A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, ayant, mècredy dernier, prins la commodité, en la chambre de

la Royne d'Angleterre, de tirer à part milord de Burgley pour luy

parler du propos de Monseigneur le Duc, il m'a dict que, sur ce que la

dicte Royne, sa Mestresse, avoit naguyères voulu lyre elle mesmes les

dernières lettres qui sont venues de Me Smith, lesquelles en faisoient

mencion, il avoit heu assez ample argument d'en tretter en termes bien

exprès avec elle. Laquelle luy avoit respondu en diverses sortes bien

différentes, qui néantmoins estoient toutes fort honnorables pour le

propos, et encores plus pleynes d'honneur pour celluy de qui on le

tenoit, mais elles renouvelloient les mesmes difficultés de l'eage;

qui avoient esté très grandes en l'endroict mesmes de Monseigneur;

lesquelles avoient esté surmontées par la haulteur de la taille de

luy, et par l'espreuve qu'il avoit monstrée de son bon sens, mais

elles se présentoient encores trop apparantes en Monseigneur le Duc,

et avec tant de disproporcion des ans, entre elle et luy, qu'il me

vouloit bien dire tout franchement que, sur ce que jusques icy il en

avoit de luy mesmes mis en avant à la dicte Dame, et sur ce qu'il luy

en avoit faict voyr par les lettres de Me Smith, il ne l'avoit jamais

trouvée en disposition aulcune qu'il m'en voulût faire rien espérer,

mais aussy ne m'en vouloit il oster l'espérance; car Mr de Quillegrey

pourroit aporter telle chose qui seroit pour faire bien acheminer le

tout. Je n'ay rien obmis, Madame, de ce qui a peu rendre très

desirable pour la Royne, sa Mestresse, pour ce royaulme, et pour le

mesmes milord de Burgley, le party de Mon dict Seigneur le Duc,

aultant que de prince du monde, et y ay adjouxté, comme de moy mesmes,

les grandes et advantageuses offres que le cardinal Alexandrin vous a

faictes pour Monseigneur et pour luy, et les inconvénientz qui

pourroient advenir, si ce propos n'estoit bien tost et bien receu;

mais il m'a respondu qu'il n'y voyoit, pour ceste heure, aultre remède

que d'attandre ce que Mr de Quillegrey porteroit, si, d'avanture, je

voulois avoir pacience de ne vous rien escripre de ce faict jusques à

ce qu'il fût arrivé. Mais, Madame, j'ay estimé qu'il ne pouvoit nuyre

que vous fussiés promptement advertye du tout, car nul n'en sçaura

uzer plus discrettement, ny avec moyens plus prudentz, que fera Vostre

Majesté. Sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de mars 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 229 / 362 题