A LA ROYNE.

Madame, ce peu de motz en chiffre, que j'ay trouvés ez lettres de Voz

Majestez, du XIXe du passé, me feront estre si sogneux du propos,

qu'ilz contiennent, que j'espère qu'il ne s'en remettra rien en termes

que n'en soyez tout promptement et bien advertys; et Vostre Majesté

pourra, quand à l'aultre, de Monseigneur le Duc, se conduyre sellon

que desjà elle cognoit bien, par la négociation de Mr Smith, qu'il

sera expédient de le faire; dont si, puis après, il vous plait m'en

mander quelque chose, je mettray toute la peyne qu'il me sera possible

d'entièrement l'accomplir. Je vous donne compte, Madame, par la

lettre du Roy des aultres choses que j'ay trettées avec la Royne

d'Angleterre et avec les seigneurs de son conseil; sur lesquelles je

n'oze conseiller qu'on retarde aulcunement milord de Flemy, car il

semble que de sa prompte arrivée en Escoce dépende assés la ressource

des affères de sa Mestresse et de ceulx de son party, et encores la

conservation de vostre allience, et, possible, une plus prompte

conclusion de la confédération qui s'espère avec la Royne

d'Angleterre. Bien estimè je qu'il sera bon de n'advouer les trois

cens arquebouziers qu'il mène, et remonstrer que ce sont Escouçoys,

car aussy ce n'est ung secours digne de la grandeur de Voz Majestez;

mais que vous n'estimiés, attandu le présent estat de l'Escoce, et ce

qui s'est passé jusques à présent par dellà, qu'il puisse estre de

vostre honneur, ny de vostre debvoir, d'aulcunement empescher ny

retarder le dict Flemy; et néantmoins que vous donrez bien ordre qu'il

ne face rien au dommage de la Royne d'Angleterre ny de son royaulme,

et que mesmes, s'il plait à la dicte Dame d'entendre ensemblement avec

Voz Majestez à la paciffication du dict pays, que vous ferez révoquer

tout ce qui y sera passé de gens de guerre; et vous supplye très

humblement, Madame, d'uzer ainsy en toutes sortes, vers le dict Sr

Smith, qu'il cognoisse une droicte intention et une bonne inclination

de Voz Majestez vers sa Mestresse, et qu'il ayt occasion de luy en

escripre en fort bonne façon, car toutes choses icy pendent, à ceste

heure, bien fort des bonnes responces qu'il mandera que Voz dictes

Majestez luy auront faictes.

Néantmoins je vous veulx bien advertyr, Madame, que, le XXVIIIe du

passé, le capitaine Cage a esté envoyé de Barvic vers ceulx de

Lillebourg pour les presser par promesses, par offres, par présans, et

enfin par grandz menaces, de se soubzmettre à l'obéyssance du régent,

ou qu'aultrement la Royne d'Angleterre leur fera renverser le chasteau

sur leurs testes; et leur a apporté des articles, de la part du dict

régent, comme pour parvenir à ung accord, mais, en effect, c'est pour

retirer, si faire se peult, le chasteau hors des meins du capitaine

Granges; de quoy j'espère qu'il se sçaura bien garder. Et cependant

ceulx cy ont envoyé une commission aux gouverneurs des portz de Houl

et de Neufcastel qu'ilz ayent à mettre, dans le XIIe de ce moys, cinq

navyres de guerre dehors, avitaillés pour deux moys, pour quatre cens

cinquante hommes, affin de se tenir sur la coste d'Escoce pour

empescher, à ce qu'ilz disent, la descente de milord de Sethon et de

milord Dacres, mais je crains que ce soit au dommaige de milord de

Flemy, s'il n'est plus tost arrivé par dellà.

Sir Raf Sadeller est party, le XXVIIIe du passé, pour aller garder la

Royne d'Escoce, pendant que le comte de Cherosbery vient présider en

la cause du duc de Norfolc avec les douze pairs. Il me semble, Madame,

que les depportemens de ceulx cy vous admonestent bien fort de presser

ce qu'avez à faire avec eulx, et tirer, le plus tost que pourrez, une

conclusion de la négociation de Mr Smith, sans en remettre rien au

temps; car ilz se veulent trop servyr d'icelluy pour leurs commoditez,

et n'ont nulle considération aulx vostres: et puys leurs évènementz

sont si incertains et muables qu'il les fault prendre, pendant qu'on

les trouve en une si bonne disposition comme à présent ilz sont, ou

bien le tout reviendra despuys à rien.

J'entendz que dom Francès d'Alava, voulant par trop précipiter son

retour en Espaigne, s'est embarqué, avec plusieurs aultres, par ung si

maulvès temps, en Zélande, que leur vaysseau et tous ceulx qui

estoient dedans se sont perduz. L'ambassadeur d'Espaigne, qui estoit

icy, est encore attandant à Gravesines le mandement du duc d'Alve, et

luy a l'on préparé deux navyres de conserve pour le passer dellà. Sur

ce, etc. Ce IIIe jour de janvier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 200 / 362 题