Sire, vostre dépesche, du troysiesme de ce moys, m'est arrivé le
XIIIIe, et, le jour après, je suis allé saluer la Royne d'Angleterre
de voz meilleures et plus cordialles recommandations, et luy prier le
nouvel an bon et bien heureulx de la part de Voz Majestez; puis luy ay
compté l'arrivée de Mr Smith à Amboyse, et l'ordre qu'aviez donné,
Sire, de l'envoyer rencontrer bien loing par Mr de Mauvissière, et
encores de le faire recepvoir près de la cour, et le conduyre en son
logis, par Mr de Rostein, avec commission, à ung de voz maistres
d'hostel et voz officiers, de le bien tretter, tant qu'il y sera; de
sorte que je la pouvois assurer que son ambassadeur avoit esté le bien
venu, et avoit esté receu avec toute faveur; et que, dans ung jour ou
deux, vous espériés, Sire, de l'ouyr avec dellibération de vous
monstrer très correspondant à tout ce que pourriés comprendre, par son
dire, qui seroit du desir et bonne intention de la dicte Dame.
Elle a prins en merveilleusement bonne part ce propos, qui a esté
meilleur qu'elle ne l'espéroit, car, sur une lettre qu'ung des siens,
qui est par dellà, luy avoit naguyères escripte, l'on luy interprétoit
que ceste légation ne seroit ny bien receue ny bien respondue; dont
m'a pryé de croyre qu'elle ne doubtoit plus qu'elle n'eust cest an
bien bon, puisque Voz Majestez le luy envoyoient donner, et que, de
par elles, elle l'acceptoit pour tel de fort bon cueur, et prioit Dieu
que en semblable il le vous voulût donner, et plusieurs aultres après,
très-bons et bien combles de toute félicité, et qu'elle vous rendoit
toutes les grâces, qu'elle pouvoit, de l'honneur et bonne chère que
faisiés à son ambassadeur, duquel elle s'assuroit que n'entendriés
chose aulcune qui ne fût pour vous contanter.
J'ay suivy à luy dire, Sire, que, sur l'arrivée de son ambassadeur,
celluy d'Escoce et les Escoçoys vous estoient venus faire une
recharge, comme de coustume, pour l'accomodement de leurz affères, et
que Vostre Majesté les avoit priés d'avoir encores ung peu de patience
jusques à ce qu'on vît que pourroit réuscyr de la conclusion de ce
tretté; et que vous desireriés bien fort que, cependant, pour aulcunes
occasions bien considérables, la dicte Dame voulût ordonner quelque
relasche à la Royne d'Escoce du resserrement et rigueur qu'elle luy
faysoit tenir, et pareillement à son ambassadeur: et qu'elle voulût
aussy qu'il se moyennast une suspencion d'armes entre les Escoçoys,
pour laquelle, s'il luy playsoit qu'il se fît une dépesche en commun à
ceulx des deux partys, je serois prest, à toute heure, de leur
escripre au nom de Vostre Majesté.
A ces propos elle m'a soubdain respondu qu'après que vous auriez ouy
Mr Smith, elle vouloit bien laysser à Voz Majestez de juger quel
trettement la Royne d'Escoce avoit mérité d'elle, et si l'évesque de
Roz n'avoit pas déservy le gibet, duquel elle me vouloit dire, tout
franchement, qu'il n'en estoit nullement hors de danger; et, quant aux
Escouçoys, que milord d'Housdon luy avoit escript qu'ilz estoient en
termes de prendre entre eulx une suspencion pour six sepmaines, et que
ceulx de Lillebourg persistoient toutjour à requérir ung raysonnable
accord: dont elle avoit commandé à deux de ses conseillers de réduyre
par chapitres leurs demandes, affin de les mettre en dellibération, et
que, puis après, elle feroit tout ce qu'il luy seroit possible pour
les leur faire accorder, sans toucher à rien qui peût préjudicier à
vostre alliance; mais, Sire, ny elle, ny ceulx de son conseil ne m'ont
voulu rien respondre, touchant y faire une dépesche en commun.
J'entendz que l'ung et l'aultre party vont temporisant, et qu'ilz
mènent assez doulcement la guerre, et qu'il semble qu'on ayt icy
opinyon que le Sr de Vérac a maintenant plus d'intelligence avec ceulx
d'Esterlin qu'avec ceulx de Lillebourg. Je suys après à luy faire
tenir, en ung chiffre qui est commun entre nous, le contenu de voz
lettres que luy adressés, et ce que, d'abondant, m'avez commandé de
luy escripre.
Après ce dessus, j'ay faict entendre, mot à mot, à la dicte Dame, en
la façon que je mande en la lettre de la Royne, l'advertissement de
Monseigneur, duquel n'est pas à croyre combien ceste princesse a
monstré qu'elle luy en sçavoit ung merveilleusement bon gré, et
qu'elle en sçavoit encore ung bien fort grand à Voz Majestez; et a
rapporté tout ce qu'elle a peu de ses meilleures parolles et de ses
contenances ensemble pour me faire veoyr qu'elle s'en tenoit
infiniement redevable à luy et bien fort obligée à toutz troys, et que
c'estoit une obligation de laquelle elle ne perdroit jamais la
mémoyre; bien vous suplioit, Sire, puisqu'aviez commancé d'avoir ung
si grand soing de son bien, qu'il vous pleût de le continuer, et de
croyre qu'elle, de sa part, feroit pour vous, en toutes partz qu'elle
pourroit du monde, ung très bon guet sur tout ce qui seroit du salut
de vostre personne et de la conservation de vostre grandeur; et que,
ne pouvant exprimer la consolation et contantement qu'elle sentoit en
son cueur de la concurrence de Voz Majestez avecques Monseigneur sur
ung si grand et si charitable office qu'il avoit uzé vers elle, et
attandant qu'elle vous en peult monstrer une meilleure recognoissance,
elle vous supplioit d'accepter celle d'ung mercys, que cependant elle
vous en rend le meilleur et le plus grand qu'il luy est possible de le
dyre ny penser.
Je vous puys assurer, Sire, que, quelz moyens que la dicte Dame
tiegne de pourvoir maintenant là dessus, qui ne sont petits, elle
faict en sorte qu'on ne peut ny souspeçonner ny sentir d'où cella est
venu; qui verrés, Sire, ce que j'en mande davantaige par la dicte
lettre de la Royne, vostre mère, et par celle de Mon dict Seigneur,
ausquelles me remettant; je adjouxteray au surplus, icy, comme le duc
de Norfolc a esté, dès hier, mené en jugement devant les payrs, non
sans grande creinte de sédition par la ville, quand on l'a conduict à
Ouestmester, mais l'on avoit mis beaucoup de gens en armes par toutes
les rues, et redoublé les gardes au logis de la Royne, et encores,
pour plus de seurté, il a esté mené par eau. J'espère que bientost
s'entendra toute la résolution de son faict, qui, je croy, sera de sa
ruyne. Sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de janvier 1572.
Tout à ceste heure, l'on me vient de mander que le dict duc est
condampné à mourir.