A LA ROYNE.

Madame, l'ordre, que j'ay tenu en l'avertissement que Monseigneur m'a

commandé de donner, à la Royne d'Angleterre, a esté que, sans monstrer

de luy avoir à dyre rien de plus espécial que de coustume, après

quelques discours d'aulcunes aultres choses ordinayres, je luy ay dict

que je voulois parler plus bas sur tout ce qui me restoit à luy

remonstrer, affin qu'il ne fût entendu que d'elle seule; dont elle a

commandé incontinant d'aporter ung tabouret, et m'ayant mené assoyer

près d'elle en un coing de sa chambre privée, j'ay suivy mon propos en

ces propres termes:

Que Monseigneur avoit, ces jours passés, pryé Voz Majestez Très

Chrestiennes de luy permettre qu'il peût donner à la dicte Dame ung

advertissement, qu'il avoit naguyères heu de bon lieu, d'ung certein

faict qui touchoit grandement la personne d'elle; et qu'il se sentoit

avoyr tant d'obligation à la bonne opinyon qu'elle avoit heu de luy,

pour l'honneur qu'elle luy avoit faict de le vouloyr espouser, qu'il

ne seroit jour de sa vye qu'il ne se mict en tous les debvoirs qu'il

pourroit pour le recognoistre, encores qu'il y courust l'empeschement

de sa fortune et le dangier de sa propre vye, et qu'ilz ne le

verroient jamais estre bien à son ayse qu'il n'eust accomply ce bon

office vers elle.

Sur quoy Voz Majestez, ayant considéré que la requeste de ce prince,

vostre filz et frère, procédoit de la générosité de son cueur, et

d'une honneste affection de se vouloir monstrer non ingrat des

obligations qu'il avoit à une si grande et si vertueuse princesse,

après en avoir entendu la particullarité, non seulement aviez trouvé

bon de luy permettre d'en uzer comme il l'auroit en desir, mais

l'aviez conforté et conseillé de le faire; en quoy elle pouvoit

comprendre combien vous concouriés tous troys, voyre le quatriesme qui

n'en estoit nullement séparé, à vouloir sa conservation et son bien;

et seulement Voz Majestez avoient prescript et enjoinct à Mon dict

Seigneur que nul aultre, sinon elle seule, peût sçavoir que

l'advertissement vînt de luy, ny que le Roy et Vous, Madame, luy

eussiés conseillé de le luy mander, et que Voz Majestez me

conjuroient, en la foy et obéyssance de loyal subject et serviteur, et

sur ma vye, de le luy dire à elle seule tant en secrect, et de faire

qu'il fust tenu si secrect à tous aultres, que je la supplioys très

humblement ne trouver mauvais que je prinse sa parolle et sa promesse,

et mesmes son sèrement, en foy de princesse royalle, chrestienne,

pleyne d'honneur et de vérité, qu'elle ne diroit jamais à nulle

personne du monde qu'elle eust heu les advis de Mon dict Seigneur, ny

par ordre de Voz Majestez, ny que moy, vostre ambassadeur, luy en

eusse parlé; car cella ne luy serviroit de rien, et pourroit, en

plusieurs sortes, nuyre et estre de grand préjudice aulx deulx frères,

et encores à vous, qui estes la mère.

La dicte Dame, avec une merveilleuse attention et avec ung incroyable

desir de sçavoir que c'estoit, m'a incontinant promis qu'elle ne le

révelleroit à créature vivante, ny n'en communicqueroit rien, ny près

ny loing, à nulz de ses plus inthimes conseillers; et me l'ayant

ainsy, avec les deux mains ellevées, et puis, avec la droicte sur

l'estomac, confirmé par serment, j'ay suivy à luy dire que je luy

monstrerois la propre lettre de Mon dict Seigneur, affin qu'elle

mesmes vît tout ce qu'il m'en mandoit, et aynsy je la luy ay leue fort

distinctement; qui n'a esté sans qu'en son visage n'ayt aparu de

l'émotion et du changement, non tant pour l'indignation du mal qu'elle

oyoit estre préparé contre elle, que pour le contantement et plésir

qu'elle sentoit en son cueur de ce bon office de Mon dict Seigneur, et

de ce que Voz Majestez le luy aprovoient. Et sur cella, Madame, vous

verrez en la lettre du Roy, et encore en celle de Mon dict Seigneur,

les honnestes responces qu'elle m'a faictes, et que c'est, à ce coup,

que vous l'avez tenue et réputée à bon esciant pour propre fille, et

qu'elle vous a expérimentée pour sa très bonne mère, et que pour telle

vous recognoistra elle et vous honnorera à jamais, et aura sa vye en

plus d'estime pour la sentyr chérye et bien voulue de telz princes.

Il semble, Madame, que cest office, lequel ne peust estre jugé que

très honneste, et royal, et bien fort humein, aura proprement

produict l'effect que desirez, principallement pour Mon dict Seigneur,

et puys pour Voz Majestez, et pour le bien de voz affères; car ayant

la dicte Dame desiré de voyr une segonde foys la dicte lettre, et la

luy ayant baillée à lyre, elle a monstré, par toutes ses contenances

et par toutes ses parolles, d'en avoyr ung si grand contentement que

je ne puys dire, Madame, sinon qu'elle se tient la plus redevable

princesse de la terre à luy et très obligée à tous troys: seulement

elle s'est ung peu arrestée au premier article de la dicte lettre, et

m'a dict qu'il sembloit que Mon dict Seigneur n'espérât plus au

mariage, et qu'il le tînt pour tout rompu.

Je luy ay dict qu'elle sçavoit bien auquel il avoit tenu, mais que

tant plus debvoit elle réputer, à ceste heure, l'affection de Mon dict

Seigneur avoir esté toutjour très honnorable et très honneste, et

vuyde de toute aultre sorte d'ambition que celle de ses bonnes grâces.

Elle m'a, de rechef, demandé si, à la dathe de mes lettres, Mr Smith

avoit desjà esté ouy, et luy ayant respondu que j'estimois que non,

elle n'a plus suyvy le propos. Sur lequel il me reste, Madame, de

supplyer très humblement Vostre Majesté de croyre, et de demeurer très

fermement persuadée que, depuis le partement de Mr de Foix, je ne me

suis advancé de parler icy ung tout seul mot en ceste matière, sinon

ainsy que le Roy, ou Vous, ou Mon dict Seigneur, me l'avez escript,

qui est en substance qu'ayant Voz Majestez veu les articles elles

n'avoient voulu assoyer aulcun certein jugement sur iceulx, attandant

le personnage d'honneur de ce conseil que la dicte Dame vous voudroit

envoyer, et rien davantage; qui est bien loin de ce qu'on vous a

rapporté, et encores plus esloigné de la présomption que j'aurois

uzée trop grande, si j'avois passé plus avant, qui espère n'en uzeray

jamais de semblable. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour de janvier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 207 / 362 题