Vous avez dit récemment, à ce qui nous a été rapporté, que les Belges sont
indécrottables. Ce mot, qui rappelle trop les souvenirs que vos officiers
ont laissés partout sur leur passage dans nos maisons et nos châteaux,
aurait dû vous brûler les lèvres, mais il est cependant l'expression
malheureuse d'une idée vraie: les Belges sont INDOMPTABLES.
Quant à tuer _La Libre Belgique_, n'y comptez pas, c'est impossible. Elle
est insaisissable, parce qu'elle n'est nulle part. C'est un feu follet,
qui sort des tombes de ceux que vos compatriotes ont massacrés à Louvain,
Tamines et Dinant et qui vous poursuit. Mais c'est aussi le feu follet qui
sort des tombes des soldats allemands tombés à Liège, à Waelhem, à l'Yser.
Ceux-là voient à présent pour quel misérable projet de domination ils ont
été sacrifiés au Moloch de la guerre, sous prétexte de défendre la patrie;
c'est enfin la voix de toutes les mères, la voix de toutes les veuves et
de tous les orphelins qui pleurent ceux qu'ils ont perdus. Cette voix
augmente tous les jours d'intensité. Son retentissement s'étend sur toutes
nos provinces et va jusqu'au delà de nos frontières. Elle ne se taira que
lorsque le dernier de vos soldats et de vos agents aura cessé de fouler
notre sol envahi au mépris de tout droit.
Ne pensez pas, cher Baron, que nous ayons la naïveté de croire que vous
allez, sur notre conseil, abandonner l'espoir de nous faire découvrir
par vos Sherlock Holmes de contrebande. Nous savons que rien n'arrête
un Allemand lorsqu'il s'est lancé sur une mauvaise voie, pas plus le
sentiment du ridicule qu'aucun scrupule ou la certitude de la défaite
finale. C'est pourquoi nous vous présentons, Excellence, à l'occasion
de vos mécomptes passés, présents et futurs, l'expression de nos très
sincères et tout à fait irrespectueuses condoléances.