Sara regarda autour d'elle, effrayée. Il lui sembla qu'en se retournant
elle allait voir Georges.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Georges Sara vit
paraître Henri; elle cacha la lettre de Georges dans sa poitrine.
Henri avait, en général, et comme nous l'avons vu, d'assez mauvaises
inspirations à l'égard de sa cousine; cette fois, il ne fut pas plus
heureux que de coutume. Le moment était mal choisi pour se présenter
devant Sara, toute préoccupée qu'elle était d'un autre.
—Pardon, ma chère Sara, dit Henri, si j'entre chez vous ainsi sans me
faire annoncer; mais, au point où nous en sommes, et entre gens qui,
dans quinze jours, seront mari et femme, il me semble, quoi que vous en
disiez, que de pareilles libertés sont permises. D'ailleurs, je viens
pour vous dire que, si vous avez dehors quelques belles fleurs
auxquelles vous teniez, vous ne ferez pas mal de les faire rentrer.
—Et pourquoi cela? demanda Sara.
—Ne voyez-vous pas qu'il se prépare un coup de vent, et que, pour les
fleurs comme pour les gens, mieux vaudra, cette nuit, être dedans que
dehors.
—Oh! mon Dieu, s'écria Sara en songeant à Georges, y aura-t-il donc du
danger?
—Pour nous qui avons une maison solide, non, dit Henri; mais pour les
pauvres diables qui demeurent dans des cases ou qui auront affaire par
les chemins, oui, et j'avoue que je ne voudrais pas être à leur place.
—Vous croyez, Henri?
—Pardieu! si je le crois. Tenez, entendez-vous?
—Quoi?
—Les filaos du jardin de la Compagnie.
—Oui, oui. Ils gémissent, et c'est signe de tempête, n'est-ce pas?
—Et voyez le ciel, comme il se couvre. Ainsi, je vous le répète, Sara,
si vous avez quelque fleur à rentrer, vous n'avez pas de temps à
perdre; moi, je vais enfermer mes chiens.
Et Henri sortit pour mettre sa meute à l'abri de l'orage.
En effet, la nuit venait avec une rapidité inaccoutumée, car le ciel se
couvrait de gros nuages noirs; de temps en temps, des bouffées de vent
passaient, ébranlant la maison; puis tout redevenait calme, mais de ce
calme pesant qui semble l'agonie de la nature haletante. Sara regarda
dans la cour, et vit les manguiers qui frissonnaient comme s'ils
eussent été doués du sentiment et qu'ils eussent pressenti la lutte qui
allait avoir lieu entre le vent, la terre et le ciel, tandis que les
lilas de Chine inclinaient tristement leurs fleurs vers le sol. La
jeune fille, à cette vue, se sentit prise d'une terreur profonde, et
elle joignit les mains en murmurant:
—O mon Dieu, Seigneur, protégez-le!
En ce moment, Sara entendit la voix de son oncle qui l'appelait. Elle
ouvrit la porte.
—Sara, dit M. de Malmédie, Sara venez ici, mon enfant; vous ne seriez
pas en sûreté dans le pavillon.
—Me voilà, mon oncle, dit la jeune fille en fermant la porte et tirant
la clef après elle, de peur que quelqu'un n'y entrât en son absence.
Mais, au lieu de se réunir à Henri et à son père, Sara rentra dans sa
chambre. Un instant après, M. de Malmédie vint voir ce qu'elle y
faisait. Elle était à genoux devant le Christ qui était au pied de son
lit.
—Que faites-vous donc là, dit-il, au lieu de venir prendre le thé avec
nous?
—Mon oncle, répondit Sara, je prie pour les voyageurs.
—Ah! pardieu! dit M. de Malmédie, je suis sûr qu'il n'y aura pas, dans
toute l'île, un homme assez fou pour se mettre en route par le temps
qu'il fait.
—Dieu vous entende, mon oncle! dit Sara.
Et elle continua de prier.
En effet, il n'y avait plus de doute, et l'événement, qu'avec son coup
d'œil de marin Jacques avait prédit, allait se réaliser: un de ces
terribles ouragans, qui sont la terreur des colonies, menaçait l'île de
France. La nuit, comme nous l'avons dit, était venue avec une vitesse
effrayante; mais les éclairs se succédaient avec une telle rapidité et
un tel éclat, que cette obscurité était remplacée par un jour bleuâtre
et livide, qui donnait à tous les objets la teinte cadavéreuse de ces
mondes expirés que Byron fait visiter à Caïn, sous la conduite de
Satan. Chacun des courts intervalles, pendant lesquels ces éclairs
presque incessants laissaient les ténèbres maîtresses de la terre,
était rempli par de lourds grondements de tonnerre qui prenaient
naissance derrière les montagnes, semblaient rouler sur leurs pentes,
s'élevaient au-dessus de la ville, et allaient se perdre dans les
profondeurs de l'horizon. Puis, comme nous l'avons dit, de larges et
puissantes bouffées de vent suivaient la foudre voyageuse et passaient
à leur tour, courbant, comme s'ils eussent été des baguettes de sanie,
les arbres les plus vigoureux, qui se relevaient lentement et pleins de
crainte, pour se courber, se plaindre et gémir encore sous quelque
nouvelle rafale, toujours plus forte que celle qui la précédait.
C'était au cœur de l'île surtout, dans le quartier de Moka et dans les
plaines Williams, que l'ouragan, libre et comme joyeux de sa liberté,
était plus magnifique à contempler. Aussi, Pierre Munier était-il
doublement effrayé de voir Jacques partir et Georges prêt à partir,
mais, toujours faible devant une force morale quelconque, le pauvre
père avait plié, et, tout en frémissant aux mugissements du vent, tout
en pâlissant aux grondements de la foudre, tout en tressaillant à
chaque éclair, il n'essayait même plus de retenir Georges près de lui.
Quant au jeune homme, on eût dit qu'il grandissait à chaque minute qui
le rapprochait du danger; tout au contraire de son père, à chaque bruit
menaçant, il relevait la tête; à chaque éclair, il souriait; lui qui
avait jusqu'alors essayé de toutes les luttes humaines, on eût dit
qu'il lui tardait, comme à don Juan, de lutter avec Dieu.
Aussi, lorsque l'heure du départ fut venue, avec cette inflexibilité de
résolution qui était le caractère distinctif, nous ne dirons pas de
l'éducation qu'il avait reçue, mais de celle qu'il s'était donnée,
Georges s'approcha de son père, lui tendit la main, et, sans paraître
comprendre le tremblement du vieillard, il sortit d'un pas aussi assuré
et d'un visage aussi calme qu'il fût sorti dans les circonstances
ordinaires de la vie. À la porte, il rencontra Ali, qui avec la
passivité de l'obéissance orientale, tenait par la bride Antrim tout
sellé. Comme s'il eût reconnu le sifflement du simoun ou les
rugissements du khamsin, l'enfant du désert se cabrait en hennissant;
mais, à la voix bien connue de son cavalier, il parut se calmer, et
tourna de son côté son œil hagard et ses naseaux fumants. Georges le
flatta un instant de la main en lui disant quelques mots arabes; puis,
avec la légèreté d'un écuyer consommé, il sauta en selle sans le
secours de l'étrier; au même instant, Ali lâcha la bride, et Antrim
partit avec la rapidité de l'éclair, sans que Georges eût même vu son
père, qui, pour se séparer le plus tard possible de son fils bien-aimé,
avait entrouvert la porte, et qui le suivit des yeux jusqu'au moment où
il disparut au bout de l'avenue qui conduisait à l'habitation.
C'était, au reste, une chose admirable à voir que cet homme emporté
d'une course aussi rapide que l'ouragan au milieu duquel il passait,
franchissant l'espace, pareil à Faust se rendant au Brocken sur son
coursier infernal. Tout autour de lui était désordre et confusion. On
n'entendait que le craquement des arbres broyés par l'aile du vent. Les
cannes à sucre, les plants de manioc, arrachés de leurs tiges,
traversaient l'air, pareils à des plumes emportées par le vent. Des
oiseaux, saisis au milieu de leur sommeil et enlevés par un vol qu'ils
ne pouvaient plus diriger, passaient tout autour de Georges en poussant
des cris aigus, tandis que, de temps en temps, quelque cerf effrayé
traversait la route avec la rapidité d'une flèche. Alors, Georges était
heureux, car Georges sentait son cœur se gonfler d'orgueil; lui seul
était calme au milieu du désordre universel, et, quand tout pliait ou
se brisait autour de lui, lui seul poursuivait son chemin vers le but
que lui fixait sa volonté, sans que rien pût le faire dévier de sa
route, sans que rien pût le distraire de son projet.
Il alla ainsi une heure à peu près, franchissant les troncs d'arbres
brisés, les ruisseaux devenus torrents, les pierres déracinées et
roulant du haut des montagnes; puis il aperçut la mer tout émue,
verdâtre, écumeuse, grondante, qui venait avec un bruit terrible battre
les côtes, comme si la main de Dieu n'eût plus été là pour la contenir.
Georges était arrivé au pied de la montagne des signaux; il en
contourna la base, toujours emporté par la course fantastique de son
cheval, traversa le pont Bourgeois, prit à sa droite la rue de la
Côte-d'Or, longea par derrière les murailles du quartier, et,
traversant le rempart, descendit par la rue de la Rampe dans le jardin
de la Compagnie; de là, remontant par la ville déserte au milieu des
débris de cheminées abattues, des murs croulants, des tuiles volantes,
il suivit la rue de la Comédie, tourna brusquement à droite, prit celle
du Gouvernement, s'enfonça dans l'impasse située en face du théâtre,
sauta à bas de son cheval, ouvrit la barrière qui séparait l'impasse de
la ruelle plantée d'arbres dominant la maison de M. de Malmédie,
referma la barrière derrière lui, jeta la bride sur le cou d'Antrim,
qui, n'ayant plus d'issue, ne pouvait fuir; puis, se laissant glisser
sur les toits adossés à la ruelle, et s'élançant des toits à terre, il
se trouva dans le chantier sur lequel donnaient les fenêtres du
pavillon que nous avons décrit.
Pendant ce temps, Sara était dans sa chambre, écoutant mugir le vent,
se signant à chaque éclair, priant sans cesse, appelant la tempête, car
elle espérait que la tempête arrêterait Georges; puis, tout à coup,
tressaillant en se disant tout bas que quand un homme comme lui a dit
qu'il ferait une chose, dût le monde tout entier crouler sur lui, il la
fera. Alors elle suppliait Dieu de calmer ce vent et d'éteindre ces
éclairs: elle voyait Georges brisé sous quelque arbre, écrasé par
quelque rocher roulant au fond de quelque torrent, et elle comprenait
alors, avec effroi, combien son sauveur avait pris un rapide pouvoir
sur elle; elle sentait que toute résistance à cette attraction était
inutile, que toute lutte, enfin, était vaine contre cet amour, né de la
veille et déjà si puissant, que son pauvre cœur ne pouvait que se
débattre et gémir, se reconnaissant vaincu sans avoir même essayé de
lutter.
À mesure que l'heure s'avançait, l'agitation de Sara devenait plus
vive. Les yeux fixés sur la pendule, elle suivait le mouvement de
l'aiguille, et une voix du cœur lui disait qu'à chacune des minutes que
l'aiguille marquait, Georges se rapprochait d'elle. L'aiguille marqua
successivement neuf heures, neuf heures et demie, dix heures moins un
quart, et la tempête, loin de se calmer, devenait de moment en moment
plus terrible. La maison tremblait jusqu'en ses fondements, et l'on eût
dit, à chaque instant, que le vent qui la secouait allait l'arracher de
sa base. De temps en temps, au milieu des plaintes des filaos, au
milieu des cris des nègres dont les cases, moins solides que les
maisons des blancs, se brisaient au souffle de l'ouragan, comme au
souffle de l'enfant se brise le château de cartes qu'il vient d'élever,
on entendait retentir, répondant au tonnerre, le lugubre appel de
quelque bâtiment en détresse qui réclamait du secours, avec la
certitude que nul être humain ne pouvait lui en porter.
Parmi tous ces bruits divers, échos de la dévastation il sembla à Sara
qu'elle entendait le hennissement d'un cheval.
Alors elle se releva tout à coup; sa résolution était prise. L'homme
qui, au milieu de pareils dangers, quand les plus braves tremblaient
dans leurs maisons, venait à elle, traversant les forêts déracinées,
les torrents grossis, les précipices béants, et tout cela pour lui
dire: «Je vous aime Sara! m'aimez-vous?» cet homme était vraiment digne
d'elle. Et, si Georges avait fait cela, Georges qui lui avait sauvé la
vie, alors elle était à Georges comme Georges était à elle. Ce n'était
plus une résolution qu'elle prenait avec son libre arbitre, c'était une
main divine qui la courbait, sans qu'elle pût s'y opposer, sous une
destinée arrêtée d'avance: elle ne décidait plus elle-même de son sort,
elle obéissait passivement à une fatalité.
Alors, avec cette décision que donnent les circonstances suprêmes, Sara
sortit de sa chambre, gagna l'extrémité du corridor, descendit par le
petit escalier extérieur que nous avons indiqué et qui semblait se
mouvoir sous ses pieds, se trouva à l'angle de la cour carrée,
s'avança, heurtant des débris à chaque pas, s'appuyant, pour ne pas
être renversée par le vent, au mur du pavillon, et gagna la porte; au
moment où elle mettait la main à la clef, un éclair passa, lui montrant
ses manguiers tordus, ses lilas échevelés, ses fleurs brisées; alors
seulement elle put prendre une idée de cette convulsion profonde dans
laquelle la nature se débattait; alors elle songea qu'elle allait
peut-être attendre vainement, et que Georges ne viendrait pas, non
point parce que Georges aurait eu peur, mais parce que Georges serait
mort. Devant cette idée, tout disparut, et Sara entra vivement dans le
pavillon.
—Merci, Sara! dit une voix qui la fit tressaillir jusqu'au fond du
cœur, merci! Oh! je ne m'étais pas trompé: vous m'aimez, Sara; oh!
soyez cent fois bénie!
Et, en même temps, Sara sentit une main qui prenait la sienne, un cœur
qui battait contre son cœur, une haleine qui se confondait à son
haleine. Une sensation inconnue, rapide, dévorante, courut par tout son
corps: haletante, éperdue, pliant sur elle-même comme une fleur plie
sur sa tige, elle se renversa sur l'épaule de Georges, ayant usé, dans
la lutte que, depuis deux heures, elle soutenait, toute la force de son
âme et n'ayant plus que celle de murmurer:
—Georges! Georges! ayez pitié de moi!
Georges comprit cet appel de la faiblesse à la force, de la pudeur de
la jeune fille à la loyauté de l'amant; peut-être était-il venu dans un
autre but; mais il sentit qu'à partir de cette heure Sara était à lui;
que tout ce qu'il obtiendrait de la vierge serait autant de ravi à
l'épouse, et quoique frémissant lui-même d'amour, de désir, de bonheur,
il se contenta de la conduire plus près de la fenêtre afin de la voir à
la lueur des éclairs, et, inclinant sa tête sur celle de la jeune
créole:
—Vous êtes à moi, Sara, n'est-ce pas, dit-il, à moi pour la vie!
—Oh! oui, oui! pour la vie! murmura la jeune fille.
—Rien ne nous séparera jamais, rien que la mort?
—Rien que la mort!
—Vous le jurez, Sara?
—Sur ma mère! Georges!
—Bien! dit le jeune homme, tressaillant à la fois de bonheur et
d'orgueil. À partir de ce moment, vous êtes ma femme, Sara, et malheur
à celui qui essayera de vous disputer à moi!
À ces mots, Georges appuya ses lèvres sur celles de la jeune fille; et,
craignant sans doute de ne plus être maître de lui-même en face de tant
d'amour, de jeunesse et de beauté, il s'élança dans le cabinet voisin,
dont la fenêtre, comme celle du pavillon, donnait sur le chantier, et
disparut.
En ce moment, un coup de tonnerre si violent retentit que Sara tomba à
genoux. Presque aussitôt, la porte du pavillon s'ouvrit, et M. de
Malmédie et Henri entrèrent.