Sire, ainsy que Mr Du Croc et moy nous attendions qu'il deût avoir son
passeport, selon que la Royne d'Angleterre nous avoit faict espérer
qu'aussytost qu'elle auroit receu des nouvelles d'Escoce elle le luy
bailleroit, et milord de Burgley le nous avoit ainsy confirmé et
promis, elle nous a faict appeller, samedy dernier, en son conseil,
où, par les comte de Sussex, l'admiral Clinthon, milord Chamberland et
le dict de Burgley, elle nous a faict dire que le mareschal Drury et
mestre Randol, au lieu de luy escripre des nouvelles de dellà, ilz
estoient eulx mesmes venus luy signiffier comme, par leur dilligence,
ayant les Escoçoys esté conduictz bien avant en ung bon accord, et les
condicions menées si près de la conclusion qu'il n'y restoit plus que
d'en passer et signer les articles, sellon que ceulx des deux partys
en avoient souvant donné la parolle et leur promesse par escript à la
dicte Dame, milord de Sethon estoit lors arrivé, lequel avoit
incontinent faict changer de volonté à ceulx de Lislebourg, et leur
avoit tant faict rehaulser leurs demandes que les dicts Drury et
Randol avoient esté contreinctz de les laysser là en leur trouble, et
de s'en retourner; dont aussytost qu'ilz avoient esté icy, la dicte
Dame avoit faict mettre la matière en dellibération de conseil devant
elle, auquel ayant esté considéré qu'il n'y avoit pas longtemps que le
dict de Sethon estoit party de France, et que luy, du costé de
Flandres, avec l'assistance du duc d'Alve, et milord de Flemy, du
costé de Bretaigne, avec l'assistance, non de Vostre Majesté, car
s'assuroient de la parolle que leur aviez donnée, mais avec celle de
quelques aultres qui ont beaucoup d'authorité en vostre royaulme,
passoient en ung mesmes temps en Escoce, et le dict Flemy y menoit,
contre vostre deffence, ung bon nombre de soldatz en habits de
mariniers, ainsy que leurs marchandz qui venoient de Bretaigne les en
assuroient; considéré aussy que, par des lettres et des alfabetz,
chiffres, mémoires, et encores par d'aultres choses d'importance, qui
avoient esté surprinses dans le vaysseau du dict de Sethon, lequel,
par temps contraire, avoit abordé en Suffolc, et luy s'estoit
conduict, en marchand, jusques à Lislebourg, il se découvroit des
menées qui monstroient clèrement que l'entreprinse n'alloit plus à
remettre la Royne d'Escoce en sa couronne, mais à l'establir royne en
ces deux royaulmes, et priver leur vraye royne et de vye et d'estat;
sellon que le dict duc avoit desjà advancé dix mil escus contantz au
dict de Sethon, et aultres dix mille à leurs rebelles, et avoit avec
eulx, tant sur les lettres de la dicte Royne d'Escoce que avec icelluy
de Sethon, comme ambassadeur d'elle, capitulé de l'exécution de la
dicte entreprinse et de réduire toute ceste isle à la religion
catholicque, ensemble d'avoir le Prince d'Escoce entre ses mains, et
de soubmettre ces deux couronnes à la protection de celle d'Espaigne,
en quoy l'armée qui est ordonnée pour le passage du duc de Medina
Celli y debvoit estre employée; la dicte Dame avoit résolu, en son
dict conseil, de ne passer plus oultre en rien qui fût de l'Escoce
qu'elle ne vous heût informé, Sire, de tout ce dessus, et encores de
quelque aultre particullarité qui espéciallement concernoit Vostre
Majesté, tout ainsy que naguyères vous l'en aviez faict advertyr d'ung
aultre, qui concernoit sa propre personne, de sorte qu'elle espéroit
que vous demeureriés très bien satisfaict d'elle; et qu'elle layssoit
au choys de Mr Du Croc ou de vous aller cependant retrouver, ou bien
d'attendre icy vostre responce, et qu'ilz ne vouloient dissimuler que
ce, que le dict Sr Du Croc avoit demandé, de voyr en passant la Royne
d'Escoce, et l'instance, qu'ilz voyoient que Vostre Majesté faysoit,
de la mettre en liberté, ne leur heût engendré quelque souspeçon; dont
nous prioient ne trouver mauvais si, en ung cas si important comme
cestuy cy, où il alloit de la vye de leur princesse, de la
conservation de l'estat, et de garder la subversion de leur pays, ilz
vouloient, estant conseillers, y procéder avec grande caution.
Mr Du Croc, ainsy prudemment comme est sa coustume, et avec une
protestation, qu'il a confirmée par sèrement, de la sincérité de
vostre bonne intention sur toutes les particullarités de sa
commission, et qu'il n'y avoit rien de plus que ce qu'il avoit dict à
la Royne, leur Mestresse, leur a remonstré qu'ilz ne debvoient prendre
aulcune deffiance de son voyage, et moins le retarder; et qu'il les
prioit, suivant ce qui en avoit esté convenu avec leurs ambassadeurs,
qu'ilz le luy voulussent laysser acomplir. De ma part aussy, je ne
pense avoir rien obmis, Sire, de ce qui a peu assurer iceulx seigneurs
de tous les doubtes qu'ilz ont en leur esprit, et de leur monstrer par
les mesmes accidens, qu'ilz nous allèguent, que ce voyage est non
seulement fort expédiant pour l'Escoce, mais encores très nécessaire
pour la France et pour l'Angleterre.
Tant y a qu'après qu'ilz nous ont heu, de rechef, amplement remonstré
les grandz dangers et les périls qui leur estoient trop imminentz par
le pourchas de la Royne d'Escoce, et que, lorsqu'ilz avoient pensé
qu'elle s'en deût abstenir, c'estoit lorsqu'elle les en pressoit
davantaige, ilz ne pouvoient conseiller nullement leur Mestresse
qu'elle changeât, pour ceste fois, d'opinion; et nous vouloient bien
dire librement qu'encor qu'ilz eussent toutjour loué à la dicte Dame
de maintenir la paix avec tous les aultres princes, ses voysins, ilz
luy conseilloient néantmoins de prendre plustost la guerre avec Vostre
Majesté et avec le Roy d'Espaigne, tout ensemble, que de mettre la
Royne d'Escoce en liberté.
Sur laquelle, leur tant opiniastre dellibération, Mr Du Croc et moy
avons advisé de vous dépescher en dilligence ce mien secrettaire,
affin que sçachés encores mieulx par luy les particullarités de ce
dessus, et encores d'aultres que je luy ay données en charge, et que,
par semblable dilligence, de luy mesmes, il vous playse nous faire
entendre promptement vostre intention. Sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour de mars 1572.
_Par postille à la lettre précédente._
Comme je voulois fermer la présente, milord de Burgley m'a mandé
que sa Mestresse et ceulx de son conseil avoient mieulx considéré
noz raysons, et qu'après que vous auriés entendues les leurs, la
dicte Dame dellibéroit de se remettre de cest affaire d'Escoce,
en tout et par tout, à ce que vous vouldriés; et, là dessus, le
Sr de Quillegrey est arrivé, lequel, à ce que j'entendz, a faict
ung fort honnorable rapport, en toutes choses, de Vostre Majesté,
de la Royne, vostre mère, et de tout ce qui est de vostre
couronne, et a grandement loué la sincérité de voz intentions, et
celle de voz actions, vers sa Mestresse et vers son royaulme,
ensemble vostre libéralité vers luy, et vostre faveur et bon
trectement vers les aultres ambassadeurs d'elle. Et luy mesmes
nous est venu visiter, nous monstrer le présent, et nous donner
espérance que Mr Du Croc obtiendroit sa permission de passer. Sur
laquelle aparance de modération le dict Sr Du Croc a demandé à
parler aux seigneurs de ce conseil, auxquelz il n'a rien obmis de
ce qui les pouvoit induyre pour luy laysser continuer son voyage,
mais enfin ilz luy ont dict que, s'il ne monstroit que par son
pouvoir fût expressément porté de procurer l'accord des Escoçoys
à la conservation de la Royne d'Angleterre et repos de son
royaulme, chose qu'ilz estimoient ne pouvoir estre, sinon que
tout le pays fût réduict à l'obéyssance du jeune Roy, qu'ilz
persévéroient de vouloir faire entendre leurs raysons à Vostre
Majesté, premier que de luy octroyer son passeport. Et m'a,
d'abondant, le dict de Burgley mandé que sa dicte Mestresse
estoit preste de respondre à ses ambassadeurs sur ce peu qui
restoit encores de différand au trecté, sans m'expéciffier que
c'estoit, et qu'elle seroit bien ayse de sçavoir si j'avois à luy
en faire entendre quelque chose. Je luy ay respondu que
j'atandois, d'heure en heure, quelque dépesche de Vostre Majesté,
et qu'incontinent que je l'aurois receue, je l'yrois
trouver.--Escript le XXe de mars 1572.