A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, le propos de Monseigneur le Duc, votre filz, n'a esté

seulement communiqué à milord de Burgley, ains milord de Bocaust,

m'estant venu visiter, m'a compté que MMrs Smith et Quillegrey en

avoient fort affectueusement escript, et le Sr de Vualsingam avoit

mandé que la chose estoit bien fort faysable; mais le dict Boucaust,

de sa part, me vouloit dire, ainsy qu'il m'avoit toutjour franchement

parlé, qu'il le desiroit beaucoup plus qu'il ne voyoit aucun moyen de

le pouvoir espérer, et m'a allégué des difficultés, de l'aage et de la

taille, si grandes qu'avec l'infiny regret, qu'il m'a juré qu'il y

avoit de son costé, il m'a quasy tout descouragé de n'en ozer plus

parler du mien. Néantmoins en ayant refreschy le propos à milord de

Burgley, avec l'assurance des mesmes advantaiges qu'il se pouvoit

estre promis de Monseigneur, lequel, avec Voz Majestez, concorriés

aultant grandement tous troys au bien de sa Mestresse et de ce

royaulme, et encores au sien particullier, comme si le mariage se fust

effectué en Mon dict Seigneur mesmes; il m'a respondu qu'il s'estoit

advanturé d'en parler à la dicte Dame et qu'elle luy avoit dict

soubdain--«Qu'encor que toutes aultres choses fussent bien

convenables, que néantmoins la proportion des ans et de la taille

estoit par trop inégale entre eux:» luy demandant combien il pouvoit

estre grand: à quoy il avoit respondu qu'il pouvoit estre de sa

haulteur;--«Mais de celle de vostre petit filz, dict elle, ainsy qu'on

me l'a assuré.» A quoy il n'avoit ozé rien réplicquer, et attandoit le

dict de Burgley que je luy fisse recouvrer l'eage et la mesure de Mon

dict Seigneur le Duc, pour en pouvoir parler plus à certes, car il

considéroit deux qualitez qui estoient plus propres en luy pour

l'Angleterre que en Monseigneur: l'une, qu'il estoit plus esloigné que

luy d'un degré de la couronne de France; et l'autre, qu'on disoit

qu'il s'accommoderoit à la religion du pays. A quoy je luy ay

respondu que la dathe de l'eage et la mesure de sa hauteur viendroient

bientost, et que ce degré plus esloigné de la couronne estoit bien

convenable à ce qu'ilz desiroient; mais, quant à la religion, je

n'avois point entendu qu'il voulust changer la sienne, et croyois que

la Royne, sa Mestresse, ne l'en vouldroit presser, bien que, possible,

il se trouveroit ung peu moins scrupuleulx que Mon dict Seigneur, son

frère.

Vostre Majesté pourra tirer des propos de Me Smith quelques aultres

plus grandes conjectures de ce qu'on luy en aura respondu, car voyla,

Madame, tout ce que je vous en puys mander pour le présent. Et me

semble que le plus expédient est de faire que ceste princesse se

sépare encores tant du Roy d'Espaigne qu'elle conclue la ligue

avecques le Roy, car s'estant jectée ainsy ez bras de Voz Majestez,

elle condescendra, puis après, beaucoup plus facillement à tout ce que

vous desirerez, de peur et que ne l'abandonniés, et qu'il ne luy soit

lors trop malaysé et trop dangereulx de retourner à la foy du Roy

d'Espaigne; par ainsy, sera bon de supercéder ce propos, et presser

celluy de la dicte ligue, laquelle s'en conclurra beaucoup plus

advantageuse pour vostre costé. Le comte de Lestre m'a pryé de mettre

en avant à sa Mestresse qu'il ayt commission d'aller conclure la dicte

ligue, et la voyr jurer au Roy, sellon qu'il est plus françoys que nul

aultre de ce royaulme; en quoy ne faut doubter, Madame, s'il y va, que

vous n'effectués par luy le propos, si jamais il doibt recepvoir

effect; et je sçay qu'il ne cerche rien tant au monde que la faveur et

protection de Voz Majestez, et se pouvoir assurer d'icelle pour les

accidentz qu'il creint luy advenir. Sur ce, etc.

Ce Xe jour de febvrier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 217 / 362 题