AU ROY.

Sire, sans aultre occasion que pour donner les bonnes festes à la

Royne d'Angleterre, je la suys allé trouver le lendemain des Innocens,

laquelle a heu très agréable ce mien office, pour luy estre une

signiffication de vostre bonne volonté vers elle, et ung tesmoignage à

ung chacun comme vous vivez en une fort bonne intelligence l'ung

avecques l'aultre; de quoy elle m'a remercyé beaucoup de foys: et m'a

dict plusieurs bonnes parolles de la ferme dellibération, en laquelle

elle se confirmoit, de plus en plus, de se vouloir perpétuer en vostre

amytié. Et bientost après, Sire, j'ay receu vostre dépesche du XIXe du

passé, que m'avez envoyée par Nicollas le chevaucheur; sur laquelle je

suis retourné, le premier de ce moys, donner le bon an à ceste

princesse, et luy ay racoumpté tout ce que me mandiez de la paix de

vostre royaulme, qui a grandement servy à luy oster deux escrupulles,

qu'on luy avoit desjà imprimés du contrayre, l'ung pour l'émotion de

Paris, et l'aultre de ce qu'on luy avoit faict acroyre que monsieur de

Guyse et monsieur l'Admyral avoient commencé de s'accompagner; de quoy

je l'ay bien fort aultrement persuadée, sellon que j'en ay trouvé les

propos très bien et très sagement desduictz ez lettres de Vostre

Majesté; et que vostre royaulme estoit, grâces à Dieu, si paysible que

vous luy pouviez fort franchement offrir les moyens, les forces et les

commodités qui y estoient, comme chose que Dieu avoit tout entièrement

remise en vostre mein et en vostre puyssance.

De quoy la dicte Dame, s'estant adressée à Dieu, a monstré de le louer

et remercyer, de bon cueur, de ceste tant bonne nouvelle, et m'a prié

de ne vous en représenter moins grande la conjouyssance qu'elle vous

en faisoit, que si ce fût pour la propre tranquillité de son estat; et

que c'estoit ung des fruictz qui vous seroit desjà de la grande

réputation, qui court au monde, de la fermeté de vostre parolle et

vérité de voz promesses, et que de meilleurs et de plus grandz vous en

proviendroient encores; dont vous vouloit prédire, Sire, que le

dernier jour de l'année passée auroit miz fin à tous les troubles de

vostre royaulme et à toutes les souspeçons d'iceulx, et que vous ne

verriés, du premier de ce nouvel an en là, sinon toute obéyssance et

confience de voz subjectz; et m'a allégué aucuns signes pour quoy

Vostre Majesté debvoit croyre qu'elle vous seroit heureuse prophète en

cest endroict; que elle acceptoit, au reste, l'offre, que luy faysiez,

des commodictés de vostre royaulme, tout ainsy qu'elle vous offroit de

bon cueur toutes celles du sien, et croyoit que de la bonne

correspondence, que Mr Smith trouveroit maintenant en Voz Majestez,

l'on verroit réuscyr bientost la conclusion des choses qui

s'espéroient, et se desiroient entre vous. Et, avant finyr ce propos,

estans à regarder le bal, elle en a introduict ung aultre, bien

gracieux et modeste, des playsirs et honnestes passe temps qu'on se

mettroit en debvoir par tout ce royaulme de donner à Monsieur, s'il

venoit par deçà; ez quelz elle ne fauldroit de l'acompagner toutjour,

affin que les ans, qu'elle avoit plus que luy, luy semblassent moins

ennuyeulx: et n'a obmiz d'adjouxter à cella aulcuns motz bien exprès

et aulcunes démonstrations propres pour signiffier qu'elle le disoit

avec une bonne et bien honneste affection vers luy; et néantmoins n'a

layssé de me toucher, en passant, comme ung Escouçoy la venoit

d'advertyr que milord de Flemy embarquoit des Françoys pour passer en

Escoce, ce qu'elle ne sçavoit comment le debvoir prendre, et que, s'il

en advenoit rien contre ce que je luy avois toutjour faict espérer de

vostre amytié, qu'elle s'en prendroit bien asprement à moy.

A cella, Sire, parce que j'estois adverty qu'aussitost qu'elle avoit

heu ceste nouvelle de Mr Flemy, elle avoit commandé qu'on rénovât, si

faire se pouvoit, l'accord avec les depputés du Roy d'Espaigne pour

d'aultant se réfroydir de vostre costé, je luy ay respondu qu'elle ne

debvoit demeurer en aulcun doubte qu'elle n'obtînt par maistre Smith

tout ce qu'elle vouldroit honnorablement desirer de vostre amytié et

de toute la France; et, quand à l'embarquement de milord de Flemy, que

je n'en avois rien entendu; bien me souvenoit il que Vous, Sire,

l'aviez fort souvent faicte prier de se vouloyr esclarcyr avecques

vous comme vous porriés, tout ensemble, satisfaire à vostre honneur et

debvoir vers la Royne d'Escoce et vers les Escouçois, et luy complayre

à elle en cest endroict; et que je luy respondois de ma vye que Vostre

Majesté estoit encores en ceste mesmes volonté, et qu'il ne tiendroit

sinon à elle que le tout ne se rabillât fort bien et bientost.

Et pour la confirmation de cella, je luy ay monstré l'offre, que

Vostre Majesté luy faysoit, d'accomoder le traffic de ses subjectz en

vostre royaulme: ce qu'elle n'a peu dissimuler que n'en ayt receu ung

très grand plésir, et m'a prié d'en bailler l'article de vostre lettre

au comte de Lestre affin de le communicquer à ses merchandz.

Et là dessus, avec démonstration de grand contentement, elle s'est

retirée pour aller à ses prières, et m'a aussitost envoyé le dict

comte de Lestre; lequel, après m'avoir faict ung long discours comme

ilz avoient nouvelles que milord de Flemy avoit recouvert quinze mil

escus du douaire de sa Maistresse, et dix mil escus de Vostre Majesté,

avec des armes et monitions, et congé d'embarquer troys cens

arquebouziers, il m'a infiniement conjuré de vous supplyer très

humblement, Sire, que vueillés faire différer l'embarquement, sellon

que j'avois bien peu comprendre, par la dernière conférance d'entre

luy, milord de Burgley et moy, que sa Mestresse n'avoit intention de

procéder par armes en Escoce, et qu'il luy eust esté bien aysé d'y

envoyer deux et troys mil hommes si elle l'eut voulu faire, mais s'en

estoit engardée pour l'amour de vous; et que, si ceulx de Lislebourg,

qui depuis naguyères avoient gaigné l'advantage sur les aultres en

quelques rencontres, venoient à estre renforcés de ce secours, il est

indubitable qu'ilz essayeroient d'entreprendre plus avant, et sa

Mestresse s'y vouldroit oposer, dont pourroit naistre quelque accident

qui romproit le bon propoz d'entre Voz Majestez et voz deux royaulmes;

à quoy il auroit ung infiny regret pour estre celluy qui avoit promeu

et advancé la part de Vostre Majesté en ce royaulme, et avoit reculé

d'aultant celle d'Espagne, non sans qu'on guétât une occasion sur luy,

comme pourroit bien estre ceste cy, pour luy en faire ung très grand

reproche.

Je luy ay commémoré, Sire, les grandz et honnestes debvoirs, ès quelz

Vostre Majesté s'estoit toutjour mise et avoit faict mettre la Royne

d'Escoce et les Escoçoys vers la Royne, sa Mestresse, sur l'accord de

ces affaires, si bien que vous en demeuriez très justiffié envers Dieu

et les hommes, et luy mesmes cognoissoit très bien qu'en toutes sortes

c'estoit à vous de vous pleindre, et à moy de me douloyr infiniement

de l'honte et confusion, en quoy ilz m'avoient miz vers Vostre

Majesté, sur la négociation de ce faict; néantmoins que la chose

estoit encores si entière, et Vous, Sire, si parfaictement bien

disposé vers la Royne, sa Mestresse, et vers ce royaulme, et encores

tant bien incliné vers le dict sieur comte que, si luy et milord de

Burgley vouloient regarder à quelque bon expédient là dessus entre Voz

Majestez, que j'espérois que vous le suyvriés et le feriés suyvre à

milord de Flemy, encore que j'osois bien asseurer que ces trois cens

arquebouziers n'estoient ung secours qui procédât de vous, car le luy

heussiés baillé aultrement grand et mieulx forny; bien les priois

d'avoir esgard à vostre réputation, car non seulement vers eux, vers

lesquelz vous la voudriés mesurer, aultant qu'il vous seroit possible,

sellon leur contantement, mais vous aviez besoing de la conserver

entière vers tous les aultres plus grandz et plus éminentz estatz de

la terre, et desiriés surtout qu'elle y parvînt clère et non entachée

d'avoir jamais fally à voz alliés. Et ay dict cella, et d'aultres

choses appartenant à ce propos, si franchement au dict comte que luy

mesmes enfin m'a confessé leur propre tort, et qu'il me promettoit

d'en aller incontinent communiquer à milord de Burgley en son lict, où

il estoit malade, et que bientost il m'en manderoit une response qui

me contanteroit. Laquelle a esté, Sire, que Mr Smith aura commission

de tretter avec Vostre Majesté de ce particullier, et de tout le faict

de l'Escoce, en telle sorte que vous cognoistrez que, de ce costé,

l'on n'y veult procéder qu'avec vostre bonne intelligence, et que

cependant il ne sera envoyé nulles forces d'icy à ceulx du Petit Lith.

Le jour d'après, les depputez de Flandres sont retournés en cour au

mandement qu'on leur en avoit faict, avec espérence de meilleure

responce, mais il leur a esté percisté en celle mesmes de devant, et

leur a esté davantage offert des passeports, sans qu'ilz les ayent

demandés, affin de se retirer; mais ilz ne les ont acceptés, et

attendent ung exprès commandement là dessus de ceste princesse, ou ung

congé du duc d'Alve. Sur ce, etc.

Ce IIIe jour de janvier 1572.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 199 / 362 题