Voyant que ni l'intimidation brutale ni la corruption n'empêchaient nos
compatriotes d'acheter les journaux étrangers et de répandre des journaux
clandestins, l'autorité allemande employa notre propre arme: elle fit
imprimer des simili-prohibés.
Dès le mois de janvier 1915, circulait à Bruxelles un pamphlet insultant
les autorités civiles d'Anvers à l'occasion de l'entrée des troupes
allemandes dans la ville. Cette affaire n'est pas encore tirée au clair,
et la preuve de la complicité allemande n'est pas faite; mais tout au
moins les Allemands ont-ils avoué, par l'organe de M. le baron von Bissing
fils, professeur à l'université de Munich, qu'ils se sont efforcés de
profiter des dissensions qu'on avait essayé de semer[17].
[Note 17: Voir _Belgien unter deutscher Verwaltung_, dans _Süddeutsche
Monatshefte_, avril 1915 (p. 31 du tiré à part), traduit dans: _Comment
les Belges résistent_..., p. 414, note 3.]
A la fin de juillet 1915, on vendait à Bruxelles une «proclamation du roi
Albert à l'occasion de la fête nationale du 21 juillet». C'était un tissu
d'inepties entremêlées de quelques attaques venimeuses contre les Alliés.
La pseudo-proclamation fut reprise par la presse allemande. La fraude
était tellement grossière que nous n'avons pas eu besoin de la note du n°
42 de _La Libre Belgique_ pour la percer à jour.
Leur plus belle invention fut de publier un journal, _Le Fouet_, qu'on
distribue en cachette. A côté de plaisanteries niaises sur «Bête-man,
Chandelier de l'Empire», le n° 1 attaque vivement le «gouvernement
clérical» de la Belgique et les «flamingants». Ceci est une marque de
fabrique indiscutable, car il n'y a pas un seul Belge qui n'ait oublié
aujourd'hui nos querelles intestines.
A diverses reprises on a vendu à Bruxelles des contre-façons de feuilles
étrangères, soit de journaux de Dunkerque, soit de journaux publiés par
des Belges en Néerlande. Ces sosies se vendaient 50 centimes à 1 franc,
alors que les journaux authentiques coûtaient au moins le double. Ils
présentaient cette particularité d'annoncer des victoires étourdissantes
des Alliés. Étaient-ils l'oeuvre de quelque imprimeur désireux de gagner
de l'argent, ou doit-on y voir la main des Allemands? c'est difficile à
dire. Toutefois, rappelons-nous que, pendant le siège de Paris, Bismarck
prit soin de faire parvenir de temps en temps aux Parisiens de faux
journaux relatant de prétendues victoires françaises; il savait que rien
ne conduit plus sûrement une population au désespoir que les illusions
déçues: