A LA ROYNE.

Madame, j'escriptz en la lettre du Roy ung peu au long ce que les

seigneurs d'Escoce, qui suyvent vostre party, m'ont mandé et ce que je

leur ay respondu, affin que Voz Majestez puyssent plus clairement

juger des choses de dellà, et me commander comme j'auray à me conduyre

icy sur icelles. Je mande aussi ce qui s'est passé en ceste dernière

audience avec la Royne d'Angleterre, et comme elle persévère de

desirer l'amytié et bonne intelligence de Voz Majestez Très

Chrestiennes, et néantmoins ne laysse de persévérer toutjours en ses

dellibérations sur l'Escoce. Or ay je cogneu, Madame, qu'elle s'est

donnée quelque souspeçon de ceste tant absolue victoire, que

l'ambassadeur d'Espaigne luy a mandée par escript que le Roy, son

Maistre, avoit gaignée sur le Turc, comme s'il heust desjà tant

achevée ceste guerre, qu'il ne restât plus aulcun vaysseau au Turc

pour s'oser plus monstrer en mer; et que le dict Roy Catholique fût

pour torner, à ceste heure, ses entreprinses de mer, du costé de deçà,

sur l'Yrlande, ou à venger ces injures des prinses. Et luy en est creu

le doubte, parce que le Sr Thomas Fiesque met beaulcoup à apporter la

conclusion de l'accord des dictes prinses; néantmoins il a escript

qu'il espère partir dedans huict jours, et que le retardement n'est

que la difficulté qu'aulcuns merchans ont faicte de soubsigner les

articles, lesquelz ilz estiment estre trop à leur perte, néantmoins

qu'il les a enfin persuadez de s'en contanter, et les leur a faict

signer; mais la goutte cependant a prins si fort à la main du duc

d'Alve, qu'il n'a peu ny signer iceulx articles, ny la dépesche du

dict Fiesque; qui pourtant est encores arresté pour bien peu de jours,

mais que le tout estoit en fort bons termes, et qu'il partyroit sans

doubte aussitost que le dict duc se trouveroit ung peu mieulx. Et sur

ce, etc.

Ce Xe jour de novembre 1571.

Ceste nuict passée, par commandement de la Royne d'Angleterre, a

esté faict ung grand nombre de feux par les rues, et sonné les

clocles, et est l'on allé aux esglizes rendre grâces à Dieu, et

se resjouyr par toute la ville de la victoire contre le Turcq.

L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, en a faict les feux et

festins de joye, où j'ay esté des premiers convyé.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 174 / 362 题