AU ROY.

Sire, le premier jour de mars, Mr Du Croc est arrivé en ce lieu, et le

lendemain, nous avons envoyé demander audience, laquelle nous a esté

octroyée pour le quatriesme ensuyyant, et despuis a esté prolongée au

Ve; auquel il a, avec les lettres de Voz Majestez et de Monseigneur,

présenté les recommandations de tous troys, et encores celles de la

Royne Très Chrestienne et de Monseigneur le Duc, à la Royne

d'Angleterre, et luy a, par ung bon ordre, et en très bonne façon,

faict sagement entendre l'occasion de sa dépesche, avec toutes les

particullarités que luy avez commandé de luy dire, sellon qu'il les a

par son instruction.

Sur quoy, ayant la dicte Dame, ainsy que de coustume, fort bien receu,

et avec son grand contantement, la salutation des cinq, et s'estant

soigneusement enquise du bon portement d'ung chacun d'eux, elle a,

quand au contenu des lettres et de la créance d'icelles, respondu

qu'encor qu'elle n'eût heu aultre indice de ce voyage, que seulement

sçavoir que Mr Du Croc estoit dépesché, elle heût toutjour jugé que

c'estoit pour les affères de la Royne d'Escoce, desquelz elle oyoit

fort mal volontier parler, et néantmoins avoit plésir que luy,

plustost qu'ung aultre, fust employé en cest endroict, pour les bons

déportemens dont, estant d'aultresfoys vostre ambassadeur en

Escoce[23], bien qu'il fust assez de la mayson de Guyse, il avoit

toutjour uzé près de la dicte Dame, à luy faire plusieurs sages et

bien vertueuses admonitions, qu'elle se trouveroit maintenant bien

heureuse de les avoyr ensuyvies, et qu'elle ne pouvoit espérer que les

semblables bons et bien louables offices de luy, quand il seroit

maintenant devers les Escouçoys; ausquelz elle avoit desjà envoyé le

maréchal de Barvick, sellon que eulx mesmes l'en avoient requise, et

attandoit, dans deux jours, nouvelles de luy, sans lesquelles elle ne

nous pouvoit rien signiffier de son intention; par ainsy nous prioit

d'avoir, pour ce regard, ung peu de pacience; et quand à permettre au

dict Sr Du Croc de passer devers la dicte Dame, ou octroyer à Vostre

Majesté qu'elle se peût retirer en France, qu'il luy estoit encores

tombé entre les meins ung nouveau advertissement, lequel elle nous

communicqueroit, par où elle se trouvoit admonestée de ne le debvoir

aulcunement consentyr.

[23] Mr du Croc avait résidé, comme ambassadeur en Écosse, auprès

de Marie Stuart en 1567, et avait fait tous les efforts pour

empêcher son mariage avec Bothwel.

Et sur ce, ayant tiré un papier de sa pochète, nous a monstré que

c'estoit un chiffre, lequel nous avons recognu estre véritablement

signé de la main de la Royne d'Escoce, et après, elle nous a leu une

partie du déchifrement, qui s'adressoit au duc d'Alve, par lequel elle

l'exortoit se haster de conduyre des navires en Escoce pour se saysir

du Prince son filz, comme chose qui luy seroit aysée; et avec lequel

elle se commettoit au Roy d'Espaigne; puis luy faysoit quelque

discours de la bonne part qu'elle avoit en ce royaulme et des

seigneurs qui y favorisoient son party; desquelz, encor que aulcuns

fussent prisonniers, la Royne d'Angleterre toutesfois n'ozoit toucher

à leur vye; et donnoit espérance à icelluy duc que, par ce moyen,

toute ceste isle viendroit estre quelquefoys réduyte à la religion

catholique.

Sur lequel déchifrement la dicte Dame s'est prinse à nous faire de

bien aygres discours, non du tout semblables à ceulx que Me Smith a cy

devant tenus à Voz Majestez touchant la dicte Royne d'Escoce, mais non

aussy trop dissemblables d'iceulx, avec une commémoration des

entreprinses qu'elle a voulu faire pour priver la dicte Royne

d'Angleterre et de vye et d'estat; et qu'elle s'assuroit que, quand

vous auriez, Sire, aultant d'expérience des dangers du monde, comme

les ans, qu'elle avoit plus que vous, luy en avoient apprins, que vous

ne la vouldriés requérir de mettre en aultruy mein le seul remède, que

Dieu luy avoit envoyé aux siennes, de sa propre seurté; et qu'elle

croyoit ou que vous n'aviez pas leu la lettre que luy aviez escripte,

quand vous l'aviez signée, ou qu'il ne vous souvenoit plus de ce que,

cy devant, Vostre Majesté mesmes luy avoit escript.

Le dict Sr Du Croc et moy avons réplicqué toutes les choses qu'avons

estimé pouvoir estre bonnes à obtenir l'effect de vostre intention, y

meslant le respect que Vostre Majesté veult toutjour garder à

l'amityé de la dicte Royne d'Angleterre; et enfin, nous sommes fort

gracieusement licenciés d'elle, avec peu d'espérance, à la vérité,

qu'il puisse voyr, pour ceste foys, la dicte Royne d'Escoce, ny

qu'elle soyt renvoyée en France, mais bien qu'il puisse continuer son

voyage vers les Escouçoys, aussitost que les lettres du maréchal Drury

seront arrivées; et que l'accord des dicts Escouçoys est pour

succéder, avec confirmation de l'allience qu'ilz ont avec Vostre

Majesté. Et sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de mars 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 228 / 362 题