Sire, ainsy que je vous ay mandé, par mes précédentes du XVIIIe du
présent, le duc de Norfolc a esté condempné à mourir, ayant néantmoins
si bien respondu à tout ce qu'on luy imputoit, d'entre la Royne
d'Escoce et luy, que l'accusation en a esté trouvée assez légère, ny
l'on ne luy a touché ung seul mot des deux mil escuz, que j'avois
baillé à son secrettaire; mais il ne s'est peu bien desmeler des
pratiques qu'on luy a allégué que Ridolfy avoit menées, entre le duc
d'Alve et luy, pour impétrer de l'argent du Pape, et des forces du Roy
d'Espaigne, affin de faire une descente en Norfolc en faveur de la
susdicte Royne d'Escoce. Il est vray qu'il a fermement soubstenu qu'il
n'en avoit jamais rien sceu, et que les lettres du Pape et du duc
d'Alve, lesquelles l'on luy a produittes, ne l'en pouvoient
aulcunement arguer. Tant y a que, sur la déposition de ses deux
secrettaires et de l'évesque de Roz, le jugement de rigueur s'en est
ensuyvy, lequel, après luy avoir esté prononcé par le comte de
Cherosbery, avec l'estonnement d'un chacun, et avec le regret infiny
des meilleurs, et généralement de tout le peuple, il a, d'ung visage
bien serein et constant, respondu tout haut:--«Que, devant Dieu et en
sa conscience, il demeuroit très justiffié de tout ce qu'on luy
mettoit sus, et qu'il estoit très fidelle et aultant loyal subject de
la Royne, sa Mestresse, et de sa couronne, que nul gentilhomme du
monde le pouvoit estre; mais, puisque les hommes l'opinoient
autrement, et le jetoient hors de leur compagnie, qu'il n'y avoit plus
de regret, s'asseurant que Dieu le recepvroit en la sienne pour y
estre à repos; seulement pryoit les juges, ses payrs, d'intercéder
vers la Royne pour ses enfans, et pour la récompense de ceulx qui
l'avoient servy, et pour le payement de ses debtes.» Et ainsy a esté
ramené en la Tour, où l'on parle que l'exécution s'en fera vendredy
prochein. Et, quant à ses biens, j'entendz que les meubles sont
confisqués, et que les immeubles restent au comte de Seurey, son filz,
qui demeure encores le plus riche seigneur d'Angleterre.
L'on est attandant comme l'on procèdera contre les aultres, qui sont
aussy prisonniers, desquelz, parce que je creins bien fort qu'on aille
à toute extrémité contre l'évesque de Ross, je vous supplye, très
humblement, Sire, de remonstrer, ou faire remonstrer, à Mr Smith que
vous desirez que son privilège invyolable d'ambassadeur luy soit
gardé, affin qu'il le mande ainsy à sa Mestresse, ou, s'il vous plaist
d'en escripre promptement une lettre expresse à elle mesmes, je
mettray peine de l'employer pour sa conservation, avec le plus
d'efficace qu'il me sera possible.
Sur la condempnation du dict duc, les souspeçons et deffiences ont
tant augmenté, qu'on a envoyé faire une vysite générale pour voyr
quelz étrangers il y avoit en ceste ville; depuis quand ilz y estoient
venuz? quelz armes ilz avoient? de quelle nation et de quelle religion
ilz estoient, et à quelle église ilz alloient? et l'on a prins deux
italiens qui, depuis quinze jours, estoient passez de Flandres icy, et
aussy des angloys souspeçonnés d'avoir conjuré la mort de milord de
Burgley.
Au surplus, Sire, je comprins l'aultre jour, par un propos de la Royne
d'Angleterre, que le Sr de Sueneguen, principal depputé de Flandres,
luy estoit venu, de la part du duc d'Alve, dire la nouvelle des
couches de la Royne d'Espaigne, et comme le Roy, son Maistre, avoit
soubdein dépesché ung courrier pour en advertyr l'Empereur et n'avoit
heu loysir d'en rien escripre à elle, ny de luy faire la conjouyssance
du filz que Dieu luy avoit donné, mais qu'il avoit mandé au dict duc
de faire, en son nom, l'ung et l'aultre office, à quoy il n'avoit
voulu fayllir; et que la dicte Dame avoit respondu qu'elle se
resjouyssoit de ceste prospérité du Roy d'Espaigne, mais non de la
façon qu'il la luy faysoit sçavoir, et que, puisqu'il avoit dépesché
si loing ung courrier exprès pour cella, il le pouvoit avoyr retardé,
ung moment d'heure, pour luy en escripre aultant que le dict duc luy
en mandoit. J'entendz que le dict depputé l'a pryée de vouloir
permettre à l'ambassadeur d'Espaigne et à luy, qu'ilz puissent
séjourner icy, jusques à ce qu'ilz ayent receu nouvelles du Roy, leur
Maistre, à quoy elle a respondu que, dans quatre jours, elle leur en
feroit sçavoir son intention, mais l'on me vient dire que, de nouveau,
elle a faict commander au dict sieur ambassadeur de partyr, lequel
estoit à Canturbery avec vingt hommes de garde à ses despens, et
qu'elle a faict ramener icy son mestre d'ostel prisonnier, comme
coupable de la conjuration contre milord de Burgley. Il semble que la
dicte Dame ayt advis que, en Hespaigne, l'on a de nouveau faict arrest
sur les Angloys et sur leurs marchandises, et que mesmes l'on y a
arresté des françois et des flammans qui les leur couvroient et leur
prestoient le nom; tant y a que la vente des marchandises d'Espaigne,
qui estoient icy en arrest, a esté publiée en termes, à la vérité,
assez gracieulx, mais dont l'exécution ne peult sembler que rude et
odieuse à ceulx à qui elles appartiennent. Le dict Sr de Sueneguen
m'est venu visiter, despuis deux jours, qui m'a dict qu'il espère
demeurer icy agent, et, possible, y estre continué ambassadeur pour le
Roy Catholique.
J'ay receu, en mesme temps, par l'homme de Me Smith et par Jacques le
chevaulcheur, troys lettres de Vostre Majesté, l'une du VIIe et IXe du
présent, et les deux aultres des Xe et XIe; sur lesquelles ayant esté
vysiter cette princesse, elle m'a bien voulu monstrer qu'elle avoit
receu ung singulier plésir d'entendre, par la dépesche de Me Smith, ce
qui s'estoit faict et qui se faysoit pour la réception et bon
trettement de son ambassadeur; ensemble ce qui s'estoit passé en ses
premières audiences; de quoy elle s'estimoit avoyr une très grande et
perpétuelle obligation à Voz Majestez, mais s'esbahyssoit par trop de
la déclaration que Voz dictes Majestez luy avoient faicte bayller sur
le faict de la religion, en termes si peu accordables qu'elle ne
l'heût jamais ainsy pensé, ny espéré, et que c'estoit une manifeste
ropture, sur laquelle elle avoit à se douloyr non de Voz Majestez, car
le dict Sr Smith luy avoit mandé le regret que vous y aviez, ny de
Monseigneur, car ne le vouloit réputer inconstant, mais de ceulx qui
de longtemps avoient préparé leurz conseils et artiffices contre ce
propos, me demandant si j'avois veue la dicte déclaration. A quoy luy
ayant faict semblant que non, elle me l'a faicte apporter par milord
de Burgley, et lors je luy ay ramantu ce qui s'estoit passé jusques à
la responce qu'elle avoit faicte au Sr de Larchant; sur laquelle ceulx
du conseil de Vostre Majesté, d'une voix, avoient lors faicte la dicte
déclaration, ainsy que Mr de Foix la luy estoit despuis venue
apporter, et l'avoit déclarée à ceulx de son conseil.
Sur quoy la dicte Dame a uzé de beaucoup de réplicques de diverses
sortes, mais la principalle a esté qu'on luy avoit toujour faict
accroyre que Monsieur, si elle temporisoit, condescendroit enfin à se
passer de l'exercice de sa religion. Et me suis licencié en la
meilleure sorte que j'ay peu d'elle, non sans qu'elle ayt monstré du
regret beaucoup que les choses en fussent venues à ce point, mais
qu'elle estoit néantmoins fort disposée à passer oultre à contracter
une bien estroicte intelligence avec Vostre Majesté. Nous avons devisé
de l'accident de dom Francès d'Alava, lequel elle croyt estre noyé, et
que néantmoins, s'il estoit saulvé du naufrage, et retiré en quelque
endroict de ce royaulme, qu'elle m'en feroit incontinant sçavoir des
nouvelles. Sur ce, etc. Ce XXVe jour de janvier 1572.