AU ROY.

Sire, j'ay esté, mardy dernier, devers la Royne d'Angleterre, et, le

mècredy, elle m'a faict convyer à diner avec elle chez milord de

Burgley, qui luy a faict le festin des nopces de sa fille avec le

comte d'Oxfort; et le Sr de Sueneguem, depputé de Flandres, y a esté

toutes les deux foys.

J'ai heu assés d'argumentz, prins des lettres de Vostre Majesté, du

dernier du passé et premier d'estuy cy, pour entretenir ceste

princesse, laquelle a monstré de demeurer merveilleusement contante de

ce que je l'ay fort asseurée que vous persévériez, de plus en plus,

Sire, au ferme propos d'establyr une bonne et perdurable amytié avec

elle; et que c'estoit sur la mutuelle bonne estime, que toutz deux

avez de la vertu l'ung de l'aultre, que vous entendiez la fonder

principallement de vostre costé, sellon que vous aviez en beaucoup

d'honneur ses vertuz, ainsy qu'elle louoit souvent celles qui sont en

Vostre Majesté; et que vous espériez que d'une si saincte

confédération, comme ceste cy, qui seroit toute posée en vertu, vous

parviendriez à toutz les aultres bons, et utilles, et desirables

effectz qu'auriez à desirer l'ung de l'aultre, ou pour voz personnes

ou pour voz estatz, ou pour voz subjectz. Et luy a semblé que

c'estoit desjà ung commancement de procéder, bien ouvert et franc de

vostre costé, Sire, que de luy faire entendre ce qui estoit advenu de

dom Francès d'Alava[20], et luy toucher aussi de l'entreprinse, que Mr

de Mondocet vous a escript, qui estoit entendue à Bruxelles sur ce

royaulme, laquelle avoit esté interrompue; de quoy vous estiez bien

fort ayse: et pareillement que vous n'estimiez la guerre de Levant si

achevée que le Roy d'Espaigne fût pour entreprendre encores rien en la

mer de deçà, avec les aultres particullaritez de la première audience

qu'avez donnée au Sr de Quillegrey. Qui ont esté toutz propos ès quelz

j'ay bien vollu, Sire, y aller assés réservé, affin qu'en cerchant de

satisfaire à la dicte Dame, je peusse comprendre de ses propos comme

elle y estoit disposée.

[20] Don Francès d'Alava avait succédé, comme ambassadeur du roi

d'Espagne en France, à _Chamoné_, en 1566. Il fut forcé de

quitter l'ambassade par suite de divers mécontentemens qu'il

avait donnés au roi, auprès duquel il fut remplacé, en décembre

1571, par _Aguilon_. (_Archives de Symancas._)

Laquelle m'a respondu, quant au premier, qu'elle se réputoit fort

heureuse que son règne se raportât en temps qu'elle peust contracter

alliance et intelligence avec ung roy si vertueulz, si entier et si

généreux, comme est Vostre Majesté, adjouxtant, par parolles fort

expresses et confirmées par sèrement, que vous estiez aujourduy prince

de ce monde, de qui elle prisoit et desiroit plus l'amytié, et à qui

elle en vouloit plus randre; et, quand à dom Francès, qu'elle sçavoit

qu'il vous avoit esté très pernicieulx ministre, l'espace de huict

ans, et qu'il estoit malaysé que ne vous en fussiez aperceu, dont

vostre bonté estoit de tant plus grande que vous l'aviez longuement

souffert; et qu'enfin elle, de sa part, s'estoit résolue de renvoyer

l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, pour semblables mauvais

offices, qu'elle avoit vériffiez contre luy, d'avoir sollicité les mal

contantz, et encores plusieurs des bien contantz de ce royaulme, à

rébellion, de quoy elle s'estoit pleinte au Roy d'Espaigne par

diverses foys; et mesmes l'avoit envoyé prier, par ung gentilhomme

exprès, qu'il le vollust retirer, et que, s'il en vouloit envoyer ung

aultre, paysible, et qui n'excédât poinct sa charge, qu'elle le

recepvroit de bon cueur, et en envoyeroit encores ung résider prez de

luy, s'il le vouloit de mesmes bien tretter, et qu'elle estoit encores

en ceste vollonté; que ce luy estoit grand plésir que vostre agent de

Flandres vous eust faict veoir que, non sans cause, elle avoit prins

souspeçon des entreprinses de dellà, et qu'elle espéroit bien que

Dieu, qui luy avoit baillé le moyen de descouvrir les secrectes, luy

donroit le loysir de remédier à celles qu'on vouldroit entreprendre

ouvertement, premier qu'on fût prest de les exécuter. Et puys, tout

bas, m'a adjouxté qu'elle avoit toutjour faict conscience de troubler

les estatz de ses voysins, mais puysque le Roy d'Espaigne travailloit

beaucoup à soublever et altérer le sien, ainsy qu'elle en avoit la

vériffication en sa main par ses propres lettres, et par plusieurs de

celles de ses ministres, qui ont esté surprinses, et encores par des

marques et enseignes de ses bagues, qui debvoient servyr à conduyre

l'entreprinse, qu'elle ne se tenoit plus obligée aulx respectz qu'elle

luy avoit toutjours gardé jusques icy vers ses Pays Bas, et qu'elle en

lairroyt courir la fortune.

Au regard des choses d'Escoce, elle a donné des interprétations assés

coulorées à la négociation de milord d'Housdon, parce que je l'ay

asseurée que Vostre Majesté, l'ayant sceue par la voye de la mer, y

avoit trouvé des trêtz, qui vous sembloient bien esloignez de la bonne

intelligence qui se recerche entre vous. Dont, (après ung long

discours de l'ingratitude qu'elle reproche à la Royne d'Escoce, qui

sans elle estoit venue à tel désespoir de ses affaires que

vollontairement elle desiroit renoncer à sa couronne en faveur de son

filz, de quoy elle se repentoit bien de l'en avoir engardée), m'a

remiz d'en conférer avec ceulx de son conseil, m'asseurant qu'elle ne

cerchoit rien en cest endroict qui fût à l'intérest de vostre

couronne. Et n'y a heu nul de ces propos, qu'elle m'a dict à part, ny

de ceulx qu'elle a parlé hault, ny aulcune sienne démonstration, que

tout n'ayt tendu à monstrer une bonne inclination vers Vostre Majesté.

L'ambassadeur d'Espaigne a obtenu d'elle de pouvoir advertyr le duc

d'Alve de son congé, premier que d'estre contrainct de sortyr de ce

royaulme, mais cependant l'on luy a commiz ung gentilhomme à sa garde.

Ceulx cy ont quelque adviz que le duc de Medina Cœli est embarqué

avec six mil hommes, et jugent que le Roy d'Espaigne, soubz colleur de

la conduicte de ce gouverneur qu'il envoye en Flandres, vient fornyr

le pays de plus grand nombre d'Espaignolz, craignant y avoir la

guerre, ou bien que c'est pour faire quelque descente en Escoce ou en

Yrlande; dont se parle de getter de grandz navyres en mer, lesquelz je

crains qu'aillent, puys après, au dommaige de l'Escoce. Sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de décembre 1571.

_Par postille à la lettre précédente._

Le comte de Mongomery, vollant passer à Dieppe, a esté rejetté

deçà par tormante avec grand dangier. J'ai adviz, touchant sa

négociation avec la Royne d'Angleterre, qu'il luy a dict que

monsieur l'Admyral avoit faict tout ce qu'il avoit peu pour vous

persuader la guerre contre le Roy d'Espaigne, mais ne vous y

avoit peu encores admener, toutesfoys n'en estoit hors

d'espérance; qu'elle avoit soigneusement adverty le dict

Mongomery estre expédiant, pour la seurté de ceulx de la

religion, de ne se dessaysir de la Rochelle et aultres places

qu'ilz tiennent; que, despuys qu'il est party, il a esté faict

ung département de deniers dans la Tour, et ont esté miz à part

cent mil escuz, lesquelz le trézorier a dict estre pour France,

et juge l'on que c'est plus pour accommoder ceulx de la religion

que pour nul aultre effect.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 193 / 362 题