Sire, affin que, sur l'empeschement que la Royne d'Angleterre faisoit
au voyage de Mr Du Croc, elle ne se trouvât conveincue de maulvayse
foy par les honnestes offres que nous luy faysions, ceulx de son
conseil ont faict venir le Sr de Quillegreu devers nous pour mieulx
comprendre quelles estoient noz offres; auquel nous les avons, de
rechef, récitées, telles que, par ma dernière dépesche, je les ay
mandées à Vostre Majesté. Et il leur a raporté la dernyère des quatre,
et mesmes la leur a baillé par escript, en anglois, ung peu en aultre
sens que nous ne la luy avions dicte, mais en si bonne sorte,
néantmoins, que, joinct les aultres dilligences que nous avons mises
d'ailleurs en cest endroict, les dicts du conseil ont desiré que nous
la leur envoyssions par ung aultre escript, en françoys, aux propres
termes que nous l'entendions; et que, puis après, Mr Du Croc et moy
en pourrions venir traicter avec eulx, quand il nous playroit. Dont
nous sommes assemblés, sept de leur conseil et nous deux, jeudy
dernier, à Grenvich où ilz nous ont, de rechef, sommairement remonstré
les difficultés qu'ilz trouvoient en l'instruction que Vostre Majesté
nous avoit envoyée; et que, néantmoins, nous y satisfaysions beaucoup
par la première et dernière de nos dictes offres, et que, si nous
pouvions encores leur lever ung scrupulle qui leur restoit sur la
dernyère des dictes offres, ilz estimoient que leur Mestresse s'en
pourroit contanter: c'est, Sire, que, là où nous promettions que Mr Du
Croc n'yroit ny dyroit rien au contrayre de leur escript, attandant
aultre commandement de Vostre Majesté, ilz nous prioyent leur déclarer
si nous prétandions que vous luy deussiez mander, ou bien luy heussiez
desjà donné en mandement, à part, quelque chose qui fût contre ce
qu'ilz nous avoient signiffié de leur intention; car, en ce cas, ilz
réputeroient son voyage estre du tout inutille.
Nous leur avons respondu que le dict Sr Du Croc n'avoit charge ny
instruction quelconque, que celle qui leur avoit esté monstrée, de
laquelle nous ne pensions qu'il nous peust estre loysible d'y rien
innover, ou d'en rien obmettre de nous mesmes, sinon attandant aultre
commandement de Vostre Majesté; et que nous ne pouvions limyter, ny
encores sçavoir que ce seroit: seulement les priyons de réserver
entièrement cella à vostre disposition, car se pouvoient souvenir que,
par le général traicté, il se debvoit conclure ung article de ce
faict, et nous leur promections bien que Vostre Majesté l'observeroit
fort droictement de sa part.
Sur cella le comte de Sussex et milord de Burgley, par l'ordonnance
des aultres, sont allés conférer avec leur dicte Mestresse, et,
bientost après, sont revenus nous dire que, sur la confiance qu'elle
avoit en vostre amityé, et s'assurant de la parolle que nous luy
donnions, elle estoit contante que le dict Sr Du Croc passât. Dont la
sommes incontinent allez trouver en sa chambre; et elle nous a
confirmé que, pour vous complayre, Sire, et ne faire préjudice au
traicté, ny donner à penser au monde qu'elle heût maulvayse
intelligence avecques vous, elle vouloit, de bon cueur, que Mr Du Croc
continuât son voyage en Escoce, ayant desjà révoqué ses ambassadeurs
qu'elle avoit par dellà, et qu'il trouveroit son adjoinct à Barvick,
ou par les chemins. Et, avec plusieurs aultres bonnes parolles et
beaucoup de faveur, elle l'a incontinent fort gracieusement licencié.
Nous avons estimé, Sire, que vostre intention seroit mieulx suyvie et
vostre service mieulx accomply, et seroit encores mieulx pourveu au
besoing des Escouçoys en ceste sorte, que si nous n'eussions vaincu
ceste leur difficulté; sur laquelle ce sera maintenant à Vous, Sire,
de mander au dict Sr Du Croc, par la voye d'icy, ou bien par celle de
la mer, comme il vous playrra qu'il se comporte par dellà.
Après ce propos, la dicte Dame nous a dict que, le jour de St George,
Mr de Montmorency avoit esté esleu chevalier de son ordre de la
Jarretière, et ce en considération que Vostre Majesté le tenoit pour
ung fort fidelle et inthime serviteur, et qu'il s'estoit toutjour
porté entier et loyal en toutz voz affères, sans feinte ny
dissimulation aulcune, despuis que vous estes venu à la couronne; et
qu'est tant la place de feu monsieur le connestable au dict ordre
vacante, elle avoit trouvé, par l'advis de ses confrères et
compagnons, qu'on ne la pourroit plus dignement remplir que de
l'élection de son filz, qui encores vous pourroit accompaigner
quelquefoys à la cellébration du dict ordre en France, si, d'avanture,
il vous playsoit qu'il fît tant d'honneur au dict ordre, et s'il luy
playsoit à luy de l'accepter.
J'ay baysé les meins à la dicte Dame pour une tant singullière
signiffication, qu'elle vous faysoit, de sa bonne volonté et de son
inclination à la France; et luy ay dict que Vostre Majesté luy en
sçauroyt ung grand gré, et que les vertus et bonnes qualités de Mr de
Montmorency se trouveroient dignes de ceste sienne faveur; l'assurant
que je ne fauldroys de vous en faire ung article, à part, par ma
première dépesche. Elle s'attand résoluement que ce sera luy qui
viendra par deçà, et a faict différer de bailler l'ordre à deux
aultres seigneurs de ce royaulme qui ont esté esleus, affin qu'ilz le
puissent prendre en solennité avecques luy à Vuindesore, quand il sera
icy; et Mr le comte de Lestre luy faict préparer sa mayson en ceste
ville, pour l'y loger; continuant monsieur l'amiral Clinton de
s'apprester, et desjà quatre milords ont esté commandés de se mettre
en poinct pour l'accompaigner, ensemble force aultres gentilshommes.
J'entendz que le comte de Lestre sera faict grand maystre, ayant
refuzé d'estre grand trésorier, qui est encores ung plus grand estat,
mais, parce qu'il y fault des lettres et du sçavoyr pour l'exercer,
l'office est réservé à milord de Burgley, lequel, à ceste cause, a
esté aussy esleu de l'ordre. Et dict on que le comte de Sussex sera
faict privé scel, et que Me Smith aura en seul la charge de secrettère
d'estat, et sera chancellier du dict ordre d'Angleterre.
Il semble, Sire, que, peu à peu, la dicte Dame et ceux de son dict
conseil se layssent conduyre à prendre la confience qu'ilz doibvent de
Vostre Majesté; et me griefve seulement qu'ilz se préparent, à ce
prochein parlement, de faire quelque préjudice à la Royne d'Escoce; ce
qui ne peut bien sonner pour Vostre Majesté, ny bien convenir à la
conclusion du traicté.
Au surplus, le Sr de Sueneguen, qui estoit encores icy de la part du
duc d'Alve pour le Roy d'Espagne, a heu son congé, et doibt partyr
bientost pour se retirer, si, d'avanture, les choses ne changent,
layssant les affères du commerce et de l'entrecours fort décousus;
mais j'estime que le faict des deniers et des laynes s'accomodera avec
les particuliers, car desjà les conventions en sont quasy faictes.
J'entendz qu'il s'est embarqué, au port d'Arvich, en Norfolc, envyron
mille wuallons bien armés, pour aller trouver le comte de La Marque à
la Brille; et a l'on mis en dellibération, en ce conseil, comme l'on
auroit à se comporter avec ceulx de Flexingues. Sur ce, etc.
Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.