Je trouvai le chancelier dans une
grande agitation. _Son Excellence
commença une harangue qui dura vingt
minutes_. Il me dit que la décision
de S. M. Britannique était terrible.
_Tout cela pour un mot_ neutralité, _un
mot auquel en temps de guerre on n'a
jamais fait attention, tout cela enfin
pour un chiffon de papier._
L'Angleterre allume la .guerre entre
deux nations soeurs qui ne désireraient
au fond que de vivre en paix. Tous
nos efforts ont été vains. _Toute ma
politique s'écroule comme un château
de cartes_. Ce que vous faites dépasse
toute imagination; vous faites le coup
de l'homme qui attaque par derrière
un autre déjà aux prises avec deux
agresseurs.
_Je laissai passer l'orage, mais je_
protestai vigoureusement contre _son
langage. M. von Jagow m'a dit, lui
répliquai-je, que, pour des raisons
stratégiques qui sont pour vous une
question de vie ou de mort, vous
deviez violer la neutralité de la
Belgique. Souffrez que je vous dise, qu'au
point de vue de notre honneur, le
respect de cette neutralité est aussi
une question de vie ou de mort. Nous
devons faire respecter le traité, sinon_
quelle confiance aurait-on encore dans
la signature de l'Angleterre?
Le chancelier réplique: A quel
prix devrons-nous respecter ce traité?
L'Angleterre y a-t-elle pensé? Je fis
remarquer à Son Excellence que la
crainte d'événements même fâcheux
n'est jamais une excuse pour rompre
un traité. Mais Son Excellence devint
si exaltée que je m'aperçus qu'il était
inutile de continuer l'entretien et que
nos paroles étaient de l'huile jetée sur
le feu._
Le reste du récit de l'entrevue est à l'avenant, mais--et ici nous tombons
dans le ridicule--l'histoire du chiffon de papier par Sir Goschen est
omise, le misérable essai de réfutation de M. von Bethmann-Hollweg est
reproduit _in extenso_, page 465 du second volume.
Et voilà comment depuis treize mois se prépare au delà du Rhin l'histoire
«définitive» de la guerre. La falsification s'y organise militairement...
comme tout le reste. Un document mérite-t-il plus d'égards qu'un traité?
VERAX.
(_La Libre Belgique_, n° 49, octobre 1915, p. 2, col. 1.)
Comment les journaux «belges» acceptent-ils leur muselière? Un article de
_La Belgique_ (journal censuré de Bruxelles), reproduit et commenté par
_L'Echo belge_ de La Haye, nous renseignera:
Le nommé Ray Nyst, journaliste de métier, publie dans un quotidien imprimé
au pays occupé quelques aperçus sur la _censure_. Il sera utile de ne pas
les oublier à l'heure de la victoire. Nous ne prendrons pas la peine de
discuter l'opinion de M. Ray Nyst, évidemment, mais il est bon que nos
lecteurs en prennent connaissance:
«La censure! ah! voilà une grosse affaire! De loin, quel épouvantail!
De près, ce n'est rien. N'avez-vous jamais eu en main de ces libelles,
publiés sous le manteau, patriotards et crapuleux (_sic_)? De ces écrits
propageant des appels provocateurs malsains (est-ce à _La Libre Belgique_
que s'adresse M, Ray Nyst?) en opposition avec tout sentiment de droiture
et qui sont la négation même de l'évolution du droit et des conférences de
La Haye? Voilà quels papiers auraient à craindre la censure!
«En présence d'un honnête imprimé qui ose se montrer, la censure allemande
suit les règles de toutes les censures, nationale ou étrangère. Le
gouvernement volontaire ou imposé est toujours juge de l'opportunité de
laisser connaître ou non telle ou telle nouvelle d'ordre politique ou
militaire. Le droit international et les conférences sont d'accord
là-dessus.
Et le bon sens de même! La censure ne fait pas les journaux ni les
fascicules scientifiques; la censure n'impose rien; elle biffe, supprime;
elle ne modifie pas, ne corrige pas, n'ajoute rien. La censure constitue
un rouage de l'ordre public auquel l'occupant est tenu de veiller,
conformément aux conférences de La Haye.»
Et plus loin:
«Cette question de la censure porte, en réalité, plus loin que la lettre
qui la soulève. Mon désir n'est pas de faire l'apologie de la censure.
J'ai voulu montrer qu'une presse et des rédacteurs qui ont du jugement,
de l'équité, de l'éducation et le maniement de la langue, conservent une
indépendance suffisante sous le régime de la censure.»
«Donnez-moi une ligne de n'importe quel article, disait Machin, et je me
fais fort de faire condamner son auteur!»
Voici plus de trente lignes de Ray Nyst. Elles sont suffisantes pour juger
de la neutralité de celui-ci. Et juger, c'est condamner!
(_L'Écho belge_, 16 octobre 1915.)
Le même M. Ray Nyst a publié dans _La Belgique_ (de Bruxelles), en
septembre 1915, une série d'articles engageant les ouvriers belges à se
mettre au service de l'armée allemande. On a peine à croire qu'un Belge
écrive _proprio motu_ de pareilles énormités; aussi faisons-nous à M. Ray
Nyst la générosité de supposer qu'il s'est laissé forcer la main.
Nos ennemis ne se font d'ailleurs pas scrupule d'exiger l'insertion
d'articles dans les journaux de tolérance. On ne peut pas douter, par
exemple, que le dithyrambe à l'adresse du gouverneur militaire de Namur
n'ait été imposé à _L'Ami de l'Ordre_, une feuille de Namur qui se vend
aussi à Bruxelles.
A quoi servent en Belgique les journaux embochés.