«Nous avons là une réhabilitation des prêtres belges qui nous vient
du côté allemand. Mais les quarante-neuf ecclésiastiques tombés comme
victimes de la fureur allemande, pendant la période des débuts de cette
guerre, ne se lèveront pas d'entre les morts pour se réjouir du jugement
qui reconnaît leur parfaite innocence.»
(_La Libre Belgique_, n° 33, juillet 1915, p. 4, col. I.)
Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit....
Un chef-d'oeuvre d'impériale impudence vient d'être affiché dans toute la
Germanie et dans les pays occupés par l'armée allemande.
Il s'agit d'une proclamation de Guillaume II à l'occasion de
l'anniversaire du 2 août 1914. Un Bruxellois a trouvé la meilleure réponse
qu'il convienne de faire à ce document de la folie pangermaniste en
traçant en grandes lettres à travers l'affiche les mots mis en tête de ces
quelques lignes:
_Pardonnez-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu'il dit...._
L'espace nous est trop mesuré dans ce bulletin pour analyser le factum
impérial qui se distingue comme toujours par le mensonge, la calomnie et
l'hypocrisie. Il mérite tout au plus un haussement d'épaules. C'est de
cette manière que le bon sens belge l'a immédiatement accueilli.
(_La Libre Belgique_, no. 39, août 1915, p. 2, col. I.)
Proclamations impériales.
Le 7 août 1914, à Berlin, Guillaume II en prenant congé de sa Garde
impériale, commandée par son fils aîné le Kronprinz, lui adressait ces
paroles:
«Souvenez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. Comme
empereur allemand, _l'esprit de Dieu est descendu sur moi. Je suis son
bouclier, son glaive et son incarnation._
«Malheur aux désobéissants, mort aux poltrons et aux incrédules.»
Cette proclamation impériale était la troisième du monarque allemand
depuis le 4 août. Elle constitue en somme le résumé, la quintessence des
trois autres. Dans la première il affirmait faussement que l'Allemagne
était menacée et, après avoir dit sa confiance en Dieu le Père, il
ordonnait à toute la nation de consacrer la journée du 5 août à des
prières publiques. Dans les deux autres manifestes, il répétait que la
haine et la jalousie des adversaires de l'Empire le forçaient à prendre
les armes, et après avoir dit d'abord le 6 août: «Que Dieu soit avec
nous», il disait le 8 août: «Dieu sera avec nous comme il fut avec nos
ancêtres.»
Dans la bouche du chef suprême qui venait d'ordonner froidement la
violation de notre neutralité au mépris du droit et des conventions
internationales, les propos qu'il adresse à sa Garde ne peuvent être
considérés que comme d'impudents blasphèmes. Et ces quatre proclamations
démontrent qu'il n'est qu'un menteur, un hypocrite, le sinistre et
infernal impresario de la plus effroyable tragédie que le monde ait jamais
connue.
Quand on relit après un an de guerre ces manifestations théâtrales, on
s'étonne que le côté ridicule, grotesque et odieux des prétentions du
Kaiser n'ait soulevé dans un peuple de 70 millions d'âmes, qui se proclame
à la tête de la civilisation et de la science, aucune protestation, pas
même un haussement d'épaules ou une timide raillerie. C'est que l'esprit
guerrier auquel le souverain fait plus expressément appel dans son second
«manifeste aux armées de terre et de mer» est réellement prédominant dans
la race. Il dirige non seulement les coeurs mais les intelligences, les
consciences et les volontés. Le fanatisme militaire est à la fois la
boussole du pilote et le vent qui enfle la voile de la barque nationale
allemande. On comprend maintenant, à la lueur des incendies de la Wallonie
et des Flandres, à la lecture des proclamations des généraux allemands,
la sincérité des déclarations des aumôniers protestants et catholiques
teutons: «Nous sommes Allemands d'abord, prêtres ensuite.» Cela n'est
pas seulement exact chronologiquement, mais essentiellement,
substantiellement, peut-on dire.
En Allemagne, le guerrier ne laisse guère subsister dans l'homme ce qui
constitue ailleurs le citoyen, c'est-à-dire la liberté, le jugement, la
conscience et la responsabilité qui résultent essentiellement du libre
arbitre. L'Allemagne, éduquée à la prussienne depuis sa tendre enfance,
est, par-dessus tout, un rouage de la grande machine militaire, même
lorsque cette machine semble être au repos. Quand il s'agit de l'intérêt
de la Grande Allemagne, son unique idole, il n'a d'autre pensée, d'autre
opinion, d'autre règle de conduite que celle des chefs, celle du Kaiser,
du chancelier et des généraux. Et dans ce pays hiérarchisé à outrance,
celles-ci se résument finalement en une seule, celle de l'Empereur, le
divin inspiré, le chef infaillible du peuple élu de Dieu. Il ne peut se
tromper, il ne peut mentir, il ne peut se parjurer.
Un des vers les plus célèbres de Victor Hugo est ainsi conçu:
_Ces deux moitiés de Dieu: le Pape et l'Empereur._
En Allemagne il n'y a qu'un représentant de Dieu, c'est Guillaume II. Et
son infaillibilité est universelle et permanente, au contraire de celle
du Pape qui n'est que relative aux questions de foi et de morale et ne
s'exerce que dans des conditions très rares et très solennelles.
Le fanatisme pangermain permet de comprendre que les insanités et les
énormités des allocutions de Guillaume II à ses soldats et à sa Garde
impériale aient été accueillies avec une respectueuse déférence par ses
sujets. Partout ailleurs qu'en Germanie elles auraient pour le moins
soulevé le mépris et la pitié. On se serait même demandé si l'impérial
orateur ne devait pas être interné dans une maison de santé.
Le monarque allemand mériterait en effet d'être qualifié d'insensé s'il
n'était pas avant tout un comédien et un parjure et si son passé ne
démontrait pas qu'après avoir été l'adorateur de la force, puis celui de
la paix, il est devenu pangermaniste surtout par raison politique, pour
conserver son influence sur ses courtisans et son peuple.
Notons d'ailleurs que sa démence est celle de toute une nation et n'est
que l'exacerbation du sentiment patriotique et de l'esprit guerrier.
Sans aller jusqu'à se proclamer les élus de Dieu ou inspirés par Dieu,
d'autres fanatiques de la guerre se rencontrent parmi des citoyens non
germains ou même antigermains qui professent que la victoire crée le droit
ou du moins le démontre parce que la force suppose et prouve la vertu.
HELBÉ.
(_La Libre Belgique_, n° 43, septembre 1915, p. 2, col. 2.)
Une poésie résume nos sentiments à l'égard de l'Empereur:
Il ne faut pas qu'il meure!
On dit que dans l'ombre, à pas lents,
Courbé, comme un fantôme, il erre,
Loin du front, loin de ses uhlans,
Cachant sa honte et sa colère...
Lui qui, fanfaron, portait beau,
Voici que le remords l'effleure,
On dit qu'il va vers le tombeau...
Il ne faut pas qu'il meure!
Il faut qu'il vive pour savoir,
Pour réfléchir et pour entendre...
Il faut qu'il reste là pour voir.
Que le destin le fasse attendre.
Il faut qu'il sache avant sa fin
Que son rêve n'était qu'un leurre...
Il faut qu'il souffre et qu'il ait faim...
Il ne faut pas qu'il meure!
Il faut qu'il voie, au jour marqué,
Crouler l'empire qui s'effrite;
Que comme une bête, traqué,
Il soit sans repos et sans gîte...
Que le suive le hurlement
De son peuple écrasé qui pleure...
Pour la beauté du châtiment,
Il ne faut pas qu'il meure!
Il faut qu'il sente autour de lui
Grandir l'effroi, monter la haine,
Et si son dernier jour a lui,
A la vie il faut qu'on l'enchaîne.
Qu'il soit seul, vieilli, faible et las,
Quand debout la France demeure...
Pour écouter sonner son glas,
Il ne faut pas qu'il meure!
Dieu, Toi qu'il ose encor prier
Malgré tous tes temples en cendres,
Entends-tu les mères crier
Et l'appel suppliant des Flandres...
Dieu, nous T'invoquons à genoux,
Sauve-le, retarde son heure;
Sa vie est notre otage à nous...
Il ne faut pas qu'il meure!!!
(_La Soupe_, n° 170.)
M. le baron von Bissing a une presse encore plus abondante. Opérons une
sélection.
Voici d'abord une petite étude synthétique:
Les Preux de Prusse.
_Le gouverneur général ne se
laisse guider, dans ses mesures, que par les
principes d'équité et son désir de favoriser
le bien-être du pays et de ses habitants._
(VON BISSING, 15 juin 1915.)
Le vieux général de cavalerie bombardé gouverneur impérial en Belgique ne
peut se figurer que, dans le pays qu'il exploite, il existe un seul coeur
qui ne le tienne pas en profonde exécration. Von Bissing inspire le dégoût
par ses actes et par son hypocrisie; depuis six mois, il dépouille nos
compatriotes en répétant qu'il ne veut que leur bien! Il pille, il
rançonne les Belges, et il se rend odieux au suprême degré parce qu'il
couvre son brigandage de stupides palliatifs: faisant le mal et le pis, il
cherche à se donner des airs de bon apôtre! Cette duplicité explique la
malédiction dont les Belges accablent le chef de leurs spoliateurs, et
l'écho de ces sentiments que nous entendons à l'étranger. Il récolte ce
qu'il a semé!
Et d'abord, qui est-il, ce maître exacteur? Un hobereau comme il y en
a des milliers en Allemagne. Il représente obscurément cette caste
militaire, nobiliaire et réactionnaire qu'on ne trouve plus ailleurs qu'en
terre germanique. La noblesse gît dans l'âme et non dans les parchemins.
Von Bissing offre le type du Teuton cupide et fourbe, en même temps que
celui du hobereau tyrannique. Une telle nature exclut tout scrupule et
toute finesse. Pour se donner un semblant de raffinement, von Bissing
assista à des concerts et organisa même une audition d'orgue au
Conservatoire de Bruxelles; il visita aussi les musées, sans oublier de
s'y faire photographier (lui, insignifiant, en face du buste de notre
grand Constantin Meunier!) ni de faire publier ce cliché en première page
d'un illustré allemand vendu en Belgique...
Nous eûmes d'abord pour gouverneur von der Goltz pacha: il laissa
d'exécrables souvenirs en préparant la besogne que son successeur devait
accomplir.
Von Bissing, vieux panache de soixante-douze ans, commandait
provisoirement un corps d'armée. Quand les hostilités éclatèrent, le VIIe
corps partit... sans von Bissing! Le ramollot ne quitta pas les bords
du Rhin! Mais ses troupes, en se ruant contre Liège, emportaient une
proclamation que le conquérant en pantoufles leur avait dédiée afin
qu'elles n'eussent point d'hésitation à répandre la terreur au delà
de leur frontière. En guise d'adieu il adressa à ses hordes le papier
suivant, où il mit toute son âme allemande:
«Lorsque les civils se permettent de tirer sur vous, les innocents doivent
pâtir pour les coupables. A diverses reprises, les autorités militaires
ont dit qu'il ne faut pas épargner de vies dans la répression de ces
faits. Sans doute, il est regrettable que des maisons, des villages
florissants, voire des villes entières, soient détruits! Mais cela ne peut
vous laisser entraîner à des sentiments de pitié intempestive; tout cela
ne vaut point la vie d'un seul soldat allemand. D'ailleurs, cela va de
soi; il est superflu d'y insister.»
De loin, l'auteur de cette sinistre proclamation put se délecter à la
lecture des horreurs que l'invasion commit en Belgique: il restera, pour
l'opprobre de son nom, l'un des fabricants ou des propagateurs de l'infâme
légende des francs-tireurs belges qui servit à l'extermination de milliers
de nos compatriotes--parmi lesquels beaucoup de vieillards des deux sexes,
ainsi que des femmes en couches et nombre d'enfants! Plus tard, von
Bissing put voir de près, à Louvain et ailleurs, l'oeuvre immonde des
brutes auxquelles il avait par avance donné prétexte à tuer, piller et
brûler! Le chacal put parcourir ces cimetières d'innocents...
Demeuré à Dusseldorf, von Bissing s'embusqua dans l'administration
intérieure: il devint--poste glorieux!--inspecteur des camps de
prisonniers... Or, ce bon apôtre découvrit que le public allemand,
du moins la jeunesse, montrait un certain empressement auprès des
baraquements où l'on parque les captifs; à cet intérêt se mêlait parfois
un peu de pitié... Vite von Bissing publia des avis «pour qu'on cesse
d'étaler vis-à-vis des prisonniers un apitoiement déplacé»! Une de ces
diatribes vaut d'être citée: «Ayez donc plus de conscience allemande?
Dois-je encore répéter cette remontrance? On le dirait! D'après les
rapports qui me sont transmis de Munster et d'ailleurs, on a encore offert
aux prisonniers des friandises, notamment du chocolat, et ce malgré la
défense faite. Votre âme compatissante, mais antiallemande, n'entend-elle
pas les cris de détresse de nos prisonniers en France? Soyez sûrs que,
là-bas, on ne leur donne point de chocolat!.. Ce sont surtout des enfants,
des adolescents, en particulier des jeunes filles, qui se pressent
continuellement autour des prisonniers. Elles manquent tout à fait
d'éducation! Il appartient aux familles et aux écoles de changer cela:
si les avertissements restent sans effet, on recourra efficacement à des
punitions exemplaires pour réprimer ces façons d'agir antiallemandes.»
Avec sa mensongère allusion aux mauvaises conditions de vie des
prisonniers allemands, ce texte constitue un document précieux. Retenons
que la jeunesse allemande n'est pas incapable de sentiments généreux, mais
que ses éducateurs s'accordent pour tuer ce bon germe. La pitié envers des
ennemis désarmés est antiallemande: ils font entrer cela, et bien d'autres
monstruosités, dans le coeur et dans la tête des enfants, soit par la
persuasion, soit par la force! Étonnez-vous alors de la férocité des
adultes! Instruction et barbarie obligatoires! Chez les cannibales, la
bonne éducation consiste à dévorer les captifs; chez d'autres sauvages;
on les empale ou on les scalpe. Von Bissing ne va pas si loin: il est
«kultivé», lui? Noblement il enseigne qu'il faut mépriser les vaincus
et n'avoir aucune compassion pour eux: voilà, Mesdemoiselles, la bonne
éducation et la pure conscience allemandes!
Nous verrons les effets de ces principes sur von Bissing et sur sa
famille. En décembre, il fit arrêter la comtesse de Mérode, femme du
grand maréchal de la Cour de Belgique. A défaut du moindre semblant de
culpabilité, le conseil de guerre dut acquitter l'inculpée. Alors, le
preux «freiherr», selon les règles de la chevalerie prussienne, voulut
user d'un droit extraordinaire dont il est investi et déporter Mme de
Mérode en Allemagne! Il fallut les plus grands efforts pour obliger ce
goujat à lâcher sa proie innocente! En mai, il parvint à prendre en défaut
la femme de notre ministre de la Justice; du moins lui fit-il octroyer
quelques mois de prison; puis, en vertu de son droit discrétionnaire, le
butor décida que la relégation en Allemagne durerait jusqu'à la fin des
hostilités! Voilà des exemples, entre cent, de sa parfaite éducation
allemande!
Mais continuons avec ordre l'examen de la carrière de ce
Jean-foudre-de-guerre. Après avoir banni des camps de prisonniers les
petites marques d'intérêt qui auraient pu mitiger les pénibles souvenirs
de captivité, von Bissing vint en Belgique. Il annonce d'abord par affiche
son intention de faire renaître en Belgique l'activité économique et de
soutenir les victimes de la guerre. Cela parut étrange, au moment où
Berlin mettait tout en oeuvre, mensonge et falsification, pour faire
croire que la Belgique méritait ses châtiments. Les Belges pensèrent comme
autrefois les Troyens: _Timeo Danaos, et dona ferentes_--traduction libre:
Je me défie des Alboches, même quand ils promettent de nous aider. Ou
la Belgique est innocente et tous les égards lui sont dus; ou elle est
coupable et ne mérite aucune sollicitude. Les Belges avaient raison de
se défier! En même temps qu'il publie ses bonnes intentions, von Bissing
inflige au pays, qui se débat dans les pires difficultés, une nouvelle
contribution de guerre de 480 millions! Cela lui vaut de l'avancement: le
voilà «generaloberst». Le grade qu'il n'avait pu décrocher comme officier,
il l'obtient comme spoliateur. _Gloria! Victoria!_
L'hiver fut dur aux Belges. Von Bissing avait raflé les victuailles,
vidé les étables et poussé les producteurs à dissimuler des vivres. Aux
États-Unis, au Canada, au Chili, en Hollande, en Suisse, en Italie, on
s'indigne vivement des extorsions d'argent commises en Belgique. Le
gouverneur place sous la surveillance de ses bureaux les sociétés où des
étrangers belligérants ont des intérêts; ce qui permet à des banquiers
allemands de se caser en Belgique aux frais desdites sociétés qu'ils
dépouillent méthodiquement. La masse souffre de faim et de froid; la
détresse se généralise.
On ne voit le «generaloberst» que flanqué d'estafiers; il ne sort qu'en
auto. Ne croyez pas ses photographies, reproduites même en carte postale,
où la retouche donne au «freiherr» décrépit un air martial: comme une
vieille cocotte, il se fait rajeunir... En vérité, il est fort délabré.
Tête antipathique au possible; longue moustache horizontale, face osseuse
et mâchoire lourde; type bestial, annonçant une intelligence médiocre et
une âme vulgaire. Sa carrière et ses actes confirment ce pronostic. Ses
extorsions d'argent, grandes et petites, constituent véritablement du
banditisme. De tels faits n'ont aucun précédent dans la guerre moderne;
ils n'ont d'équivalent dans nulle expédition militaire; c'est une
innovation spécifiquement allemande. En s'assurant le versement de
480 millions, von Bissing s'engagea à ne plus imposer ni provinces ni
communes; mais, ayant conservé son «droit» d'infliger des amendes, il en
use et en abuse. En outre, il se rattrape sur les particuliers et crée
notamment un impôt à charge des citoyens ayant quitté le pays!
Faute de chemins de fer, d'autos, de chevaux, certaines régions ne purent
recevoir les vivres du Comité national; aussi la nation belge connut-elle
les pires privations. L'évasion de nos jeunes gens et l'introduction de
fonds donnent beaucoup de tintouin à notre gouverneur; il suffit de lui
parler de cela pour voir frémir les muscles qui lui pendent sous le
menton. La frontière hollando-belge est barrée de postes à pied et à
cheval, avec réflecteurs et téléphone, de fils de fer, de fossés et de
pièges. Autant il soigne ces organisations-là, autant il néglige les
besoins du pays. Ainsi, il limite les déplacements dans les provinces;
puis il frappe d'interdit la plupart des produits industriels; les
transactions sont entravées. Voilà qui favorise à rebours la reprise des
affaires! Quand l'autorité prussienne édicte un tarif des denrées, des
fourrages ou des viandes, c'est à seule fin de soustraire l'intendance
militaire à la hausse générale, mais sans se soucier des intérêts de
la nation. Dans tous les domaines, poursuites, amendes, vexations
et spoliations continuent. Von Bissing provoque un conflit avec la
Croix-Rouge de Belgique; une fausse Croix-Rouge de Belgique est alors
constituée par von Bissing, avec l'argent de la vraie qu'il a confisqué.
Dès les beaux jours de mai, le gouverneur se retire à la campagne. Quoi?
Au front? En campagne? Non, non! Pas de ça! Il s'octroie une villégiature:
ayant jeté son dévolu sur une propriété des environs de Bruxelles, à
Trois-Fontaines, il en dépossède le châtelain et s'y installe à sa place!
Pendant que lui et ses créatures vivent bien, la misère provoque des
émeutes dans le bassin de Liège... Puis, dans la presse qui lui obéit, von
Bissing expose que «_ses intentions_ de faire renaître la vie économique
sont remises en question» parce que les ouvriers de l'arsenal de Malines
refusent de travailler! Il s'agit que tout le personnel des cheminots
prussiens soit mobilisé pour l'établissement d'une ligne stratégique
d'Aix-La-Chapelle à Bruxelles. Nos ouvriers refusent de reprendre le
travail.
Et sa mission de restaurer les affaires en Belgique? Elle existe, mais
toujours à l'état d'_intentions_. Depuis décembre, il les annonce. En
juin, il les réitère. En attendant, il enlève nos machines-outils et nos
matières premières, pour les envoyer en Allemagne! Mais d'amélioration
économique, due à son initiative, pas trace!
Sachez que cet homme providentiel fait... de l'assistance sociale! Ne riez
pas! Cela se trouve imprimé dans le bulletin de la fausse Croix-Rouge de
Belgique et confirmé par une conférence donnée à Berlin par la _freifrau_
von Bissing en personne. Donc, cela aussi existe. N'en doutons pas. Tout
cela existe... sur le papier. On le chercherait vainement ailleurs. Mais
ce que l'on trouve dans toutes les provinces administrées par ce digne
Prussien, c'est le banditisme sous les formes les plus répugnantes; et
c'est le désoeuvrement forcé, avec la misère; et c'est l'exécration de
l'Allemagne! L'histoire de son séjour à Bruxelles se résume en peu
de mots: _continuelles extorsions d'argent; entraves à l'activité
industrielle des Belges; aggravation de la détresse publique; impuissance
totale à rien améliorer_. Ce n'est pas l'encaisse de la vraie Croix-Rouge
de Belgique (80.000 fr.), dont une petite partie serait distribuée à
quelques douzaines de pauvresses par la fausse Croix-Rouge de Belgique,
qui soulagerait les maux que von Bissing a répandus dans le pays entier!
Après tant d'autres bluffs prussiens, celui de l'assistance, comme les
autres, ne laissera que... du papier.
Au reste, un menteur finit toujours par se faire prendre. Von Bissing a
avoué lui-même son impuissance dans le domaine constructif: le 16 juin, un
avis du gouverneur, publié dans la presse à tout faire, vint nous rappeler
«son _désir_ de favoriser le bien-être du pays». Donc, six mois après sa
première proclamation, il en est toujours à la période du «désir» et des
«intentions». Mais, en même temps, il unifie les ordonnances restrictives
du commerce et de l'industrie en ce qui regarde les vivres, les machines
métallurgiques, les moyens de transport, les métaux et minerais, les
produits chimiques, les textiles, les huiles et graisses, les cuirs, le
caoutchouc, le bois, le papier, etc. La liste des transactions soumises à
autorisation est interminable. Bien entendu, toutes les affaires restent
libres... vers l'Allemagne!
Au total, les uniques réalités qui marquent le règne de von Bissing en
Belgique sont d'abord son brigandage et ensuite son favoritisme au profit
des intérêts prussiens. Cela, ce sont des faits, attestés et signés
par lui-même dans une série d'arrêtés publics. Le surplus (renaissance
économique, assistance, souci du bien-être des Belges) est un composé
d'impudent mensonge, de bluff puéril et de basse hypocrisie.
Par ses excitations barbares, von Bissing a participé aux massacres commis
en Belgique. Par ses ordonnances, il y a organisé la rapine. Voilà son
oeuvre. Elle se traduit pour nous en un tas de cadavres et, pour lui, en
un tas d'or. Et ce vieux bandit s'étonne que ses victimes le traînent sur
la claie et que le monde entier lui jette l'anathème!
(_La Vérité_, n° 7, 29 juin 1915, p. 5.)
Dans le n° 30 de _La Libre Belgique_, le même qui donne aussi l'amusant
portrait du gouverneur[43], on raconte son installation au château de
Trois-Fontaines.
[Note 43: Voir _Comment les Belges résistent_..., fig. 1.]
Inconvénients des grandeurs.
Les sommets attirent la foudre. M. le freiherr von Bissing, gouverneur
général «oberst» de la Belgique, s'est installé gratis, on le sait, dans
le beau domaine des Trois-Fontaines-lez-Vilvorde, appartenant à M. Orban,
celui-ci ayant refusé de le lui louer. Des pancartes mises au coin des
rues principales de Bruxelles annoncent à tout le monde la route qu'on
doit prendre pour se rendre chez le bien-aimé gouverneur: _Zum Schloss
Trois-Fontaines_.
Or, il paraît qu'il vient de déménager à la suite de l'incident qui a
marqué la chute des zeppelins d'Evere, de Mont-Saint-Amand-lez-Gand.
Un des aviateurs anglais aurait, paraît-il, en passant par-dessus les
Trois-Fontaines, salué irrespectueusement le château d'une bombe qui ne
l'a pas atteint. M. von Bissing a jugé qu'il serait plus sûrement protégé
contre ces manifestations intempestives, en logeant en dessous des
greniers qui abritent momentanément les Belges signalés à la vindicte de
la «Kommandantur allemande». Les aviateurs alliés respecteront évidemment
des citoyens aussi dignes d'égards.
Un conseil, M. von Bissing; allez à Saint-Gilles, vous y serez
certainement en sécurité, et la société qu'on y trouve actuellement est
des plus honorables.
HELBÉ.
(_La Libre Belgique_, n° 30, juin 1915, p. 4, col. 1.)
Un article qui a dû faire particulièrement plaisir à notre gouverneur
général est celui où l'on rappelle ses instincts de pillard:
Les exploits du gouverneur général en Belgique, baron von Bissing, pendant
la guerre de 1870.