A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, ayant sondé les deux conseillers de ceste princesse sur la

volonté qu'elle peut avoyr au propos de Monseigneur le Duc, l'ung et

l'aultre m'ont assez donné entendre qu'elle s'attand bien que Mr de

Montmorency luy en parlera, mais qu'elle ne veult cependant qu'on

cognoisse rien de son intention, ny qu'on sçache quelles auront à

estre ses responces, jusques à ce qu'il soit icy; et qu'encores lors

elle yra si retenue que l'affayre sera bien advancé, premier qu'elle

en vueille donner une seule bonne parolle. Et m'a dict Mr le comte de

Lestre que si, d'avanture, le dict affère avoit d'aller en avant,

qu'il le faudroit conduyre par moyens les plus destornés et les plus

éloignés de la conjecture des hommes, que fère se pourroit; et milord

de Burgley m'a assuré que la dicte Dame commançoit d'en ouyr plus

volontiers parler qu'elle ne souloit, et que, de sa part, il desiroit

de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible.

Mr de Quillegreu, lequel y est infinyement bien affectionné, m'est

venu compter les bons offices qu'il y a desjà faictz, et la dilligence

qu'il y a mise, tant envers la dicte Dame que envers ses conseillers;

et que, néantmoins, il n'avoit peu encores tirer une bonne parolle

d'elle, ny aulcung indice d'eulx, par où il vous vueille faire

prendre, ny aussy vous en vouloir faire perdre l'espérance; bien luy

sembloit que ceulx, qui estoient le plus près d'elle, avoient opinyon

qu'ayant fally ceste foys au party de Monseigneur, si, d'avanture, une

nouvelle peur de sa vye ou de perdre son estat ne la contreignoient,

elle ne se maryeroit jamais; et de cella elle pensoit s'en esclarcyr à

ce prochein parlement, sellon les instances que les siens luy

fairoient, ou de leur désigner ung successeur, ou de prendre ung mary;

et que, de deux choses estoit le dict de Quillegreu bien assuré,

l'une, que nul aultre prince y estoit maintenant en termes, et

l'aultre, que la dicte Dame vouloit et avoit grand plésir d'estre

recherchée. Et a adjouxté, ce qui m'a esté aussy d'ailleurs confirmé,

qu'elle, despuys sa dernière maladye, faisoit prendre meilleure

espérance au comte de Lestre que, six ans auparavant, elle ne luy en

avoit donné; et néantmoins il monstre, de son costé, qu'il ne s'y

attand, et qu'il ne cognoit aulcune bonne seureté pour luy en ce

royaulme, et qu'il cerche infinyement l'apuy et refuge de Voz

Majestez. Il répute l'admiral Clinton son grand et expécial amy,

lequel est aussy tenu, et pareillement madame l'admiralle sa femme,

pour bien fort inthimes de la Royne, leur Mestresse. Et semble qu'elle

faict aller mestre Milmor, qui sert en sa chambre privée, accompaigner

le dict sieur admiral en France, affin qu'il luy rapporte mieulx au

vray ce dont elle desire estre informée, de dellà, de toutes les

circonstances qui peulvent apartenir au propos de Mon dict Seigneur le

Duc. Sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 250 / 362 题