UNE LETTRE DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL EN BELGIQUE A S. ÉM. LE CARDINAL MERCIER

A la suite de la lettre pastorale qui vient d'être lue dans toutes les

églises de l'archidiocèse de Malines, le gouverneur général en Belgique

a adressé, le 15 mars dernier, la lettre suivante à S. Ém. le cardinal

Mercier:

Je porte ce qui suit à la connaissance de Votre Éminence:

Celui qui est le plus haut placé pour veiller à la sauvegarde des intérêt

de l'Église catholique m'a certifié, de la manière la plus formelle et à

différentes reprises, qu'à son retour de Rome, Votre Éminence observerait

une attitude pleine de modération. En conséquence, je pouvais m'attendre à

ce que Votre Éminence s'abstînt des manifestations qui continuent à jeter

le désarroi dans l'esprit, si facile à surexciter, de la population belge.

Dans cette attente, je m'étais gardé de discuter avec Votre Éminence des

incidents provoqués par votre voyage et notamment la lettre collective des

évêques belges et l'abus politique que vous avez fait du sauf-conduit que

le Saint-Père avait sollicité pour vous permettre de vous rendre à Rome

dans un but purement ecclésiastique.

Votre lettre pastorale me permet de dire que non seulement vous ne

vous êtes pas conformé aux assurances que nous avait données la haute

personnalité la mieux placée pour nous les donner, mais qu'en outre vous

avez fait en sorte que vos rapports avec le pouvoir occupant soient plus

tendus que jamais. Il ne peut naturellement faire doute pour personne

que je n'empêcherai jamais Votre Éminence de transmettre aux fidèles les

communications que le Saint-Père désirerait leur faire connaître par votre

intermédiaire. Mais Votre Éminence se livre dans sa lettre pastorale à

des commentaires purement politiques, et cela, je ne puis, en aucun cas,

l'admettre.

Je ne puis admettre que Votre Éminence, à propos de l'issue de la guerre,

cherche à susciter des espoirs non fondés et contraires à la réalité des

faits. Notamment Votre Éminence, pour appuyer ses affirmations, cite des

déclarations imprécises émanant de personnalités absolument étrangères

aux événement, et qu'il est absolument impossible de considérer comme

compétentes. Dans un autre passage de votre lettre pastorale, vous

cherchez à faire impression en disant que la décision que vous espérez

pourrait être amenée par la propagation de maladies épidémiques. Par

cette argumentation arbitraire, Votre Éminence ne peut que provoquer

une surexcitation nuisible dans la population si crédule, et l'amener à

opposer une résistance active ou passive à l'administration du pouvoir

occupant.

Je dois signaler, comme particulièrement intolérable, l'allusion que vous

faites dans votre lettre pastorale à une atteinte à la liberté religieuse

de la population dans le territoire occupé. Votre Éminence sait mieux que

personne combien cette insinuation est injuste.

Dans ces conditions, contrairement à la longanimité dont j'ai fait preuve

jusqu'à présent, je poursuivrai désormais sans hésitation toute propagande

politique tendant à fomenter des sentiments hostiles à l'égard de

l'autorité légitime du pouvoir occupant, autorité reconnue par le droit

des gens, même si cette propagande est fomentée sous le couvert de la

liberté des cultes, comme c'est d'ailleurs mon devoir de le faire, en

conformité avec mes décrets et en accomplissement de ma mission. Si j'ai

jusqu'à présent signalé à Votre Éminence, pour qu'ils fussent punis

suivant la discipline canonique, les écarts dont se sont rendus coupables

des ecclésiastiques, je m'en abstiendrai désormais. En effet, Votre

Éminence elle-même a donné l'exemple de l'insubordination, de telle sorte

que son influence est maintenant sans poids. J'ai, en outre, l'obligation

de rendre de plus en plus Votre Éminence moralement responsable des

agissements regrettables auxquels de nombreux ecclésiastiques se laissent

entraîner et qui attirent à certains d'entre eux des châtiments sévères.

Votre Éminence m'objectera sans doute de nouveau que j'ai mal compris

certains passages de sa lettre pastorale ou que je leur ai donné une

interprétation qui n'était pas dans sa pensée. Toute discussion de ce

genre devant fatalement rester stérile, je n'ai pas l'intention de la

reprendre. Je suis, au contraire, fermement résolu à ne plus tolérer à

l'avenir que Votre Éminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect

dû à sa robe ecclésiastique, poursuive une propagande politique effrénée

qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales.

Je préviens donc Votre Éminence qu'elle aura à s'abstenir désormais de

toute activité politique.

Agréez l'expression de notre considération distinguée.

(s.) Baron VON BISSING,

_Général-colonel_.

(_La Belgique_ [de Rotterdam], 28 mars 1916, p. 3, col. 3.)

Notre optimisme ne nous fait pourtant pas oublier combien l'heure est

grave et triste: on montre un visage souriant, mais au dedans chacun est

fort sérieux. Des visiteurs occasionnels ont pu se méprendre sur notre

conduite et croire que la vie mondaine se poursuivait à Bruxelles. Erreur

profonde: presque toutes les salles de spectacle sont fermées; les

estaminets eux-mêmes sont presque déserts. La lettre d'un bourgmestre,

reproduite par _La Libre Belgique_, donne les raisons de notre gravité

intime:

Plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de bienfaisance!

Il existe à Bruxelles une catégorie de gens que la guerre n'atteint pas et

qui sont trop indifférents ou trop égoïstes pour en souffrir. Ce sont ces

gens-là qui constituent la clientèle la plus assidue des théâtres et des

lieux de divertissement. Il en est d'autres aussi qui se persuadent à tort

que la charité retirerait de l'organisation de fêtes ou de représentations

théâtrales des profits plus abondants. Nous dédions aux premiers comme aux

seconds cette lettre d'une si belle tenue et d'une si noble élévation de

sentiments, adressée à la présidente d'une oeuvre destinée au soutien

des enfants en bas âge pendant la guerre par le bourgmestre d'une grosse

commune de province, qui est en même temps une des personnalités les plus

estimées du monde politique:

«MADAME LA PRÉSIDENTE,

«Vous me demandez de vous délivrer l'autorisation écrite d'organiser une

fête de bienfaisance qui consistera en un concert payant.

«Je vous ferai remarquer qu'il ne m'appartient pas de vous accorder cette

autorisation; chacun est libre d'organiser, dans un local privé, tel

divertissement qu'il lui plaît. Mais je ne vous cacherai pas que, si

pareille autorisation m'était demandée pour une fête que je pourrais

interdire, je n'hésiterais pas à la refuser.

«Et voici pourquoi:

«Si, au milieu de mes préoccupations et des tracas que me suscite

ma charge, une chose m'a fait du bien, c'est de constater que notre

population a compris la gravité et la tristesse de la situation.

«Le silence s'est fait dans la ville, ininterrompu depuis plus d'un

an; plus de chants dans les rues, plus de réunions d'aucune sorte; les

sociétés de musique se sont tues; plus d'exécutions, plus de répétitions.

«J'ai senti là l'instinctive et délicate attention de l'âme populaire

envers ceux qui souffrent du départ d'un époux, d'un fils ou d'un frère.

«Ce deuil, il faut qu'il dure jusqu'à l'heure où, notre indépendance

reconquise, la liberté nous sera rendue.

«Aussi, j'en sais beaucoup qui souffriraient, au fond d'eux-mêmes, de

tout ce qui, à cette heure douloureuse, nous distrairait de nos

angoisses patriotiques. Donc, plus de fêtes, fussent-elles des fêtes de

bienfaisance.

«Bien faire!», chacun en a la stricte obligation, à tous les instants, et

notre bourgeoisie n'y a pas manqué quand, dans des circonstances récentes,

elle a mis, en deux journées, 20.000 francs à la disposition des

malheureux, sur un simple appel fait au devoir, sans perspective d'un

divertissement musical.

«Elle renouvellerait, s'il le fallait, ce mouvement généreux. Mais le

soutien de «la soupe aux petits» ne réclame plus un tel effort, et je

pense qu'il ne serait pas difficile de réunir les quelques centaines de

francs que demande la bonne marche de l'oeuvre.

«D'ailleurs, si vous aviez l'appréhension du contraire, je m'empresserais

de vous rassurer en vous disant que j'apprécie assez l'utilité de

l'institution pour me charger de vous trouver, tous les mois, les

ressources nécessaires à son fonctionnement régulier.

«Mais, de grâce, chère Madame, pas de fête! Et puis, êtes-vous certaine

qu'elle réussirait? N'y en a-t-il pas d'autres que moi qui auraient peur,

en y assistant, d'entendre, dans les intervalles des morceaux, la voix

lointaine du canon pour rappeler qu'il y en a, là-bas, qui ne sont pas à

la fête.

«Veuillez agréer, etc.,»

(_La Libre Belgique_, d'après _L'Echo belge_, 21 mars 1916.)

Il convient de rappeler que dès les premiers jours de l'occupation un

journal censuré, Le Belge (qui n'est pas Le Belge clandestin), refusa

d'insérer les réclames de théâtres, cinémas et autres divertissements;

mais ce journal, trop peu souple, fut bientôt supprimé.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 51 / 112 题