Vous nous comblez d'attentions. Vos agents secrets et publics multiplient
les perquisitions à la recherche de _La Libre Belgique_. Vous avez même
mobilisé, dit-on, une brigade spéciale de détectives venus de Berlin pour
en découvrir les rédacteurs, les éditeurs, distributeurs, reporters, etc.
Vous perdez votre temps et vous gaspillez votre argent bien inutilement.
Il est vrai que vous avez déjà plus d'une fois mis la main sur un paquet
d'exemplaires du journal qui fait votre cauchemar et que vous avez frappé
d'amendes sévères ceux qui en étaient détenteurs. Mais _La Libre Belgique_
a continué à paraître aussi... irrégulièrement que par le passé et
son tirage n'a cessé de monter... régulièrement après chacune de vos
expéditions.
Vous savez d'ailleurs fort bien, Excellence, que, si certaines de ces
expéditions ont abouti plus ou moins glorieusement, d'autres ont couvert
de ridicule vos agents et leurs chefs. Encore une fois, vous perdez votre
temps, cher Baron, et les bénéfices de vos saisies et de vos confiscations
ne vous paieront pas des peines que vous vous donnez et ne compenseront
pas le ridicule de votre insuccès.
Plus vous vous obstinerez, plus notre propagande s'étendra. Notre
imprimerie automobile, grâce à votre obligeance bien connue, se transporte
d'un point à l'autre du pays avec une facilité, avec une essence,--
pardon, je veux dire avec une aisance (ce que c'est de fréquenter la
Kommandantur, on en prend l'accent)--une aisance donc, que vous ne
soupçonnez pas.
Cher Monsieur, vous devriez vous souvenir que _La Libre Belgique_, dès sa
naissance, s'est engagée à paraître envers et contre tous, tant que
notre chère patrie serait occupée par vos compatriotes et qu'il y aurait
nécessité de réagir contre la presse à votre solde et celle qui, par ses
mensonges ou par ses omissions, cherche à énerver notre patriotisme, à
lasser notre résistance, à amollir nos caractères, à semer dans nos rangs
le doute, la division, le désespoir, en un mot à rendre inutiles et vains
nos sacrifices et nos souffrances.
Vous oubliez qu'en Belgique une promesse est un engagement sacré, qui
lie celui qui l'a faite aussi bien qu'un serment et mieux qu'un traité
diplomatique. Vous avez le grand tort de nous considérer comme annexés.
Vous pouvez nous voler, nous emprisonner, nous fusiller même, mais vous ne
nous ferez pas taire.