Sire, estantz deux de mes valletz devenus malades en mon estable, le
Xe de ce moys, avec quelque souspeçon de peste, encor que ce soit
assez loing hors de mon logis, et que, les ayant faict transporter
encores plus loing, ilz soient depuis fort bien guéris, j'ay voulu
néantmoins m'abstenir de demander la présence de la Royne
d'Angleterre, jusques après avoir prins l'aer des champs; mais
cependant j'ay extrêt les principalles particullarités qui m'ont
semblé nécessayres de communicquer, des dictes deux dépesches, à la
dicte Dame et les luy ay mandées par escript.
Lesquelles elle a heu si agréables que milord de Burgley, le jour
ensuyvant, m'a envoyé un clerc de ce conseil pour me dire qu'il avoit
charge, de la part d'elle, de m'assurer que, depuis qu'elle estoit
royne, nulle chose luy avoit succédé, de quoy elle se trouvât plus
contante que de la confédération qu'elle avoit faicte avecques Votre
Majesté, voyant, tous les jours, sortir nouveaulx et assurez
tesmoignages, dont ceulx des dictes deux dépesches n'estoient petitz,
de la confirmation de vostre amityé vers elle; et que, de sa part,
elle se dellibéroit d'en rendre de si clers et de si manifestes au
monde par euvres, par parolles et par toutes aultres démonstrations
qu'elle pourroit, que toute la Chrestienté ne doubteroit nullement de
sa ferme persévérance vers la vostre; et qu'elle avoit regret de ne
pouvoir assez monstrer combien Mr de Montmorency et messieurs voz
aultres depputez seroient, pour l'honneur de Vostre Majesté, bien veuz
et bien receus en Angleterre, et que, si elle heût sceu qu'ilz
heussent esté si pretz, il y a plus de dix jours que Mr le comte de
Lincoln fût party; qu'elle prenoit en fort bonne part ce que m'aviez
escript de la Royne d'Escoce, de laquelle néantmoins elle me vouloit
bien dire que ceulx, qui estoient assemblés icy en son parlement, la
pressoient infinyement qu'elle fît procéder par la justice et par les
loix du pays contre elle, affin de pourvoir, par ce moyen, à sa propre
seureté, et mettre sa personne et son royaulme hors de danger, et que
plusieurs considérations diverses, qui contrarioient bien fort les
unes aux aultres de le faire ou de ne le faire pas, la mettoient à ne
sçavoir comment en uzer; tant y a que tous les gens de ses Estatz,
toutz, d'une voix, crioient infinyement contre la dicte Royne
d'Escoce; que, au reste, elle n'avoit nulles nouvelles du pays
d'Escoce, depuis que Mr Du Croc y estoit arrivé, mais, aussytost
qu'elle en auroit, elle m'en feroit part; et qu'elle avoit entendu que
six vaysseaulx du prince d'Orenge et ung nombre de françoys estoient
descendus à Fleximgues.
Sur lesquelles particullarités, Sire, j'ay respondu au dict de Burgley
que je rendois, en premier lieu, grâces à Nostre Seigneur de
l'establissement que prenoit plus grand et plus solide, toutz les
jours, l'amityé qui estoit entre Voz Majestez et voz deux royaulmes,
et que je ne faudrois de vous escripre ce qu'il me fesoit entendre de
la part de la Royne, sa Mestresse; que, pour le regard de la Royne
d'Escoce, elle m'estoit infinyement recommandée de vostre part, et me
commandiés d'incister toujours pour elle et pour ses affères, aultant
que vostre honneur vous y rendoit obligé, et en sorte que je me
gardasse bien d'offancer la dicte Royne d'Angleterre, ny qu'elle en
peût rien prendre de maulvayse part; comme aussy vous aviez tant de
confience d'elle, qu'elle ne voudroit, en ce qui touchoit la Royne
d'Escoce, ny en nulle aultre occasion, offancer la vraye amityé qui
est entre vous. Qui estoit tout l'ordre que m'aviez commandé
d'observer en cest endroict, sur lequel je suppliois la Royne, sa
Mestresse, et les seigneurs de son conseil et de son parlement, qu'ilz
volussent conformer leurs dellibérations à cest honneste desir de
Vostre Majesté, qui estoit très honneste et bien fort raysonnable; que
je remercyois bien humblement la dicte Dame de la communicquation,
qu'elle promettoit de me faire, des nouvelles qui luy viendroient
d'Escoce, qui estoit chose que Vostre Majesté auroit bien fort
agréable; et, quand aux six vaysseaulx du prince d'Orenge, que je n'en
avois aulcung advis, et qu'il pouvoit bien estre que ceulx de
Fleximgues, pour faire croistre la réputation de leur entreprinse, se
vantoient de plus de choses qu'ilz n'avoient.
Or, Sire, je vous puis bien assurer, quand à la Royne d'Escoce, qu'on
a esté fort près de faire deux forts préjudiciables jugementz contre
elle, l'ung de la vye, et l'aultre du tiltre qu'elle prétend à la
succession de ce royaulme. Dont, du premier, elle doibt rendre grâces
à Dieu, et à Vostre Majesté, de l'avoir, pour ceste foys, évité; car,
sur les grandes instances que j'ay faictes, et sur les raysons que
j'ay alléguées pour cuyder empescher l'ung et l'aultre, les
principaulx du conseil m'ont respondu que, pour le seul respect de
Vostre Majesté, et affin de ne vous offancer, la dicte Royne
d'Angleterre avoit bien voulu faire cesser l'instance de la vye de la
dicte Dame pour maintenant; mays, quand à celle de la succession, elle
leur en layroit faire. Je ne sçay encores ce qui en adviendra.
A deux jours de là, Mr le comte de Lincoln m'est venu trouver en mon
logis, et m'a dict qu'il s'en alloit devers Vostre Majesté avec la
plus ample commission d'amityé et les plus honnorables offres qui
jamais heussent esté mandées, de ce costé, à nul aultre prince de la
Chrestienté; et qu'il se réputoit très heureulx d'intervenir ministre
en ung tel acte, qui estoit très agréable à Dieu, très utile à ces
deux royaulmes, et très honnorable devant la face de toutz les
humains; et qu'il y apportoit de soy une affection si bonne que nulle
meilleure ny plus parfaicte s'en pourroit trouver, au monde. Et ainsy,
Sire, il est party, fort honnorablement accompaigné, le XXVIe jour de
ce moys, en dellibération de passer à Boulogne, le dernier, et
accommoder de ses vaysseaulx Mr de Montmorency et messieurs voz
depputés, et toute leur troupe, pour les trajecter deçà, le premier de
juing; estant desjà le comte de Pembroth, avec quatre milordz, et
aultre bon nombre de gentilshommes, ordonnés pour les aller recueillir
à Douvre, et sept personnages, de chacun office de la mayson de ceste
princesse, pour commancer de les traicter, dès le désembarquement. Et
est mandé à la noblesse et officiers de la contrée, par où ilz
passeront, de les accompaigner, et au comte d'Ochester, ou bien à
celluy de Hontinthon, qui sont parans de la couronne, de leur aller au
devant, avec ung aultre nombre de noblesse, à Gravesines, pour les
conduyre, contremont la Tamise, jusques en ceste ville, où les comtes
de Lestre et de Oxfort se trouveront, à leur descendre, à Somerset
Place, qui est une mayson de la Royne; et leur feront sçavoir le jour
qu'ilz pourront aller trouver la dicte Dame. Laquelle s'en va
cependant à Hamptoncourt pour plus favorablement les recepvoir; vous
pouvant assurer, Sire, que ceulx, qui vivent aujourdhuy, assurent
n'avoir veu préparer, de leur temps, une si honnorable réception pour
nulz aultres seigneurs qui soient passez en ce royaulme, comme
maintenant l'on la prépare pour vos depputez. Dont j'espère bien,
Sire, que ferez uzer de quelque correspondance, par dellà, à bien
recepvoir le dict comte de Lincoln.
A ce matin, milord de Burgley m'a renvoyé, de rechef, le susdict clerc
du conseil pour me dire que, en telles légations, comme sont ces deux,
il n'estoit accoustumé d'uzer de saufconduictz, parce qu'on estoit en
bonne paix; dont le comte de Lincoln n'en demandoit poinct pour son
regard, et que, si j'en voulois pour voz depputés, que sa Mestresse
m'en bailleroit. Je luy ay respondu, Sire, que messieurs voz depputés,
à mon advis, ne vouldroient monstrer moins de confience, venantz en
Angleterre, que les leurs en monstroient, allans en France, et par
ainsy que je ne demandois point de saufconduict pour eulx. Et sur ce,
etc.
Ce XXVIIIe jour de may 1572.