LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL.

Dans toute la machine militaire allemande, que les Alliés démolissent

pièce par pièce, l'organe qui marche encore le mieux est l'arsenal du

mensonge, établi à Berlin, avec succursale à Vienne.

Voulez-vous prendre sur le vif leur système d'informations truquées?

Passez rue de la Chancellerie, près de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ou bien

rue des Paroissiens, à deux pas de là. C'est dans mon quartier; tous les

jours je revois une vieille affiche qui fut placardée le 15 septembre et

s'exprime en ces termes: «Berlin, 14 septembre (officiel).--Sur le théâtre

de la guerre à l'ouest (France), ont lieu des opérations dont les détails

ne peuvent encore être publiés et qui ont conduit à une bataille qui est

favorable pour nous. Toutes les nouvelles répandues à ce sujet, par tous

les moyens, par l'ennemi, et qui présentent la situation comme défavorable

pour nous, sont fausses.» Or, cette bataille, engagée dix jours

auparavant, est la grande victoire française de la Marne qui arrêta

définitivement l'invasion[18]. Berlin savait alors la vérité et publiait

le mensonge! A tout bulletin victorieux de Berlin, rappelons-nous la

dépêche officielle du 14 septembre, où il y a autant de faussetés que de

mots et où la partie adverse est accusée de répandre des mensonges. Toute

la méthode germanique se trouve là!

[Note 18: Cette défaite, que les Allemands n'ont jamais déclarée, leur

coûta, outre leurs morts et blessés, 65.000 prisonniers, 345 canons et

plus de 3.000 véhicules avec 5.000 chevaux. La bataille dura du 6 au 12

septembre, entre 1.500.000 Allemands et 1.250.000 Français renforcés de

60.000 Anglais.]

Autre exemple: Si l'on se reporte aux informations que l'ennemi répandait

dans la seconde moitié d'octobre, l'armée belge, décimée, disloquée,

était en train de se reformer dans le nord de la France. Or, les Belges

accomplissaient alors, de Nieuport à Dixmude, des exploits admirables: ils

occupaient l'Yser, face à une armée supérieure en nombre d'hommes et de

canons, combattaient jours et nuits et infligeaient aux Barbares une

défaite décisive! Nous en racontons plus loin un épisode. Eh bien! il a

fallu de longs mois pour que la vérité se fît sur ces journées glorieuses

de notre campagne, dont les mensonges berlinois étaient parvenus à nous

cacher le vif éclat!

Ce n'est pas tout. Récemment, l'affiche allemande nous manda la

destruction d'un dirigeable italien. Mais ni l'affiche ni les journaux

bruxellois sortant de Prusse ne soufflèrent mot de la destruction de deux

zeppelins, l'un à Evere-lez-Bruxelles, l'autre à Saint-Amand-lez-Gand,

pertes subies trois jours plus tôt!

Le 10 juin, Berlin avoua que ses troupes ont «abandonné» (hum!) les

dernières maisons de Neuville, «qui est en possession des Français depuis

le 9 mai». Or, cette conquête, accomplie depuis un mois plein, Berlin

avait omis de nous en informer jusque-là! Au contraire, Berlin n'avait

cessé de nous dire que l'offensive au nord d'Arras n'obtenait aucun

succès!

Voilà quelques exemples typiques de la méthode d'information en usage à

Berlin: 1) on dément une grande victoire des Français en les accusant de

falsifier le vrai; 2) on déclare inexistante l'armée belge au moment même

où elle fait une résistance invincible; 3) on passe sous silence des faits

défavorables, dont des milliers de Belges furent les témoins réjouis; 4)

on met un mois à avouer un échec, après l'avoir attribué à l'adversaire...

Il existe un «Bureau pour la diffusion des nouvelles allemandes à

l'étranger», dont le siège se trouve à Dusseldorf. Il a installé chez

nous des édicules où chacun peut lire le titre de l'officine: _Büro

zur Verbreitung von deutschen Nachrichten im Auslande_. Avec un pareil

organisme, et l'officielle Agence Wolff--sans oublier la presse à tout

faire--nous sommes bourrés de mensonges et de notes tendancieuses...

Les concitoyens de Manneken-Pis crachent sur ces saletés--et la Belgique

entière en fait autant.

(_La Vérité_, n° 6, p. 1, 21 juin 1915.)

Les renseignements relatifs aux combats de Champagne, en février 1915,

sont du même acabit, ainsi que nous l'apprend l'extrait suivant d'un

article de _La Libre Belgique_:

Les mensonges allemands.

Sur de grandes affiches bleues, placardées sur les murs de la ville, et

relatives aux combats qui se sont livrés en Champagne, les Allemands

avaient souligné, notamment, que deux faibles divisions rhénanes luttèrent

contre six corps d'armée français. Or, voici ce que nous apprend le

communiqué officiel français: «Les opérations militaires en Champagne ont

eu pour résultat, depuis le 16 février, de nous faire avancer sur un front

de 7 kilomètres et une profondeur de 2km 500.»

«L'ennemi employa _quatre à cinq corps d'armée et demi_. Dix mille

cadavres ont été trouvés sur le champ de bataille, et nous avons fait deux

mille prisonniers.»

D'après ce même communiqué, les deux faibles divisions rhénanes!!...

étaient composées de 119 bataillons, 31 escadrons, 64 batteries de

campagne et 20 batteries lourdes. Jusqu'au 3 mars, les Allemands ont

encore amené 20 bataillons, parmi lesquels 6 bataillons de la Garde, 1

régiment d'artillerie de campagne et 2 batteries lourdes.

(_La Libre Belgique_, n° 9, mars 1915, p. 4, col. I.)

Où les nouvelles officielles allemandes atteignirent le summum de la

véracité, ce fut lors des attaques d'octobre et novembre, 1914 dans la

région d'Ypres. _La Soupe_ se donna le plaisir de copier textuellement les

affiches allemandes et de les publier[19].

[Note 19: Voir _Comment les Belges résistent_..., p. 222, 223.]

Ces affiches officielles ne se contentent pas de nous combler de nouvelles

authentiques sur les opérations militaires. Elles prennent également soin

de nous informer de l'opinion publique à l'étranger. Que ces coupures de

journaux sont sincères, il est à peine besoin de le dire.. Donnons-en

un seul exemple, celui de la toute première affiche qui nous intéresse

directement.

Jusqu'au 13 septembre 1914, les affiches placardées à Bruxelles n'avaient

résumé que des articles de journaux au sujet de la France et de

l'Angleterre. Le 14 septembre, nous pûmes lire deux extraits relatifs à

notre pays:

Nouvelles publiées par le Gouvernement allemand.

Cologne, 12 septembre.

La _Gazette de Cologne_ ayant reproduit dans son numéro de jeudi un

article du _Corriere della Sera_ d'après lequel le cardinal belge Mgr

Mercier se serait prononcé défavorablement sur les Allemands, en les

qualifiant de barbares, le cardinal von Hartmann, archevêque de Cologne,

écrit à la _Gazette de Cologne_ ce qui suit:

«Je m'empresse de vous dire, au sujet de l'article portant pour titre: «Le

cardinal Mercier comme accusateur» (no. 1011 de la _Gazette de Cologne_)

qu'au cours de sa présence récente à Rome, il a été interviewé par le

correspondant du _Corriere della Sera_. Lorsque cette interview parut

dans le journal, le cardinal a immédiatement contesté de la façon la plus

énergique de s'être prononcé comme le _Corriere_ le prétend. Aussi fit-il

sur l'heure parvenir au ministre de Prusse près le Vatican, ainsi que par

mon intermédiaire, à l'abbé von Stotzingen, une protestation qui devait

être publiée dans _l'Osservatore Romano_.

«Je vous serais très obligé, Monsieur, de vouloir bien, dans l'intérêt de

la vérité, publier cette déclaration dans la _Gazette de Cologne_.»

Francfort, 12 septembre.

La _Gazette de Francfort_ apprend de Stockholm: La vérité au sujet de

Louvain commence à percer même en Angleterre. Dans la _Westminster

Gazette_, un ancien membre du Parlement écrit: «Lorsque la population

urbaine tira tout d'un coup, de l'intérieur des maisons, sur les troupes

allemandes, cet acte de folie devait nécessairement entraîner des

conséquences justes. Le feld-maréchal Lord Roberts fit incendier pour des

faits analogues des fermes de Boers.»

Le Gouvernement militaire allemand.

Voyons d'abord l'extrait daté de Cologne, disant que Mgr Mercier a accordé

une interview à un rédacteur du _Corriere della Sera_. Cela est faux: ce

n'est pas avec un rédacteur du _Corriere della Sera_.. journal à tendances

libérales, que Mgr Mercier s'était entretenu à Rome, mais avec un

collaborateur du _Corriere d'Italia_. qui est franchement catholique.

Plus ingénieusement falsifié est le second extrait. Un ancien membre du

Parlement anglais aurait affirmé que la population de Louvain tira sur les

troupes allemandes. Or, ce membre reproduit tout bonnement,--et il le dit

de façon expresse,--les affirmations allemandes. La seule chose qu'il

déclare lui-même c'est qu'une troupe allemande fut défaite près de Malines

et qu'elle s'enfuit vers Louvain.

Voici l'article original de la _Westminster Gazette_ ainsi que la

traduction du deuxième alinéa. Nous croyons inutile de traduire aussi le

premier: celui-ci répète un conte à dormir debout sur une prétendue

menace d'agression de la part des Bruxellois. Nous qui n'avons pas quitté

Bruxelles un instant pendant les mois d'août et de septembre 1914, pouvons

certifier qu'il n'y a pas la moindre apparence de vérité dans cette

histoire. D'ailleurs, vraie ou fausse, elle ne change rien à la

falsification intentionnelle appliquée par la censure allemande au seul

alinéa qui, soit résumé dans l'affiche. Ajoutons que les Allemands ne

soufflent mot de la première partie de l'article, tant ils savent qu'ils

se rendraient ridicules en racontant cela aux Bruxellois.

The Truth about Louvain.

To the Editor of the _Westminster Gazette_.

_Sir_,--In all British fairness some prominence might be given to the very

narrow escape Brussels had from the terrible fate of Louvain, as described

in the _Daily Telegraph_ by its capable correspondent, Mr. Gerald Morgan.

He states that, «accompanied by Richard Harding Davis», he was «permitted

by the Germans to follow» their Army. A battle near Waterloo was expected,

but it did not come off. Mr. Morgan and his friend returned to Brussels,

and--I quote his exact words, as given in the _Pall Mall Gazette_--he

«found the town on the verge of a turmoil. This was owing to General von

Jarodzky's stupidity, and very nearly involved the town in the same rate

which afterwards overwhelmed Louvain. He was left in the city with a

brigade of 5.000 men. He moved 3.000 of these suddenly outside the city,

and then as suddenly became alarmed for the safety of the remainder

amongst so large a hostile population. He therefore marched the 3.000

camped outside hastily back again. It was reported that the Germans had

been completely defeated in a great battle fought at Waterloo, and were

fleeing in confusion. The inhabitants of Brussels wished to take up arms

and finish off Jarodzky and any survivors, but fortunately the error was

discovered in time». Now, this is exactly what the German generals declare

to have happened at Louvain. We know as a certainty that a small German

force was actually defeated outside Malines, and actually fled into

Louvain on the very evening it was burned and devastated. The Germans

allege that the townsfolk immediately started «to finish off the

survivors», firing from the windows and house-tops. This insane act would

rouse the devil in any soldiery, and may explain how, after a twenty-four

hours' struggle, the unhappy town was a heap of ruins. Lord Roberts, the

justest and gentlest of conquerors, most properly ordered widespread

farm-burning in South Africa for the same offence. If you shoot without

blame a soldier who tries to shoot you in the front, should you do less to

an armed civilian who shoots you in the back?--Yours, etc.,

A LIBERAL Ex-M. P.

(_Westminster Gazette_, September 5th 1914.)

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 31 / 112 题