Sire, le unziesme de ce moys, feste de St Matin, le comte de Lestre,
et l'admyral d'Angleterre, et milord de Burgley, maistre Smith, milord
de Boucaust, et aulcuns aultres seigneurs de ce conseil et de ceste
court, ont vollu venir prendre leur diner en mon logis, lesquelz, pour
l'heure, se sont monstrez bien disposez vers la France, et avoir toutz
une bonne affection à la grandeur et prospérité de Vostre Majesté.
Et le comte, à part, m'a dict qu'il voyoit la Royne, sa Mestresse, si
fermement résolue de persévérer en vostre amytié qu'elle estoit pour
ne s'en despartyr de toute sa vie, si le deffault ne venoit de vostre
costé; à quoy il la vouloit confirmer davantaige par toutz les moyens
et plus instantes persuasions qu'il luy seroit possible, comme à chose
où sa vie et son honneur estoient conjoinctz, et que je ne fisse
aulcun doubte qu'elle ne passât oultre à contracter ou l'alliance
encommancée, ou bien une fort estroicte confédération avec Vostre
Majesté, et qu'elle n'accommodât, pour vostre respect, les choses
d'Escoce, pourveu que ne la fissiez presser de se despartyr de la
déterminée résolution, et nullement muable, qu'elle avoit naguières
faicte, de ne se désemparer jamais de la personne de la Royne
d'Escoce.--«Car avoit opinion, dict il, que, à cause des pratiques que
la dicte Royne d'Escoce continueroit avec le Pape, ou avec le Roy
d'Espaigne, et avec ses parantz et aultres estrangiers, ou bien avec
les propres subjectz de ce royaulme, la dicte Royne, sa Mestresse, ne
sçauroit vivre, une seule heure, bien asseurée en son estat, aussitost
que celle d'Escoce seroit remise au sien.» Et pourtant me prioyt que
dorsenavant je vollusse dresser les affaires, dont j'avois à tretter
de cecy avec Vostre Majesté, et pareillement avec la dicte Dame, à ung
tel cours qu'ilz peussent prendre le chemyn qu'il me disoit; et qu'il
me vouloit asseurer que ceulx d'Esterling n'avoient entreprins
d'assiéger Lillebourg que par l'espérance d'avoir secours de la Royne,
sa Mestresse, mais qu'elle s'estoit excusée de le leur bailler pour
n'offancer Vostre Majesté, dont ilz s'estoient incontinent levez; par
ainsy, qu'il failloit que Vostre Majesté, et elle conjoinctement,
missiez ce pays là en quelque meilleur ordre qu'il n'est, et
establissiez une bonne unyon entre les trois royaulmes, et qu'il ne
fût pour un temps parlé en nulle façon de la personne de la Royne
d'Escoce.
Je luy ay infinyement gratiffié ces premiers bons propos d'amytié, et
n'ay rien obmis de ce qui luy pouvoit confirmer et luy accroistre
l'occasion de confirmer la Royne sa Mestresse; et quant à ceulx cy de
la Royne d'Escosse, que je suplioys la Royne, sa Mestresse, de se
laysser persuader qu'il estoit très nécessaire que Vous, Sire,
demeurissiez vostre propre arbitre de ce qui pouvoit concerner vostre
honneur et vostre intérest en cest endroict; mais qu'elle creust
fermement que vous observeriez toutes les considérations et respectz,
deubz à l'honneur, et à la seurté, et aulx advantaiges de la dicte
Dame, pour les luy randre bien entiers, tout ainsy comme si c'estoit
pour vostre propre grandeur.
Milord de Burgley, de soy mesmes, est retourné aulx premiers propos de
l'alliance, et qu'il estoit besoing de la parachever ou bien de faire
une si estroicte confédération qu'on ne l'estimât moings que ung
mariage, et a monstré que la Royne, sa Mestresse, y estoit bien
disposée et luy très affectionné, et qu'en jour de sa vie il n'avoit
heu nul plus grand regrect que de ne pouvoir meintenant accomplyr ce
voyage devers Vostre Majesté; néantmoins qu'aussitost que l'examen de
l'évesque de Roz seroit paraschevé, la dicte Dame vous dépescheroit
sans doubte ung personnaige d'honneur, et il pensoit que ce seroit
milord de Boucaust.
Despuys, icelluy de Boucaust m'en est venu parler en une façon si
bonne et si pleyne d'honneste desir, que je ne m'en puys que
infinyement bien louer, et m'a dict que la Royne, sa Mestresse, luy en
avoit fort privéement tenu propos; mais qu'il luy avoit respondu que,
de tant qu'il avoit une foys engaigé son honneur, et encores plus
expéciallement l'honneur de la parolle d'elle, à Voz Majestez, qu'il
aymoit mieulx qu'elle le fist, à ceste heure, mettre dans la Tour que
de le renvoyer en vostre présence, sans vous aporter l'expresse et
bien asseurée conclusion des choses qui s'attendoient entre vous. Sur
quoy elle luy avoit asseuré qu'il emporteroit un bien ample pouvoir
avec luy, qui seroit expédié soubz son grand sceau, et encores plus
expressément scellé du desir de son affection.
Je continueray, Sire, de réduyre ces propos, le plus qu'il me sera
possible, au poinct que m'avez faict comprendre de vostre intention,
et descouvriray cependant ce que je pourray de la leur; qui supplie
Vostre Majesté de considérer combien ceste résolution qu'ilz ont
faicte, de vouloir détenir toutjours la Royne d'Escoce en leurs mains,
et oprimer son authorité, les fera précipiter d'envoyer vollontiers
leur secours contre ceulx qui sont pour elle en Escoce, et cella me
mect en peyne que j'ay desjà adviz, mais non encores assés certain,
que la commission est expédiée à Milord de Housdon de capituler avec
ceulx d'Esterlin, et de leur accorder jusques à quatre mil hommes,
s'ilz les demandent, et aultant qu'il leur sera besoing d'artillerye,
de munitions, d'armes et d'argent, pour parachever l'entreprinse de
Lillebourg. Néantmoins, Sire, je me conduyray toutjours, entre ces
deux divers propos d'amytié et de querelle, sellon l'instruction de
voz précédantes dépesches, et sellon celles que je recepvray, d'heure
à aultre, de Vostre Majesté.
L'ambassadeur d'Espaigne et le bailly de Flandres, qui sont icy, sont
venuz, despuys deux jours, continuer la conjoyssance de la victoyre
contre le Turcq, à disner en mon logis, lesquelz m'ont asseuré de la
confirmation d'icelle, bien qu'en ceste court l'on feist grande
difficulté de la croyre, au moins de la croyre si grande; et puis
m'ont dict qu'ils estoient bien marrys du retardement du Sr Fiesque,
parce que les Anglois pressoient de faire la vante des merchandises,
et ne vouloient croyre que icelluy Fiesque demeurast à cause que le
duc d'Alve ne peult signer sa dépesche, ny sa commission et articles;
néantmoins qu'il estoit vray qu'il n'y avoit nul aultre empeschement
que celluy là, et qu'il ne pouvoit guières plus tarder. Et le dict
sieur ambassadeur a monstré d'estre en quelque espérance qu'après la
conclusion de cest affaire, le Roy, son Maistre, l'envoyera résider
prez de Vostre Majesté, ce qu'il desire grandement; et j'ay si bonne
opinion de sa vertu et modération, et de sa bonne conscience, qu'il ne
fera sinon bons offices de paix et d'entretennement d'amytié, si ceste
légation luy est commise. Et sur ce, etc. Ce XVe jour de novembre
1571.