(_Lettre à part._)
Madame, après avoyr, mardy dernyer, esté ung long temps avec la Royne
d'Angleterre et ung bon espace avec le comte de Lestre, milord de
Burgley et moy nous sommes retirez seulz en une chambre, à part, où,
après d'aultres devis, je luy ay touché celluy du propos qui vous a
esté ouvert de Monseigneur le Duc, votre filz, pour la Royne, sa
Mestresse; et que Vostre Majesté me commandoit de le communiquer à luy
seul et à nul aultre de ce royaulme, et de me conduyre en icelluy
sellon qu'il me le donroit par advis et conseil: dont je le pryois me
dire en quoy, et comment, et par où, il luy sembleroit advis que je
debvrois commancer.
Il m'a incontinant demandé si j'en avois touché quelque mot à la
Royne, sa Mestresse. Je luy ay respondu que non.--«Il faut donc, ce
m'a il dict, que nous jurions, l'ung à l'aultre, qu'il n'en viendra
rien à la cognoissance d'homme du monde, jusques à ce que nous nous
serons accordés du moyen comme il le fauldra réveller.» A quoy luy
ayant dict que j'en avois assés exprès commandement de Vostre Majesté
pour ne debvoir différer d'y adjouxter mon serment, il a suyvy à dire
que Me Smith luy en avoit escript en fort bonne sorte, et que, suyvant
cella, n'y avoit pas vingt quatre heures que, devisant devant sa
Mestresse de la déclaration de Monsieur touchant la religion, il
s'estoit advancé de faire mencion de Monsieur le Duc, par forme de
demander quel aage il avoit, à quoy quelcun avoit soubdein respondu
que cella ressembleroit plustost une mère qui gouverne son filz, que
non pas ung mary auprès de sa femme, et qu'il n'avoit ozé lors rien
réplicquer; dont, pour mettre quelque fondement en ce propos, encor
qu'on luy eust bien dict que Monsieur le Duc n'avoit qu'ung an et demy
moins que Monsieur, il luy sembloit néantmoins que je feroys bien de
recouvrer la date du jour et heure de sa nayssance, la merque de sa
haulteur, et que luy, de son costé, travailleroit à deux choses:
l'une, de s'informer des meurs et condicions de Mon dict Seigneur le
Duc, affin d'en parler avecques vérité à celle qu'il ne vouloit ny
devoit aulcunement tromper; l'aultre, de regarder les moyens comme
pouvoir transférer en luy le propos de Monseigneur, avec l'honneur et
réputation, et mesmes avec quelque apparante occasion que cella seroit
advenu pour l'advantage et commodicté de sa Mestresse et de son
royaulme; car me vouloyt bien dire qu'elle avoit uzé de violence
contre elle mesmes en la résolution de se maryer, pour la seule
réputation de l'estime, valeur et perfections de Monsieur, dont
n'estoit sans grande difficulté comme luy debvoir proposer maintenant
ung aultre party.
Je luy ay respondu que ses considérations me sembloient fort louables
et pleynes de rayson, néantmoins que ce nouveau propos estoit si
semblable et germein du premier qu'il n'y avoit aultre différance,
sinon qu'en Monseigneur le Duc commançoit de reluyre les vertus,
desquelles Monsieur, qui est son ayné, avoit desjà monstré
l'esplandeur par toute la Chrestienté; et qu'affin qu'il vît en quoy
pouvoit mieulx, que sur ma simple parolle, appuyer ce qu'il feroit en
cest affaire, je luy vouloys monstrer le propre escript de vostre
mein, lequel, Madame, il a incontinant leu avec le surplus de la
lettre, et a fort curieusement considéré toutes les particullarités
qui y estoient; puys, s'estant levé, a fort humblement, le bonnet à la
main, remercyé Vostre Majesté de la confiance que monstriez prendre de
luy, et que Dieu sçavoit l'affection qu'il avoit heu au propos de
Monseigneur, et comme il avoit esté, toute la nuict, quand la
déclaration par escript estoit arrivée, sans pouvoir dormir, et qu'il
en veilleroit plusieurs aultres pour servir maintenant à cestuy cy;
et qu'il manderoit à Me Smith tout ce de quoy, avant le retour de son
homme, il cognoistroit estre besoing de luy faire sçavoir.
Qui est, Madame, toute la substance de ce que je vous en puis, pour ce
coup, escripre, car seroit long de vous racompter les aultres
argumentz et persuasions, dont je luy ay uzé; qui n'ay obmis rien de
tout ce qui pouvoit servir pour luy faire prendre toutes les bonnes
espérances du monde de Monseigneur le Duc, pour monstrer l'advantaige
et seureté qui viendroit à ceste princesse de l'épouser, et la
récompense que luy et les siens s'en pouvoient promettre, s'il
conduysoit le propos à sa perfection. Seulement je adjouxteray icy,
Madame, que le Sr de Quillegrey, encor qu'il soit beau frère du dict
milord de Burgley, il est néantmoins tant obligé et dévot serviteur du
comte de Lestre, que je ne pense pas qu'il luy ayt cellé ou qu'il luy
celle longtemps l'ouverture de ce propos, dont je creins qu'il se
tiendra offancé de ce que ne le luy aurés faict communiquer, car faict
profession de se monstrer parcial pour la France: tant y a que Vostre
Majesté en uzera, sellon qu'elle verra estre le plus expédient. Bien
vous suplye, Madame, de faire ordonner quelque chose pour honnorer et
gratiffier luy et milord de Burgley de quelque présent de Voz
Majestez. Et sur ce, etc. Ce XXVe jour de janvier 1572.