,
répondit Georges; laissez votre père me répondre, et nous causerons
ensuite de nos affaires.
—Eh bien, Monsieur, dit M. de Malmédie, vous comprenez que je refuse
positivement.
—Très bien, Monsieur, répondit Georges; je m'attendais à cette réponse;
mais la démarche que je viens de faire près de vous était dans les
convenances, et je l'ai faite.
Et Georges salua M. de Malmédie avec la même politesse et la même
aisance que si rien ne s'était passé entre eux; puis, se retournant
vers Henri:
—Maintenant, Monsieur, lui dit-il, à nous deux, s'il vous plaît. Voilà
la seconde fois, rappelez-vous-le bien, que vous levez, à quatorze ans
de distance, la main sur moi: la première fois avec un sabre.
Il releva ses cheveux avec la main et montra du doigt la cicatrice qui
sillonnait son front.
—La seconde fois avec cette baguette.
Et il montra du doigt la baguette que tenait Henri.
—Eh bien? dit Henri.
—Eh bien, dit Georges, je vous demande raison pour ces deux insultes.
Vous êtes brave, je le sais, et j'espère que vous répondrez en homme à
l'appel que je fais à votre courage.
—Je suis aise, Monsieur, que vous connaissiez ma bravoure, quoique
votre opinion là-dessus me soit indifférente, répondit Henri en
ricanant; elle me met à mon aise dans la réponse que j'ai à vous faire.
—Et quelle est cette réponse, Monsieur? demanda Georges.
—Cette réponse est que votre seconde demande est pour le moins aussi
exagérée que la première. Je ne me bats pas avec un mulâtre.
Georges devint affreusement pâle, et, cependant, un sourire d'une
indéfinissable expression erra sur ses lèvres.
—C'est votre dernier mot? dit-il.
—Oui, Monsieur, répondit Henri.
—À merveille, Monsieur, reprit Georges. Maintenant, je sais ce qui me
reste à faire.
Et, saluant MM. de Malmédie, il se retira suivi du gouverneur.
—Je vous l'avais bien prédit, Monsieur, dit lord Williams lorsqu'ils
furent à la porte.
—Et vous ne m'aviez rien prédit que je ne susse d'avance, milord,
répondit Georges mais je suis revenu ici pour accomplir une destinée.
Il faut que j'aille jusqu'au bout. J'ai un préjugé à combattre. Il faut
qu'il m'écrase ou que je le tue. En attendant, milord, recevez tous mes
remerciements.
Georges s'inclina et, serrant la main que lui tendait le gouverneur,
traversa le jardin de la Compagnie. Lord Murrey le suivit des yeux tant
qu'il put le voir; puis, lorsqu'il eut disparu au coin de la rue de la
Rampe:
—Voilà un homme qui va droit à sa perte, dit-il en secouant la tête;
c'est fâcheux, il y avait quelque chose de grand dans ce cœur-là.