AU ROY.

Sire, le segond jour que Lillebourg a esté assiégé, ceulx de la ville

ont miz ung soldat, serviteur de la Royne d'Escoce, dehors, qui a

prins le hasard de me venir trouver, lequel m'a apporté, en douze

petites pièces de papier, cachées sur luy, douze petitz chiffres du Sr

de Vérac, desquelz je vous envoye l'extrêt: par où vous verrez, Sire,

en premier lieu, la nécessité de ceulx qui suyvent le party de Vostre

Majesté par dellà; secondement, ce que le Sr de Vérac juge estre

besoing de faire, non seulement pour les fortiffier, mais pour les

emparer de vostre protection par lettres expresses de Vostre Majesté;

et tiercement, les dilligences que la Royne d'Angleterre faict pour

supprimer du tout l'authorité de la Royne d'Escoce et relever celle du

petit Prince son filz, espérant que, par la protection qu'elle se

veult attribuer du dict Prince, et de l'establissement qu'elle veult

donner à ceux qui deppendent d'elle, par dessus ceulx qui dépendent de

Vostre Majesté, de tirer enfin toute l'Escoce à sa dévotion. Sur quoy,

Sire, j'ay renvoyé en dilligence le mesmes soldat avec pareil nombre

de petitz chiffres, au dict Sr de Vérac, affin de confirmer et

conforter les seigneurs du bon party.

Et incontinent après, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre pour

continuer la gracieuse négociation d'amytié, qui est commancée entre

Voz Majestez, et l'ay asseurée fermement de vostre bonne et droicte

intention vers elle, et qu'elle ne doibt faire aulcun doubte que

celluy des seigneurs de son conseil, qu'elle vous envoyera, ne luy

raporte tout ce qu'elle vouldra honnorablement desirer de vostre

amytié, et que tant plus vous entendrez qu'il sera inthime et

confident d'elle, plus Voz Majestez Très Chrestiennes s'eslargiront à

parler ouvertement et franchement avecques luy; que vous estes bien

marry de l'ennuy et fâcherie qu'elle a de ces entreprinses, qu'elle a

descouvert qu'on vouloit faire contre elle et contre son estat; et

qu'il n'est rien en quoy elle vous veuille employer, pour les remédier

et pour meintenir sa grandeur et le repoz de ses subjectz, que vous

n'y soyez aussi disposé comme pour vostre propre bien; que Monseigneur

vostre frère s'y offre, avec tout le moyen qu'il a, et d'y employer

aultant vollontiers sa propre personne, qu'en entreprinse où Dieu

l'ayt jamais conduict; que tout ainsy que vous desirez la prospérité

de ses affaires, ainsy luy voulez vous faire part du bon progrez des

vostres; et comme, par une conférance des seigneurs de vostre conseil

avec monsieur l'Admyral et ceulx de la nouvelle religion, vous avez

miz une résolution à toutes les difficultez qui pourroient survenir

sur l'entretennement de vostre éedict de pacciffication, de sorte

qu'il ne reste rien qui puysse jamais plus ralumer le feu en vostre

royaulme; de quoy vous avez bien vollu vous conjouyr avec elle comme

très asseuré qu'elle en est véritablement bien ayse.

Lesquelz propoz, Sire, je vous puys asseurer qu'elle a monstré de les

recevoir toutz à ung très singulier playsir, et, après avoir usé de

plusieurs sortes de très honnestes mercyemens, sur la continuation de

la bonne vollonté et bienveuillance, dont Voz Majestez et Monseigneur

voulez persévérer vers elle, et de voz honnorables offres au meintien

de son estat, qui est chose qu'elle met en très grand compte, et ayant

commémoré plusieurs choses à vostre grande louange, et de la Royne

vostre mère, et de Monseigneur, et nomméement de l'intégrité,

droicture, vérité et plusieurs sortes de grande valleur qu'elle sçayt

qui resplendissent en Vostre Majesté, elle m'a dict qu'elle se veult

perfectement confirmer en vostre amytié et bonne intelligence; et qu'à

cest effect elle vous dépeschera sans doubte ung personnaige

d'honneur, aussitost que ces affaires criminelz, qui tant la

tourmentent, luy en auront layssé prendre le loysir, et que cependant

elle vous fera par son ambassadeur entendre la juste occasion du

retardement. Puys, en lieu de la querelle, que le comte de Lestre

m'avoit adverty qu'elle me feroit, qui n'a esté que du secrétaire de

Mr de Roz, lequel elle m'a dict que j'avois retiré en mon logis, à

quoy je luy ay fort bien satisfaict, elle m'a remercyé au reste des

bons déportemens qu'elle s'aperçoyt et descouvre, de jour en jour, que

je use et que j'ay toutjour usé en ceste mienne charge par deçà; ce

qui luy faict prendre plus grande confiance de Vostre Majesté, qui

estes mon Mestre; et s'est prinse là dessus à me compter fort

privéement d'aulcuns poinctz, qu'elle dict qui se vériffient contre

ceulx qui sont dans la Tour, et que leur cause s'en va desjà toute

instruicte pour la mettre du premier jour en jugement; et a faict son

discours là dessus assés long.

Puys, j'ay reprins le propos pour luy dire qu'en la dernière partie de

la lettre, que j'avois receue de Vostre Majesté, du XXe du passé,

estoit contenu que Mr de Glasco, milord de Flemy et milord de

Levinston vous estoient venuz remonstrer le misérable estat de la

Royne, leur Mestresse, jusques à vous parler du dangier qu'ilz

craignoient de sa vie, et qu'elle n'estoit plus tenue comme libre, ny

comme princesse souveraine, et qu'on n'avoit esgard à sa qualité

royalle, ny à celle de son ambassadeur, non plus qu'à personnes

privées; et davantaige vous avoient remonstré la désolation de leur

pays, dont vous avoient instantment requiz de leur déclairer trois

choses: la première, si, après avoir longuement espéré en Vostre

Majesté et avoir attandu, avec grand pacience et avec la grand ruyne

de leur estat, que vous eussiez miz fin aulx guerres et troubles du

vostre, vous vouliez poinct, à ceste heure, faire une ouverte

démonstration, pleyne d'effect, d'entretenir l'alliance qu'ilz ont de

tout temps avec vostre couronne, sellon que les trettez vous y

obligeoient, et mettre quelque prompt remède en leurs affaires; la

segonde, si vous vouliez pas meintenir en vostre protection la Royne

d'Escoce et le Prince son filz, et son royaulme, et les bons subjectz

du pays, ainsy que vos prédécesseurs l'avoient toutjours faict, ou

s'il leur conviendroit d'avoir meintenant leurs recours ailleurs; et

la tierce, si vous vouliez pas incister aulx promesses que la dicte

Royne d'Angleterre vous avoit faictes pour le bon trettement, et la

liberté, et restitution de la Royne d'Escoce. A quoy Vostre Majesté,

meu d'une magnanimité et générosité naturelle de ne vouloir deffaillir

à voz amys et alliez, leur aviez respondu qu'ilz eussent à bien

espérer de vous en tout ce que les trettez de l'alliance vous

pouvoient obliger vers eulx, et que vous vouliez prendre temps d'en

dellibérer avec vostre conseil pour mieulx leur satisfaire, qui estoit

ung dilay que vous aviez prins pour en conférer avec le Sr de

Valsingam, lequel vous aviez prié de remonstrer à la dicte Dame

qu'encor qu'à vous eust touché, plus qu'à nul prince du monde, de vous

entremettre des affaires de la Royne d'Escoce et des Escouçoys,

néantmoins, pour le respect que vous aviez heu à son amytié, vous n'y

aviez, ces quatre ans passez, vollu faire aulcune démonstration qui

excédât la forme d'une bien honneste prière, que vous luy aviez

toutjour continuée, d'y vouloir procéder par voye de tretté et de

quelque bon accord, non tant à condicions égalles que advantaigeuses

pour elle, et que vous vous y estiez plus porté en amy commun, et

encores partial pour la dicte Royne d'Angleterre, que non comme allié

et confédéré des Escouçoys; et que meintenant, que vous estiez

contrainct ou de faire une ouverte démonstration en leur secours, ou

une honteuse déclaration de les habandonner, au perpétuel préjudice de

vostre réputation, et intérestz de vostre grandeur, que vous desirez

infinyement vous esclarcyr avec elle comme vous pourriez, tout

ensemble, satisfaire à vostre debvoir vers eulx, et à l'amytié que

vous voulez conserver inviolable avec elle.

Sur quoy elle m'a paysiblement respondu, qu'elle n'avoit garde de

cercher condicions, en l'amytié qu'elle vouloit faire avec Vostre

Majesté, qui peussent rien diminuer de vostre honneur ny de vostre

grandeur, car elle l'estimeroit de nulle durée; tant y a que c'estoit

sellon son droict qu'elle se mesloit des choses d'Escoce, car, oultre

les occasions qu'elle en avoit de présent, qui estoient notoires,

toutes les foys que, par le passé, estoit survenu différand de l'estat

entre les Escouçoys, les Roys d'Angleterre en avoient décidé et en

avoient esté les arbitres, et qu'à ceste heure il ne restoit plus que

le duc de Chastellerault et le comte d'Honteley, et les Srs de Granges

et de Ledinthon, que toutz ne fussent rengez à l'obéyssance du jeune

Prince; et que ceulx là mesmes, pourveu qu'ilz peussent capituler de

leurs biens et de la seurté de leurs personnes, estoient prestz de s'y

soubzmettre, ainsy qu'ilz le luy avoient desjà escript, et mandé qu'à

cest effect ilz envoyeroient Robert Melvyn devers elle; duquel, et de

ce que milord de Housdon pourroit avoir commancé de négocier par

dellà, elle en attandoit, d'heure en heure, des nouvelles, et croyoit

que vous trouveriez ses déportemens en cella justes et raysonnables;

mesmement qu'elle ne cerchoit de se faire plus grande du costé

d'Escoce, ny empescher que les Escouçoys ne pussent suyvre leurs

anciennes confédérations et alliances avec Vostre Majesté, et qu'ainsy

le pourtoit l'instruction qu'elle en avoit envoyé par dellà.

Sur quoy, Sire, luy ayant seulement répliqué qu'il failloit que vous

demeurissiez arbitre de ce qui pourroit toucher à vostre honneur et à

vostre intérest en cella, elle m'a dict qu'elle estoit très contante

de s'en esclarcyr avecques vous, et que celluy qu'elle vous envoyeroit

en auroit bien ample commission. Puys sommes passez à parler de ceste

tant grande victoire[16] que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a

publiée de l'armée de mer du Roy, son Maistre, sur celle du Turcq, de

quoy la dicte Dame a mandé en ceste ville d'en rendre grâces à Dieu;

auquel je prie, etc.

Ce Xe jour de novembre 1571.

[16] La victoire de Lépante, ou des Cursolaires, remportée, le 7

octobre 1571, par la flotte combinée des chrétiens sous les

ordres de don Juan.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 173 / 362 题