Dont le Sr de Vassal, suyvant la présente dépesche, aura à
informer Leurs Majestez:
Que, le VIIIe de ce moys, je suys allé trouver la Royne
d'Angleterre à St Jemmes, et luy ay dict que le Roy avoit voulu
donner lieu à ses ambassadeurs de luy pouvoir mander la première
nouvelle de la conclusion du traicté, avant me commander de luy
en rien dire; et que j'avoys bien cognu qu'ilz avoient
honnorablement faict leur debvoir de luy représanter combien
Leurs Majestez Très Chrestiennes y avoient procédé sincèrement,
et nettement, et avec abondance d'amytié et de bienveillance vers
elle;
Que maintenant j'avoys à luy dire, de la part de Leurs dictes
Majestez, et de toutz ceulx de leur couronne, qu'ilz se
conjouyssoient infinyement avec elle de la dicte conclusion du
traicté, et que le Roy la prioit de croyre qu'il le luy
confirmoit et le luy ratiffioit de cueur et de vraye affection,
trop plus que nulle aultre obligation ne le sçauroit porter par
escript, pour luy demeurer, de toutz ses moyens et forces, à
jamais bon allié et perpétuel confédéré, comme avec celle de qui
il honnoroit et révéroit plus la grandeur, et de laquelle il
prisoit aultant les excellantes qualités que de nulle aultre
princesse qui fût en tout le monde; et qu'il la prioit de faire
estat de luy, et de pouvoir dorsenavant jouyr de tout ce qui
estoit en sa puissance, et de toutes les commodités de son
royaulme, comme de chose qui estoit en sa disposition; et qu'en
somme elle estimât, par ceste confédération, d'avoir accreu sa
grandeur d'aultant que celle du Roy, et de sa couronne, et de
toute la France, y pouvoient adjouxter;
Que la dicte Dame, avec ung incroyable plésir, m'avoit respondu
que son obligation estoit aujourdhuy si grande envers Leurs
dictes Majestez, que, pour ne leur pouvoir par parolle rendre ung
seul des infinys mercyementz qu'elle leur en debvoit, qu'elle les
réservoit tous dans son cueur, pour, en lieu de ce, leur offrir,
avec effect, son moyen et sa puissance, et tout ce qui dépendoit
de sa couronne pour les en servir, sans excuse quelconque, toutes
les foys qu'il leur pléroit le commander; et qu'elle supplioit le
Roy de croyre que, puisqu'il luy avoit pleu de la prendre en sa
confédération, qu'elle y persévèreroit à jamais, et ne s'en
déporteroit pour péril qui peût advenir à sa propre vye, ny à son
estat, comme celle qui s'estimoit estre confédérée avec le plus
entier et plus droict, et le plus homme de bien, ainsy l'a elle
dict, qui soit entre tous les princes qui règnent sur la terre.
Et luy ayant présenté toute ouverte la lettre que le Roy luy
envoyoit touchant la cause de la religion, elle l'a lue
incontinent avec affection, et m'a dict qu'elle cognoissoit très
bien que le Roy, son bon frère, l'avoit escripte et signée de sa
mein, et qu'elle satisfaysoit, trop plus que sufisemment, à la
déclaration de son intention en cest endroict; dont m'en
bailleroit une semblable de sa mein, en la forme que je la luy
demandois, affin de l'envoyer à Sa Majesté Très Chrestienne.
Mais, touchant l'aultre lettre, que je luy ay demandée sur
l'interprétation du XXXVIe article du traicté, après qu'elle a
heu, mot à mot, leu le mémoyre en françoys, et la substance de la
lettre en latin, qui m'en avoient esté mandés, elle a fort
aygrement débatu l'affayre, jugeant que par là l'on la vouloit
contreindre de s'adresser à la Royne d'Escoce pour la poursuyte
des angloys rebelles qui se retireroient en Escoce; et est
retournée aux mesmes raysons qui m'avoient auparavant esté
alléguées, car je leur avoys fort débatu et contredict le dict
article; et enfin m'a dict qu'elle n'entendoit procéder en cest
endroict, sinon jouxte la teneur des traictés d'entre
l'Angleterre et l'Escoce, qui ne portoient qu'elle deût adresser
ses sommations et réquisitions aux particulliers, ains au prince
du pays, ou à celluy qui exerceroit l'authorité en son nom; et
que, de donner advertissement au Roy de son entreprinse, premier
que d'aller poursuyvre par armes ses rebelles, qui se
retireroient par dellà, qu'elle espéroit bien de le faire
aulcunement, durant leur bonne confédération, mais de s'y obliger
par lettre ny promesse, qu'elle ne le pouvoit ny debvoit faire.
Ce que ayant, au partir de la dicte Dame, débatu encores plus
amplement avec sept des seigneurs de son conseil, j'ay enfin
obtenu qu'il me sera baillé l'extrêt de l'article, d'entre
l'Angleterre et l'Escoce, qui concerne ce faict, affin de
l'envoyer au Roy pour voyr s'il le contantera; et que si, après,
il y reste quelque difficulté, qu'elle sera vuydée à la venue de
messieurs les depputés du Roy. Et semble bien que, de tant que
l'article du nouveau traicté se réfère à debvoir procéder en
cecy, sellon les anciens traictés d'entre les deux royaulmes,
qu'on n'accordera jamais qu'il en soit rien changé; et les
Escouçoys mesmes, quand l'on l'auroit bien advisé aultrement, ne
le vouldroient consentyr.
Après ce dessus, j'ay dict à la dicte Dame que ce, où je me
trouvois le plus empesché, de toute la dépesche que j'avois
dernièrement reçue de France, estoit la persévérance en quoy je
voyois que le Roy continuoit de la pryer qu'elle luy voulût
envoyer Mr le comte de Lestre; et qu'il monstroit bien qu'il
demeuroit en suspens de beaucoup de choses d'entre Leurs deux
Majestez, et non si bien édiffié de plusieurs aultres comme il
espéroit de l'estre par le dict sieur comte, mieulx que par nul
aultre, si elle trouvoit bon qu'il l'allât trouver; et que je ne
luy pouvois dire, de ce que le Roy m'en escripvoit, sinon qu'il
s'attandoit de le voyr, et de l'honnorer, et bien traicter, pour
l'amour d'elle, et de luy signiffier par luy quel il aura à estre
et tous ceulx de sa couronne, toute leur vye, vers la dicte Dame,
et comprendre aussi de luy quelle ilz la trouveront debvoir estre
vers eulx; qu'elle m'avoit bien dict plusieurs occasions et
plusieurs légytimes excuses là dessus, pour les mander au Roy, ce
que j'avoys fort fidellement faict, mais aussy me luy avoit elle
faict escripre que, s'il ne se pouvoit contanter sinon que le
dict sieur comte fît le voyage, qu'elle l'en satisferoit; et de
tant qu'il y percistoit, et s'aprochoit vers Paris, affin que le
dict voyage fût tant plus court, qui ne seroit que de vingt ou de
XXV jours, au plus long, que je la suppliois de vouloir donner
congé au dict sieur comte de le faire.
La dicte Dame soubdein m'a respondu qu'elle ne pouvoit sinon
avoyr une fort grande obligation au Roy pour ce sien bon desir,
lequel elle voyoit bien que tendoit du tout à vouloir establir
une très ferme et mutuelle confience entre eulx, mais le
supplioit très affectueusement qu'il se voulût contanter que
cella se fît ceste foys, pour le costé d'elle, par monsieur son
amiral, lequel ayant esté faict comte de Lincoln estoit, à ceste
heure, le premier homme de son royaulme, et tant bien affectionné
à la confédération d'entre ces deux couronnes, et encores si bien
informé des plus privées intentions qu'elle heût en son cueur,
que le comte de Lestre ne sçauroit estre plus propre à ceste
charge que luy, qui, d'abondant, avoit desjà tant advancé son
apprest et s'estoit mis en telle despence qu'on luy feroit grand
tort de révoquer sa commission; et que le comte de Lestre et
milord de Burgley luy faysoient infinyement besoing pour ce
parlement qui debvoit commancer le lendemein; et aussy, qu'estant
icy Mr de Montmorency, lequel elle attandoit en grande dévotion,
c'estoient ces deux là qui avoient à la conseiller de toutes les
choses dont elle auroit à luy satisfaire; et que le Roy, encor
que Mr de Montmorency fût absent, ne se trouveroit despourveu de
bon conseil à l'arrivée de son dict amiral, ayant toutjour la
Royne, sa mère, et Monsieur, et plusieurs aultres fort expéciaux
conseillers près de luy.
Et sur toutes mes réplicques, qui n'ont esté petites, elle m'a
toutjour si fermement oposé le besoing qu'elle avoit de ses dicts
deux conseillers pour ses présens affayres, que je n'ay peu rien
gaigner. Et, pour n'estre pas trop contredisant, après luy avoir
dict que je mettrois peyne de faire prendre au Roy en bonne part
ses excuses, la dicte Dame et les seigneurs de son dict conseil
ont arresté que le dict sieur admiral partira d'icy le lendemein
de la Pantecouste, pour passer le dernier de ce moys, avec toute
sa compagnye, à Callays ou à Boulogne; et que, s'il playst au Roy
que Mr de Montmorency se trouve lors au dict lieu, il se pourra
servir de la commodicté des mesmes navyres angloys qui l'auront
porté de dellà, desirantz que je les puysse promptement advertyr
de l'intention du Roy là dessus, affin que, sellon icelle, ilz
puissent régler le dict voyage et pourvoir à la réception qu'ilz
dellibèrent faire fort grande et honnorable à Mr de Montmorency.
Sur la fin de l'audience, j'ay pryé la dicte Dame qu'elle me
voulût, comme aultrefoys, donner parolle de ne réveller d'où luy
seroit venu ung advis, lequel le Roy m'avoit mandé qu'aussytost
que j'aurois veu sa lettre je ne fallisse de l'aller porter à la
dicte Dame. A quoy elle m'a dict qu'elle me donnoit parolle et
promettoit au Roy d'uzer de tous ses advertissementz ainsy qu'il
l'ordonneroit, sans en rien oultrepasser; dont luy ayant leu fort
distinctement la lettre, laquelle est du XXVe du passé, elle m'a
soubdein respondu qu'elle esprouvoit maintenant, par la
conjecture d'aultres advis qui luy estoient venus d'ailleurs,
lesquelz se raportoient à cestuy cy, que le Roy avoit
véritablement soing d'elle et de ses affères, et qu'il n'y avoit
rien de feinct ny de simulé en ce qu'il luy en mandoit; car, deux
moys a, elle avoit surprins ung pacquet que la comtesse de
Northombelland envoyoit au comte son mary, qui est prisonnier en
Escoce, par lequel elle l'assuroit que bientost se dresseroit une
si brave entreprinse en Angleterre pour sa liberté, et pour la
restitution de ceulx qui en estoient fuytifz, et pour le
restablissement de la religion catholicque, qu'elle espéroit que
luy et elle se reverroient en brief en leur estat trop plus
grandz et plus heureux qu'ilz n'y avoient jamais esté, et que
cella s'accompliroit dans le moys de may, à la venue du duc de
Medina Celi; dont le duc d'Alve avoit desjà dellivré aulx angloys
de ceste entreprinse, qui estoient à Malignes, vingt mille escus,
et qu'il réservoit de bailler argent aulx aultres qui estoient à
Lovein et aultres villes des Pays Bas, quand l'embarquement se
feroit; et que, despuys huict jours, il avoit esté surprins ung
aultre pacquet qui confirmoit ce dessus, et dans icelluy avoit
esté trouvé l'extrêt des propres lettres du Roy d'Espaigne et de
celles du dict duc, ensemble aulcunes dellibérations du conseil
d'Espaigne là dessus; et que, grâces à Dieu, elle y avoit si bien
pourveu qu'elle n'en estoit plus en peyne, et qu'en lieu de la
liberté que le comte de Northombelland se promettoit, il debvoit,
sur l'heure mesmes que nous en parlions, estre dellivré à milord
d'Housdon à Barvic, et qu'il ne tenoit qu'à elle que ce double
duc d'Alve, ainsy l'a elle nommé, ne fût racourcy au petit pied,
et que beaucoup de dommage ne vînt à son Maistre à cause de luy,
si elle le vouloit; mais que Dieu luy estoit tesmoing qu'elle ne
procuroit ny avoit jamais procuré de nuyre à ses voysins, et
qu'encores, ce qu'elle avoit faict au Hâvre de Grâce, elle le
pouvoit en bonne conscience justiffier de ne l'avoir jamais
entreprins que pour une maulvayse response qu'on luy avoit faicte
de Callays; et que, puisqu'on la recerchoit maintenant si fort,
elle laysseroit aller beaucoup de choses qui, possible, n'eussent
passé, bien qu'elle me vouloit dire que le duc d'Alve, voyant
l'estat de ses affaires, avoit, despuis huict jours, mandé en
Hespaigne qu'on se départît de toutes les entreprinses qu'on
avoit projectées sur l'Angleterre et l'Yrlande, et avoit faict
dyre à elle qu'il estoit prest d'entendre à toutes les honnestes
condicions qu'elle mesmes jugeroit estre expédiantes pour
confirmer les bons traictés et anciennes confédérations qu'elle
avoit avec le Roy, son Maistre; me priant de faire entendre tout
ce dessus au Roy, avec ung mercyement qu'elle luy faisoit bien
fort humble, si ainsy se debvoit dyre, et très cordial pour ceste
tant singullière signification de bienvueillance qu'il luy avoit
maintenant monstrée; et qu'elle se dellibéroit de luy en rendre
toutes pareilles en tout ce que, pour sa grandeur et repos, elle
le pourroit jamais faire.
Et, sur ce propos, j'ay bien sceu qu'il a esté proposé en ce
conseil s'il seroit bon d'ayder ouvertement et porter faveur à
ceulx de Fleximgues, attendu les maulvès déportemens du dict duc
d'Alve contre ce royaulme, et aussy que c'est une ville très
commode pour y establir ung commerce, beaucoup plus que n'est
Embourg; mays il a esté conclud qu'on n'atemptera, pour encores,
chose quelconque à Fleximgues, ny ailleurs au Pays Bas, qui ait
apparence d'estre contre le Roy d'Espaigne, et seulement on
permettra aux wuallons, qui sont icy, qu'ilz puissent retourner
en leur pays, avec tel équipage qu'ilz le pourront recouvrer en
ce royaulme, pour leur argent. Vray est que, s'il descend nul
soldat hespagnol ou aultre subject du Roy d'Espaigne, en armes,
en Yrlande ou en Escoce, ou en ce royaulme, que la Royne
d'Angleterre prendra ouvertement en sa protection ceulx de
Fleximgues.
Il semble que les choses d'Escoce sont en pires termes d'accord
qu'elles n'ont encores esté, ayant naguyères ceulx des deux
partys faict des entreprinses les ungs sur les aultres, dont y a
heu des prisonniers qui ont esté incontinent pendus de chacun
costé; et le comte de Mar a faict mettre en prison un de ses plus
expéciaulx amys, nommé Archibal Douglas, à cause de souspeçon, et
dict on qu'il l'a trouvé saysy d'aulcunes lettres de ceulx de
Lillebourg et d'aucunes coppies d'aultres lettres du duc d'Alve:
dont ne fault doubter que Mr Du Croc ne trouve de quoy bien
s'employer par dellà. Mais, de tant que j'entendz que ceulx de
Lillebourg sont bien à l'estroict, et ont nécessité de beaucoup
de choses, il seroit bon que Mr de Flemy y passât, avec l'argent
qui luy a esté baillé, sans aultres forces que les XXV ou XXX
siens serviteurs, que j'ay dict à la Royne d'Angleterre qu'il
pourroit mener avecques luy; mesmes que j'ay advis que milord
Herys et milord de Maxouel se sont rengez du costé de ceulx du
Petit Lith.
* * * * *
Despuis ce dessus, le vieux capitaine Cauberon est arrivé
d'Escoce, lequel confirme le contenu du précédant article, et
bientôt il en yra compter des nouvelles au Roy.
* * * * *
Encores despuis, je viens d'entendre qu'il est venu
advertissement à ceulx cy que neuf grandz navyres de guerre,
hespagnolz, chargés de soldatz et de monitions de guerre, ont
comparu en la coste d'Yrlande et d'Escoce, de quoy l'allarme
n'est petite en ceste court.
Quand il a esté question de me bailler la lettre, qui doibt estre
envoyée au Roy, escripte et signée de la mein de ceste princesse,
voyant qu'on y avoit changé quelque chose en la narrative, j'en
ay seulement voulu retenir une copie, laquelle j'envoye
présentement au Roy pour voyr s'il s'en contantera, et ay retiré
celle de Sa Majesté jusques à ce que celle de la dicte Dame me
sera dellivrée.