EXCELLENCE,

Je suis heureux de constater, par la lettre de Votre Excellence en date

du 4 juin, qu'elle se rend parfaitement compte de l'effet déplorable et

excitant que produisent sur le peuple belge les arrestations journalières

d'ecclésiastiques, leur emprisonnement, leur condamnation, la déportation

d'un certain nombre dans les prisons ou les camps de l'Allemagne.

A plusieurs reprises, j'ai fait connaître mon sentiment sur ces objets et

je le redirai aujourd'hui à Votre Excellence, avec une entière franchise.

Le maintien de la tranquillité dans le pays n'est pas favorisé--loin de

là--par ces procédés d'intimidation et de violence; il s'obtiendrait plus

efficacement par une conduite qui serait en harmonie avec le tempérament

du peuple belge.

* * * * *

Sur ce point, l'autorité allemande ne peut oublier qu'elle a aussi des

devoirs à remplir, et nous n'avons pas moins le droit qu'elle-même d'en

appeler à la Convention de La Haye. Cette Convention n'est pas faite

seulement dans l'intérêt de l'envahisseur, mais aussi du pays occupé; à

celui-ci elle assure le respect de ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus

élevé et de plus noble, l'amour de la patrie, et elle impose à l'armée

occupante d'éviter tout outrage à ce patriotisme; or, nous subissons à ce

sujet de douloureuses violences et c'est ce que nous déplorons avec le

plus d'amertume dans l'occupation allemande.

Il semble qu'on veuille partout contrarier, étouffer, réprimer le

sentiment patriotique, dont le maintien est pourtant un droit et est, de

plus, indispensable à la tranquillité du peuple. Je citerai seulement deux

faits. Au mois de décembre dernier, à l'occasion d'un envoi de vivres aux

prisonniers de mon diocèse internés en Allemagne, il m'a été interdit de

formuler le souhait qu'ils soient bientôt rendus à leur patrie bien-aimée;

ces mots ont été supprimés de ma carte-correspondance.

L'un de mes vicaires généraux, cité vers la même date devant la police

secrète, s'est entendu reprocher d'avoir, dans une allocution, demandé de

prier pour notre Roi bien-aimé et son auguste famille...

* * * * *

On s'autorise aussi à faire vis-à-vis de nous ce qui n'est pas toléré

vis-à-vis de l'armée allemande: d'une part, on interdit aux prêtres belges

les publications qui ne sont pas à l'éloge de l'Allemagne et, d'autre

part, on permet aux aumôniers allemands et à d'autres de répandre des

écrits provocants et outrageants pour notre patrie.

En regard des vains efforts tentés par les Allemands pour supprimer _La

Libre Belgique_, soulignons l'ardeur avec laquelle les Belges s'occupent

de la répandre. Voici un petit trait caractéristique: les vingt premiers

numéros du journal ont été réimprimés trois ou quatre mois après leur

publication.

* * * * *

D'autres périodiques clandestins mènent le combat contre les procédés

allemands: _La Vérité_, qui publia sept numéros en mai et juin 1915 (pl.

V); _Le Belge_, qui parut de septembre à novembre 1915; _Patrie!_ (pl.

VII), qui en est à sa deuxième année; un journal flamand, _De Vlaamsche

Leeuw_ (pl. VI), qu'on peut se procurer «partout et nulle part» et

dont «la rédaction siège à la Kommandantur de Bruxelles, en face de

l'imprimerie de _La Libre Belgique_»; _De Vrije Stem_, d'Anvers (pl. VI),

etc.

Leur organisation est à peu près la même que celle de _La Libre Belgique_;

nous n'en reparlerons pas.

Un mot seulement sur un autre organe, _Motus, journal des gens occupés_,

feuille satirique qui était vendue, non distribuée gratuitement. Il n'en

parut que deux ou trois numéros, car elle eut la malchance de naître tout

juste au moment où la police allemande multipliait les visites dans les

échoppes à journaux, les librairies et les papeteries. De nombreuses

publications prohibées furent saisies pendant ces visites; mais, malgré

toutes les invitations allemandes, aucun marchand ne dénonça les auteurs

ou les imprimeurs des journaux, brochures, cartes illustrées, photos, etc.

Ils firent tranquillement leurs mois de prison, plutôt que d'accepter

la réduction de peine qui leur était offerte en échange d'une trahison.

Toutefois l'activité du pouvoir occupant fut fatale à _Motus_. Et c'est

dommage, car les plaisanteries de ce journal étaient fort amusantes. C'est

lui qui nous apprit que le Kronprinz venait d'avoir un fils, «un nouveau

prince-monseigneur»; il racontait aussi que Guillaume Il maigrissait

beaucoup, mais que les journaux d'outre-Rhin qui se permettaient de parler

du poids de l'Empereur étaient poursuivis pour crime de «pèse-majesté».

Voici quelques articles empruntés à _La Vérité_ et à _La Libre Belgique_,

qui renseignent, mieux que nous ne pourrions le faire, sur le rôle des

prohibés et sur la façon dont ils circulent en Belgique:

Les feuilles sortant de Prusse.

Tous les quotidiens de Bruxelles, sans exception, ont cessé leur

publication. Dès le début de l'occupation, von der Goltz leur fit faire

des avances; elles échouèrent. Il n'est pas de la dignité de la presse

indépendante de reconnaître la loi de l'usurpation; il est antipatriotique

de se mettre au service de l'ennemi. Or, publier ce qui plaît à la censure

prussienne et omettre ce qui lui déplaît; ne pas se réjouir des avantages

obtenus par les armées alliées, mais les escamoter et insister, au

contraire, sur les prétendus succès des troupes ennemies; insérer des

articles imposés par les bureaux prussiens et reproduire les bulletins des

Alliés tels que ceux-ci sortent des tripatouillages berlinois; critiquer

des initiatives belges parce que ce sont les seules que la censure aime

à voir dénigrer; ne pas mettre au pilori les massacres de Visé, Dolhain,

Liège, Aerschot, Diest, Louvain, Dinant, Tamines, Termonde, etc., mais

s'indigner des petits abus à charge de Belges appauvris; signaler avec

complaisance les organisations de l'ennemi et rester muet devant ses

exactions, c'est s'aplatir, c'est fouler aux pieds toute fierté, c'est

donner sa veulerie en exemple et c'est servir les intérêts de l'agression

germanique.

Le journalisme muselé aggrave son cas en gagnant beaucoup d'argent. Un

journal veule et cupide ne peut trouver des lecteurs que parmi les gens

sans grandeur morale.

A ces organes domestiqués s'oppose une autre presse d'occasion; celle-ci

répudie tout contact avec l'ennemi, dénonce ses crimes, entretient

l'esprit d'insoumission si admirable des populations. Des publications

telles que _La Vérité_ ou _La Libre Belgique_ ne se vendent pas et ne font

pas d'annonces. Au contraire, il s'agit d'y mettre de l'argent et il n'y

a d'autre chose à récolter que des années de prison, si l'on se fait

prendre...

Un tel organe ne dispose, pour se répandre, ni des trains, ni des

automobiles des Prussiens! C'est pourquoi nos lecteurs sont priés, avec

la plus vive insistance, d'y mettre du leur, de faire circuler ces pages

jusque dans les provinces. Il y a un risque? Tant mieux! L'action en

devient plus méritoire. Le pays est infesté de journaux émasculés. Que

l'on prenne aussi des copies, à la main ou à la machine, des articles que

l'on juge bons à répandre. Ainsi, la présente publication, petite, mais

fière, pauvre, mais inasservie, pourra déjouer les manoeuvres des agents

de l'Allemagne et apporter du réconfort à ceux qui n'ont d'autres sources

d'information que les affiches berlinoises et les feuilles censurées, où

les textes sont dénaturés de façon à distiller au jour le jour de l'ennui

et du mensonge, de la platitude et de la désespérance. A la longue,

cette veulerie et cette perfidie pourraient déprimer certains de nos

compatriotes: c'est pour eux que _La Vérité_ sort de son puits!

(_La Vérité_, n° 1, 2 mai 1915, p. 1.)

Merci à tous.

Nous savons que des articles de _La Vérité_, reproduits à la machine

à écrire, circulent en province. Nous savons que des lectures en sont

organisées, entre amis. Que cela continue, se multiplie et se généralise!

(_La Vérité_, n° 3, 20 mai 1915, p. 13.)

Un peu d'indulgence, s'il vous plaît.

Quelques lecteurs se sont plaints de l'odeur désagréable qu'avaient

certains de nos journaux; qu'ils veuillent bien nous excuser, mais ils

doivent comprendre qu'en temps de guerre on ne peut pas toujours choisir

ses compagnons de voyage. Aussi _La Libre Belgique_ s'est vue forcée de

voyager avec des harengs saurs, des fromages de Herve et du carbure de

calcium. Nous prions nos lecteurs d'avoir pour _La Libre Belgique_ la même

indulgence qu'ils se voient forcés d'avoir momentanément pour certains

voisins de tram. Toutefois le printemps est là, aussi nous ferons

l'impossible pour donner à _La Libre Belgique_ le parfum de la rose ou de

la violette.

Le présent numéro paraît en retard; voici l'explication: Nous avons dû le

réimprimer. _La Libre Belgique_ a rencontré l'ennemi, elle s'est jetée à

l'eau pour se sauver à la nage et elle s'est noyée.

_Requiescat in pace!_

(_La Libre Belgique_, n° 10, mars 1915, p. 1, col. 1.)

Prière de faire circuler ce bulletin.

Nos lecteurs n'auront pas été sans remarquer notre insistance à leur

répéter cet avis. Comme la prudence ne nous permet pas d'augmenter notre

tirage autant que nos amis le désireraient, vu la difficulté d'introduire

dans la capitale des colis trop volumineux, nous avons compté, dès le

premier jour, sur le patriotisme de nos «abonnés» pour nous aider dans

notre tâche. Que chacun des exemplaires de notre petite feuille passe

de main en main. Qu'importe si le propriétaire la voit revenir un peu

souillée, un peu déchirée; qu'importe même s'il ne la voit pas revenir du

tout. Il se consolera en se disant qu'elle fait du chemin puisqu'elle a

peine à retrouver sa route. Elle aura donc ainsi atteint le but cherché

par ses éditeurs.

Cent exemplaires doivent représenter au moins mille lecteurs.

Or, comme nous tirons... chut! taisons-nous, les Boches ne doivent pas le

savoir.

(_La Libre Belgique_, n° 21, mai 1915, p. 1, col. 1.)

Par suite d'un accident de machine, notre service a été un peu désorganisé

la semaine dernière; nous n'avons pu faire qu'une réparation provisoire,

et, s'il arrivait quelques retards dans l'apparition du journal, nos

lecteurs voudront bien nous excuser.

Nous profitons de l'occasion pour remercier nos concitoyens pour toutes

les marques de sympathie dont nous avons entendu les échos et qui nous

étaient adressées à l'occasion de notre soi-disant arrestation.

Avis important à nos lecteurs et propagandistes.

L'existence de notre publication et la liberté de ceux qui s'en occupent

dépendent avant tout de la discrétion de ceux qui la reçoivent et la

propagent. La curiosité, même la plus bienveillante, peut être aussi

dangereuse et aussi malfaisante que la délation coupable qui est

naturellement encouragée par nos pires ennemis. Nous prions donc

INSTAMMENT les vrais Belges, auxquels seuls notre bulletin est consacré,

de respecter l'anonymat des auteurs de _La Libre Belgique_ et de

s'abstenir du moindre effort pour le connaître. Cette curiosité seule peut

devenir une trahison et avoir des résultats très graves, dont le moindre

serait la mort anticipée de _La Libre Belgique_.

(_La Libre Belgique_, n° 29, juin 1915, p. 1, col. 1.)

Avis à nos lecteurs.

S'ils reçoivent la visite d'un honorable ecclésiastique qui voudra leur

parler de _La Libre Belgique_, du bien que fait ce journal, etc., ils sont

priés de prendre poliment par le bras ce Boche ensoutané et de le mettre à

la porte, sans plus.

Toutefois, à ceux qui croiraient devoir agrémenter cette mise au dehors

d'un maître coup de pied à l'endroit vulgairement dénommé «le Prussien»,

libre à eux. Ce serait mérité, sinon méritoire.

La Presse Clandestine dans la Belgique Occupée · 第 19 / 112 题