A LA ROYNE.

Madame, il semble qu'on avoit préparé ung triomfe à Grenvich, le

premier jour de may, tout exprès pour y solenniser la nouvelle de la

conclusion du traicté, comme si ceste princesse et les siens vouloient

monstrer qu'ilz ont, par ceste confédération, trouvé le propre repos

et seureté qu'ilz cerchoient en leurs affères. Il s'est présenté, le

dict jour, troys mille soldatz, dont les deux mille estoient

corselletz et les mille arquebuziers, en fort bon équipage, et

beaucoup de la jeunesse de la court dedans le parc du dict Grenvich,

en une campagne raze, au pied d'une mothe, où la troupe s'estant

séparée en deux, avec six pièces de campagnes, de chacun costé, il a

esté ataché une fort brave escarmouche par les harquebuziers, qui a

duré fort longtemps; et puis les deux bataillons sont venus jusques à

donner furieusement l'ung dans l'aultre, faisantz cependant les

arquebusiers et l'artillerie si grande dilligence de tirer, qu'il n'a

esté rien obmis de ce qui se peut représanter en une journée et en ung

faict d'armes, et le tout fort bien conduict par aulcuns capitaines

qui sont en bonne estime par deçà.

Et sur la fin, milord de Burgley s'est approché là où la Royne, sa

Mestresse, estoit et, en s'adressant à moy qui estois auprès d'elle,

m'a dict, tout hault, que de l'acquest que j'avoys faict des forces de

ce royaulme à Voz Majestez Très Chrestiennes par le traicté de la

ligue, je pouvois voyr quel en estoit l'eschantillon. A quoy la dicte

Dame a adjouxté que Dieu avoit donné de si bonnes forces à ceste

couronne que, si elles n'estoient pour faire peur à ses voysins,

qu'elles estoient aulmoins pour se garder d'en avoyr d'eux, et que

toutes estoient au service de Voz Majestez; et n'y avoit nul homme de

bien en son royaulme qu'elle ne désadvouât, s'il ne se monstroit

dorsenavant très dévot et fort affectionné à vostre grandeur.

Je n'ay obmis aulcune bonne parolle, dont je me soys peu adviser pour

luy gratiffier les siennes bonnes, que je ne la luy aye dicte; mais,

parce que cella seroit long, je me déporteray d'en toucher rien icy,

seulement je adjouxteray qu'il me semble que la dicte Dame se

confirme, de jour en jour, davantaige en vostre amityé, et que je fay

tout ce que je puis pour l'y entretenir.

Le comte de Lestre et milord de Burgley cellèbrent en plusieurs bonnes

sortes ceste confédération, et monstrent qu'il en procèdera de grandes

utilités en général; et, quand au particullier, ilz diffèrent de m'en

vouloir parler, jusques à la venue de Mr de Montmorency; auquel le

dict sieur comte a fort magniffiquement faict préparer sa mayson de

ceste ville pour l'y loger, et pour y loger Mr de Foix; et dict que

n'ayant, ceste foix, peu obtenir le congé d'aller devers Voz Majestez,

qu'il espère, en toutes sortes, de l'impétrer, quand la Royne, vostre

belle fille, sera accouchée; et qu'il ne veult, tout le reste de sa

vye, travailler en aultre chose que d'entretenir, en tout ce qu'il

pourra, la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, en parfaicte amityé et

intelligence avec Voz Majestez et la France. Sur ce, etc.

Ce IVe jour de may 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 253 / 362 题