MES BIEN CHERS FRÈRES,

...Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me

comprendrez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit

de vous exposer, à coeur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme de

meilleur et de plus intime pour vous; ce qui, venant de plus haut et vous

touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour

vous, si je pouvais parler, votre plus puissant réconfort: mais vous ne

douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous assure que mon

voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très

heureux....

Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le

parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en Italie,

saluèrent le nom belge.

Supposé même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel

gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie Mineure, fût encore

incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est

le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre

Gouvernement, vous avez consenti à la patrie un sacrifice immense.

Par respect pour notre parole d'honneur; pour affirmer que, dans vos

consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos

foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous

demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste; l'héroïsme vous

paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer

gloire pour vous-mêmes: mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos

frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez entendu

le peuple, «l'homme dans la rue», ainsi que s'expriment les Anglais, je

veux dire, l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui

peine; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de

ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la

politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion, vous

auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes

auraient tressailli d'allégresse et même, je crois, d'orgueil.

Les expressions les plus vibrantes du respect, de l'admiration du culte

pour la grandeur morale, pour la noblesse d'âme, pour la patience calme et

obstinée de la nation belge nous arrivaient des cités et des villages de

Suisse, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Angleterre et montaient, portées

par l'enthousiasme, à ceux-là qui personnifient le patriotisme belge, nos

Souverains, le Gouvernement, le clergé, notre vaillante armée.

Pour nous, les hommages que nous recevions, nous les reportions

constamment vers vous, car un instinct secret nous rappelait toujours que

c'est vous qui, par votre endurance, les méritiez et nous les attiriez....

La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est,

plus profondément que jamais, ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle

avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs

observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale,

appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.

Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de

nos souffrances.

La France, l'Angleterre, la Russie, se sont engagées à ne pas conclure de

paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance

et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré au

pacte de Londres.

L'avenir n'est point douteux pour nous.

Mais il faut le préparer....

Imaginez une nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses

munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe: que

Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà

ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes!...

D. J. CARDINAL MERCIER,

_Archevêque de Malines_.

Par mandement de S. Ém. le Cardinal Archevêque:

L. MEEUS, _Secrétaire_.

Les Allemands se fâchèrent: l'imprimeur du mandement, M. Dessain, de

Malines, fut condamné à un an de prison. Il est à Anrath, en Allemagne,

dans une prison de droit commun. Les exemplaires du mandement furent

saisis, et les prêtres reçurent l'ordre de ne pas en souffler mot (ce

qui, bien entendu, ne les empêcha pas d'en donner lecture publiquement en

chaire). Enfin, M. le gouverneur général élabora le monument que voici:

La lettre de Bissing au cardinal Mercier.

Voici le texte de la lettre impudente que le Bissing vient d'adresser au

cardinal Mercier. Le texte en est publié, bien entendu, par les soins des

journaux embochés de Belgique et par ordre de la Kommandantur:

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 50 / 112 题