A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, depuis bien peu d'heures, le Sr de Quillegrey m'est venu

trouver; lequel m'a dict que la Royne, sa Mestresse, reste

merveilleusement bien satisfaicte et infiniement contante dans son

cueur des honnorables propos qu'il a heu à luy tenir de la part de Voz

Majestez Très Chrestiennes; et qu'encor qu'à ce premier coup, il ne

luy ayt ouvertement, ny en termes exprès parlé du faict de Monseigneur

le Duc, il pense néantmoins avoir si bien disposé la matière, qu'il

ozera bien, la segonde foys qu'il parlera à elle, la luy proposer fort

franchement; et s'esforcera de vous bien servir en cest endroict avec

la sincérité qu'il vous a promise, et de me raporter, jour par jour,

tout ce qui y succèdera à la vraye vérité, affin que je la vous puisse

ordinairement mander; se sentant si abstreinct à ce debvoir, non

seulement par l'obligation des faveurs et libéralités qu'il a receues

bien grandes de Voz Majestez, mais encores pour le bien de la Royne,

sa Mestresse, et de cest aultre encores pour une particullière

affection qu'il a à la France, qu'il n'espargnera sa propre vye pour

l'advancement du propos, et s'oposera, aultant qu'il luy sera

possible, à ceulx qui sont cognus et remarqués icy pour Hespagnols,

qui se préparent desjà de l'interrompre.

Je luy ay très grandement gratiffié ceste sienne bonne et vertueuse

volonté, avec assurance qu'elle luy sera très abondantment recognue,

et l'ay prié de se vouloir monstrer si dilligent et discret à l'effect

que la chose ne puisse aller ny en longueur ny à la cognoissance de

beaucoup de gens, jusques à ce qu'elle soit plus advancée. Despuis,

j'ay envoyé devers milord de Burgley luy demander si, sur la venue de

son beau frère, j'avois à faire entendre quelque chose à Vostre

Majesté touchant ce qui estoit entre luy et moy; à quoi il m'a mandé

qu'il failloit tirer ceste responce d'ung grand oracle, dont estoit

besoing d'en parler au mesmes Apollo, et qu'il y falloit ung peu de

temps. Le comte de Lestre, à qui le dict Sr de Quillegrey a communiqué

le tout, et luy en avoit auparavant escript de Bloys, en hors, m'a

envoyé signiffier aulcunes choses en général de sa singullière et très

dévote affection vers Vos Très Chrestiennes Majestez et comme il est

tout résolu de faire le voyage vers elles, me priant que j'en vueille

continuer le propos à la Royne, sa Mestresse, la première foys que je

l'yray trouver, en la bonne sorte que je l'ay desjà commancé.

J'espère, Madame, que, par mes premières, je vous pourray mander

quelque chose de plus de fondement en cecy, sellon que je mettray

aultant de dilligence, qu'il me sera possible, que n'en demeuriés

longtemps en suspendz. Et sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de mars 1572.

OULTRE LE CONTENU DES LETTRES, Joz aura à dire à Leurs Majestez:

Que considéré les véhémentz propos, que ceulx de ce conseil ont

tenu sur les lettres, mémoires et chiffres, qui ont nouvellement

esté surprinses dans le navyre de milord de Sethon, et le regrect

qu'on voit qu'ilz ont de n'avoir peu composer à leur mode les

choses d'Escoce, il est très aparant qu'ilz se vuellent résouldre

de favoriser et fortiffier ceulx du Petit Lith, et opprimer,

autant qu'ilz pourront, ceulx de Lislebourg; lesquelz estantz à

la protection du Roy, il ne peut estre à l'honneur de Sa Majesté

de les habandonner, dont est danger qu'il ne s'en ensuive troys

inconvéniantz tout à la foys: l'ung, de la continuation des

troubles en Escoce, plus que jamais; l'aultre, d'une malle

intelligence entre la France et l'Angleterre; et le tiers, d'ung

grand péril pour la personne de la Royne d'Escoce; et, possible,

un quatriesme, de s'embrouiller avecques le Roy d'Espaigne.

Pour à quoy obvier semble qu'il sera bon que le Roy, incontinant

qu'il aura receu les présentes, face tretter à plein fons avec

les ambassadeurs d'Angleterre de tout le faict d'Escoce, et leur

incister que Mr Du Croc puisse parachever son voyage au dict

pays, continuant son chemin par ce royaulme, sans faire ce tort

au Roy de le contreindre de s'en retourner, et d'aller prendre

son passage par ailleurs;

Et que mesmes, entre messieurs les depputez du Roy et les dicts

ambassadeurs, soit convenu de la forme d'accord qu'ilz estimeront

estre meilleur entre les Escoçoys; dont semble que celle là

grèvera moins à iceulx Escoçoys et sera moins contradicte des

Anglois, en laquelle sera ordonné, tant d'ung costé que d'aultre,

ung certein nombre esgal de la noblesse au gouvernement du pays

pour administrer toutes choses de l'estat, attandant le retour de

leur Royne ou la majorité de son filz, sans faire mencion que ce

fût ny soubz l'authorité d'elle, ny soubz l'authorité de luy, et

mesmes ne nommer ny l'ung ny l'aultre, s'il est besoing; et

qu'ung chacun soit remis en ses biens, honneurs et estatz, et les

armes posées partout; et que, par ung commun consentement du Roy

et de la Royne d'Angleterre, le dict Sr Du Croc, avec ung aultre,

de la part d'elle, soyent envoyés sur les lieux pour notiffier le

dict accord aux deux partys, et les contreindre de l'accepter,

comprenant, par ce moyen, les ungs et les aultres avecques

l'estat dans le trecté, avec expécialle confirmation aussi de

l'allience de France.

Et par mesme moyen soit capitulé, avec les dicts ambassadeurs

d'Angleterre, qu'attandant que les deux Roynes se puissent

accorder de leurs différendz, il soit pourveu à celle d'Escoce de

quelque plus gracieux trectement et plus ample liberté qu'elle

n'a de présent, et de luy rendre ses serviteurs, et luy permettre

ung ambassadeur en ceste cour pour solliciter ses affères, le

tout à ses despens; en ce toutesfois qu'elle promettra de ne s'en

aller de ce royaulme sans congé, ny d'innover rien en icelluy au

préjudice de sa cousine, et de bailler, s'il est besoing,

ostaiges et bonnes cautions de cella; et que ces choses soient

accordées hors du traicté, si ne peuvent estre comprinses dans le

traicté.

Je suis bien seurement adverty que, à l'occasion des papiers

qu'on a surprins au Sr de Sethon, et de ce qu'on a raporté icy

que milord de Flemy embarque des soldatz à St Malo, en habits de

mariniers, et aussi entandant l'apprest de Mr de La Garde, l'on a

ordonné en ce conseil d'armer promptement ung bon nombre de

navires; et que, du premier jour, l'on en mettra troys des plus

grandz dehors: en quoy, j'ay desjà envoyé sur les lieux

recognoistre tout ce qui s'y fera, et, jour par jour, j'en donray

adviz à Leurs Majestez.

Et cepandant, ayant soubz mein donné entendre, que l'apprest de

Mr de La Garde n'estoit aulcunement contre chose qui appartînt à

ce royaulme, ains plustost pour aller faire une descouverte en

terres neufves; ung gentilhomme de bonne qualité, anglois, m'est

venu remonstrer que, s'estant desjà proposé, avec le congé de sa

Mestresse, de servir, à ses despens, le Roy en la première guerre

qu'il aura contre quelque aultre prince que ce soyt, avec trente

navyres, desquelz les vingt seront bons pour le combat, et les

dix aultres fort propres pour courre la mer, avec moyen de mettre

en terre deux mille hommes de guerre qu'il mènera, oultre le

nombre ordinayre qu'il fault à la garde et conduicte de ses

navyres, qu'il desireroit bien, à ceste heure, attandant le

temps, d'accompaigner avec ung bon équipage de mer le dict Sr de

La Garde et suyvre et obéyr à l'admiral de la flote, soubz les

enseignes de France, en luy faisant part des gains de la mer

comme à ung des aultres qui le suyvront; me priant fort

instamment d'en vouloyr escripre au Roy, et luy en faire avoir

promptement la responce.

Encor que, d'ung costé, la Royne d'Angleterre monstre d'estre

fort offancée contre le duc d'Alve, elle ne laysse pourtant

d'entendre, d'aultre part, aulx partis et expédians qu'il luy

faict offrir pour accommoder les différendz des deniers, après

celluy des marchandises; et, de faict, le Sr Acerbo Velutelly,

en lieu du Sr Fiesque, lequel n'est plus agréable icy, en mène

maintenant la praticque, et y a desjà procédé par plusieurs jours

avec le comte de Lestre et milord de Burgley, au nom seulement

des particulliers; mais je sçay que ce n'est sans en avoir charge

et lettre expresse du dict duc d'Alve; et croy qu'on n'est, à

présent, guyères loing d'accord; mais j'estime que c'est en

layssant encores, pour quelque temps, les dicts deniers ez meins

de ceste princesse, avec assurance du payement du principal, et

encores de quelques petitz intérestz, au cas qu'elle les retienne

plus longtemps qu'il ne sera convenu; ce que je mettray peyne

d'entendre plus en particullier. Et cepandant, quant aus dictes

marchandises, l'on procède toutjour de les vendre, ainsy que

porte la proclamation, et a l'on pensé d'uzer encores de plus

grande rigueur vers les subjectz du Roy d'Espaigne, si ceste

vente ne suffit pour rembourcer les Angloys.

Le marquis de Vuinchester, grand trézorier d'Angleterre, est

décédé despuys six jours, et le comte de Sussex et milord de

Burgley sont, à ceste heure, les deux compéditeurs qui aspirent à

l'estat.

Discourra à Leurs Majestez ce qui a succédé des affères du duc de

Norfolc; la clémence dont la Royne d'Angleterre a uzé, par deux

foys, sur le mandement de son exécution; les différendz qui se

sont sussités en cour entre les principaulx seigneurs et entre

les dames à cause de cella; comme l'on a apposté des prescheurs

pour inciter la Royne et le conseil contre luy; et en quoy en

sont à présent les choses.

De trois petites particullarités, du dict duc, de Morguen et de

Maden.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 235 / 362 题