Sire, en ung mesmes temps sont partys d'icy le Sr de Sueneguen et Mr
Du Croc, l'ung pour se retirer en Flandres, et l'aultre pour continuer
son voyage en Escoce, qui n'a esté sans que aulcuns ayent assez
ouvertement faict leur effort pour changer cet ordre, à ce que le
flamment demeurât et que le françoys fût envoyé prendre son chemin par
ailleurs; mais enfin, grâces à Dieu, j'ay obtenu ce qui concernoit
Vostre Majesté, en cédant ung peu à l'opinyon de ceste princesse.
Et voycy comme est advenu au dict Sr de Sueneguen qu'ayant baillé
troys articles par escript à la dicte Dame: l'ung, de chasser à bon
escient les pirates, affin de faire cesser les désordres de la mer;
l'aultre, de vouloir bien recepvoir les navyres et marchandises des
subjectz du Roy, son Mestre, ez portz d'Angleterre, et les y laysser
entrer et sortyr librement, sans leur y mettre nul arrest, offrant le
semblable pour les navyres et marchandyses des Angloys en Hespagne et
Flandres; et le troysiesme, de remettre le commerce entre leurs pays
et subjectz, avec la continuation de l'entrecours, ainsy qu'il estoit
auparavant; et a adjouxté qu'il pleût à la dicte Dame de dire
ouvertement _ouy_ ou _non_ sur ce dessus:--Elle luy a faict respondre
qu'elle avoit pourveu en si bonne sorte à déchasser les pirates, et
faire qu'ilz n'eussent aulcune retraicte ny support en ce royaulme,
que c'estoit maintenant à son dict Maistre de les poursuyvre ailleurs,
si bon luy sembloit, pour assurer la navigation de ses subjectz;
qu'elle étoit contente que, pour deux mois, ses ports fussent libres à
iceulx subjectz, en accordant par luy une semblable liberté de ses
portz aux Angloys, et que, ce pendant, ambassadeurs pourroyent estre
mutuellement envoyés, de l'ung à l'aultre prince, pour vuyder leurz
différendz; que, touchant l'entrecours, il seroit lors advisé comme le
continuer, sellon qu'elle le vouloit de bon cueur, et n'avoit jamais
donné occasion de l'interrompre.--Sur lesquelles responces ayant
icelluy de Sueneguen demandé à parler à la dicte Dame, elle a faict
semblant de n'avoir trouvé bon qu'il l'eût ainsy sommée de dire _ouy_
ou _non_; et comme si en cella il n'eust assez révéremment uzé en son
endroict, elle s'est une foys excusée de ne le vouloir plus admettre
en sa présence, mais enfin elle l'y a admis. Et il luy a remonstré que
c'estoit bien peu que de deux moys de surcéance, qu'elle luy
accordoit, et que n'ayant charge de les accepter, il l'yroit rapporter
au duc d'Alve avec les aultres bonnes responces qu'elle luy avoit
faictes, si elle trouvoit bon qu'il l'allât retrouver. Et ne luy en
ayant la dicte Dame refuzé le congé, il est incontinent party.
Au regard de Mr Du Croc, je confesse qu'il y a heu encores de la
difficulté, car, sur le poinct qu'on nous debvoit dellivrer son
passeport, la dicte Dame nous a mandé que les Srs Drury et Randol luy
avoient escript, en grand haste, que ceulx de Lillebourg estoient
prestz d'accorder aux articles qu'ilz leur avoient proposez, et ne
contredisoient guyères plus à chose qui fût de la vraye substance
d'iceulx, restant toute la difficulté sur la forme de l'assurance,
dont desiroit que son chancellier et milord de Burgley et le ser Raf
Sadeller en devisassent aveques nous, premier que passer oultre. Ce
qui, à la vérité, nous a faict doubter de quelque changement; mays,
après les avoir paciemment escoutez sur la comprobation des dicts
articles, sans que nous leur y ayons voulu guyères contredire, ny
aussi les aprouver, nous en avons seulement demandé l'extrêt, avec le
sommayre de l'intention de leur Mestresse là dessus, pour le vous
envoyer; et avons continué de demander le passeport de Mr Du Croc.
Dont ayant obtenu l'ung et l'aultre, le dict Sr Du Croc s'est desjà
acheminé, et je vous envoye maintenant icelluy extrêt, sur lequel j'ay
bien comprins, Sire, par le dire de ceulx cy, qu'il reste encores
beaucoup de différend au segond article, en ce que ceulx du Petit Lith
prétandent l'authorité du régent debvoir estre absolue, sans aulcune
limytation; pareillement sur le quatriesme et cinquiesme, qu'ilz
disent que, non seulement ceulx de Lillebourg, qui sont adversayres,
mais ceulx aussy qui se sont portés neutres, doibvent venir demander
rémission, ainsy qu'ont faict desjà les comtes d'Arguil, de Cassels et
aultres; et elle leur sera concédée, sans que leur cas passe soubz une
simple oblivion; aussy, sur le sixiesme et huictiesme articles,
touchant la forme du conseil, que ceulx de Lillebourg requièrent que
le nombre y soit mis égal des deux partys, et chacun remis en la place
et reng qu'il y tenoit, quand la Royne sortit de Loclevin; à quoy
ceulx du Petit Lith contredisent, voulans que cella soit layssé à la
disposition du régent; mais, plus que tout, sur le deuxiesme et
troisiesme articles, car le capitaine Granges offre bien de tenir le
chasteau de Lillebourg pour le jeune Roy, si l'accord succède, mais
non que la charge luy en doibve estre ostée. Et Mr Du Croc et moy
avons arresté, suyvant les précédentes lettres et instructions de
Vostre Majesté, qu'il procurera, devant toutes choses, que
l'abstinence d'armes soit prinse, et que l'accord soit différé jusques
à tant qu'il vous ayt informé du tout; et qu'en tout évènement il
donra ordre, aultant qu'il luy sera possible, ès dicts articles
contencieux, et encores au premier et segond, qu'ilz soient conceus et
couchés, le plus sellon vostre intention et sellon la réputation de
vostre couronne que faire se pourra.
Il semble que les principaulx seigneurs du royaulme inclinent assez à
la paix, mais que les petitz, et mesmement les soldatz, ne la veulent
pas, et qu'ils ont failly à tuer les dicts Drury et Randol, parce
qu'ilz la sollicitoient instamment; et que le capitaine Granges a heu
grand différend avec milord de Sethon, jusques avoyr faict courir et
bruller les terres l'ung de l'aultre, parce qu'il le pressoit de
vouloir recepvoir guarnison d'Espaignolz dans Lillebourg. J'espère
que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà y ramandera beaucoup les choses.
Cepandant, Sire, la desirée nouvelle de la conclusion du traicté[24]
est arrivée en ceste court, le XXVIIIe du passé, avec très grande
satisfaction de ceste princesse et des siens, qui m'en ont faict une
fort expresse conjouyssance, le premier jour de may, que j'ay esté
convié d'aller voyr ung bel essay d'armes, qui s'est faict devant elle
à Grenvich; et m'a dict que les lettres, que ses ambassadeurs luy
avoient escriptes du dict traicté, l'avoient engardée de regarder
dedans, parce qu'elles luy faysoient si clèrement voyr dedans la bonne
volonté et intention de Vostre Majesté, qu'elle n'en desiroit plus
grande obligation ny promesse par escript; et, puisque Dieu l'avoit
rendue si heureuse que d'avoir raporté son règne à celluy d'ung si
grand et si vertueux roy, et plein de tant de certitude et de vérité,
comme est Vostre Majesté, qu'elle vous demeureroit, toute sa vye, très
estroictement confédérée, et vous rendroit ses successeurs après elle,
si elle pouvoit, et son royaulme, de mesmes confédérés. Elle m'a
continué le desir qu'elle avoit de la venue de Mr de Montmorency, et
qu'elle faysoit apprester en dilligence monsieur son admiral, pour
vous aller trouver, et feroit que ses navyres, qui l'iroient passer,
atandroient en la rade de dellà Mr de Montmorency pour le porter en ce
royaulme. Dont sera bon, Sire, qu'il se prévaille de ceste commodicté,
et que, par le premier, il vous playse me mander quand, et comment, il
vous plait que ce soit, car je mettray peyne qu'on y corresponde
entièrement de ce costé. Sur ce, etc.
Ce IVe jour de may 1572.
[24] Traité du 22 avril 1572. Voyez DU MONT, _Corps
Diplomatique_, t. v, part. 1.