AU ROY.

Sire, la favorable réception que le jeune Coban a heu charge de faire

à Mr de Foix à Douvre, et puys milord de Boucaust et sire Charles

Havard à Londres, et celle que finalement la Royne d'Angleterre et les

principaulx de sa court luy ont faicte, quant il est arrivé vers elle

à Hatfeild, ont montré que sa venue estoit bien fort agréable par

deçà, et que l'occasion, pour laquelle l'on a estimé qu'il y passoit,

estoit très desirée de l'universel de ce royaulme; ce que luy mesmes a

encore mieulx cogneu par les honnestes propos de ceste princesse, et

le luy a esté davantaige confirmé par l'expression des parolles et de

l'indubitable démonstration de ceulx de son conseil, de sorte qu'il a

trouvé que l'affaire estoit en très bons termes.

Dont pour le conduyre au poinct que Voz Majestez et Monseigneur

desiroient, et affin de l'y acheminer par la voye que luy avez baillé

en son instruction, après qu'avec beaucoup de dignité et d'une fort

bonne façon, il a heu satisfaict aulx premiers offices de salutation

et présentation de voz lettres, lesquelles ont esté fort gracieusement

receues de la dicte Dame, il luy a vifvement incisté qu'elle debvoit

ottroyer à Monseigneur, venant par deçà, l'exercice de sa religion, et

que, sans l'offance de sa conscience et grand intérest de son honneur,

ny mesmes sans quelque note d'infamye, il ne s'en pouvoit aulcunement

départyr, ny Voz Majestez; et les saiges seigneurs de vostre conseil,

après avoir dilligemment examiné ce qu'elle avoit naguières respondu,

(qu'elle craignoit de ne pouvoir meintenir à Mon dict Seigneur son

exercice, s'il le s'attribuoyt), ne vous voyent y avoir rien de plus

expédiant que de faire que la tollérance d'icelluy, pour plus de

seurté, luy fût ottroyée par chapitre exprès, comme les aultres

articles du contract: ce qu'il luy a comprouvé avec plusieurs graves

et fort prudentes considérations, et avec toute la vive action qui a

esté nécessaire pour luy faire clairement cognoistre qu'il n'estoit ny

honneste, ny utille, ny aulcunement possible, qu'il se fît aultrement.

A quoy la dicte Dame, après avoir beaucoup aprouvé la saincte

intention de Mon dict Seigneur, et avoir, par ung bel ordre de

beaucoup de bonnes parolles, infinyement loué ce qu'il vouloit avoir

considération de Dieu, de sa conscience et de la conservation de son

honneur sur toutes choses, elle a allégué les raysons qui, de son

costé, luy sembloient estre pareillement considérables pour sa

conscience, pour son estimation et pour la paix de son royaulme; et

qu'elle estoit très contante que nous deux, avec trois ou quatre des

principaulx de son conseil, advisissions de quelques honnestes moyens

pour mutuellement satisfaire et à elle et à Mon dict Seigneur, et

s'est arrestée principallement sur deux poinctz: l'ung, à rejecter le

doubte du dangier de Mon dict Seigneur, comme chose qu'on ne pouvoit

avoir nullement comprinse, ny d'aulcuns propos qu'elle eust jamais

tenuz (ains avoit esté tout au contraire), ny pareillement de l'estat

présent de ce royaulme, car ne falloit doubter que Monsieur n'y fût

crainct, aymé et aultant révéré de ses subjectz que nul souverain

prince et absolu le pourroit estre en nul aultre estat de toute la

terre habitable. Et l'aultre poinct a esté de craindre que, d'icy à

six ou sept ans, elle fût mesprisée de Monsieur, qui ne sera lors

qu'en fleur de jeunesse et elle ung peu plus advancée en l'eage, ce

qui luy seroit ung trop certain racourcissement de ses jours, ou qu'au

moins elle passeroit, de là en avant, ceulx qui luy resteroient comme

dans un sépulchre de larmes.

A quoy luy ayantz toutz deux fort satisfaict par l'asseurance qu'elle

debvoit prandre des excellantes vertuz et perfections qui sont en Mon

dict Seigneur, et encores plus par l'estime de celles qu'il trouvera,

de jour en jour, plus grandes et plus aymables en elle, le propos

s'est adonné à la recordation d'aulcunes choses qui avoient passé,

durant le temps de Mr de Foix par deçà[12]; et ainsy l'audience s'est

gracieusement achevée.

[12] Paul de Foix, archevêque de Toulouse, avait été lui-même

ambassadeur en Angleterre de 1561 à 1565, époque à laquelle il

avait été remplacé par Mr Bochetel de La Forest.

Et, le lendemain, nous ayantz la dicte Dame envoyé quatre principaulx

seigneurs de son conseil, il leur a esté par Mr de Foix encores plus

vifvement et plus copieusement déduict, qu'il n'avoit faict à elle, ce

qui mouvoit Voz Majestez Très Chrestiennes, et Monsieur, et tout

vostre conseil, à ceste ferme résolution de la religion, et comme il

estoit impossible, s'il n'estoit pourveu à Mon dict Seigneur de

l'exercice de la sienne, vennant par deçà, qu'on passât plus oultre,

et que pourtant ilz advisassent de quelques si bons et si seurs

expédiantz en cest endroict que les deux parties en peussent avoir

contantement. Ilz ont faict des responces sur le champ qui ont, à la

vérité, tesmoigné le singulier desir de tout ce royaulme envers Mon

dict Seigneur, mais une très grand difficulté à l'accommodement de ce

poinct pour le préjudice de leur religion et pour la trop grande

confiance que les Catholiques en prandroient; et néantmoins qu'ilz en

confèreroient avec leur Mestresse pour plus résoluement nous y

respondre. Dont nous estantz, le jour d'après, rassemblez au logis de

la dicte Dame, ilz nous ont respondu, qu'elle ne pouvoit, sa

conscience, son estimation et son estat sauvés, nous accorder nostre

demande en la façon et aulx termes qu'elle estoit, et qu'elle ne

pouvoit ny vouloit penser qu'en eschange d'une si grande sincérité et

candeur, qu'elle et toutz les siens avoient usé en cest endroict, trop

plus que à nul aultre party qui se fût encores présenté, Voz Majestez

et Mon dict Seigneur luy vollussiez proposer des condicions qui luy

fussent ou dommageables, ou impossibles, et que pourtant elle avoit

mandé le reste de son conseil, affin d'adviser de quelques honnestes

moyens qui fussent pour satisfaire à elle et contanter Mon dict

Seigneur.

Cependant n'est pas à croyre, Sire, combien les ministres du Roy

d'Espaigne, qui sont icy, s'esforcent par inventions, en partie

artifficieuses et en partie vrayes, de donner empeschement à ce

propos; car, encores que la Royne d'Angleterre tienne au Roy, leur

Maistre, et à ses subjectz, quatre centz mil escuz de clair dans sa

Tour de Londres, et plusieurs navyres, et très grand nombre de

merchandises par deçà, et qu'ils soyent les oultraigez et intéressez,

néantmoins ilz accordent, pour se racointer à elle, de rembourcer

encores de nouveau les Anglois d'aultres quatre centz mil escuz, et

laysser à la dicte Dame de convenir de ceulx que desjà elle tient avec

les Gènevoys, comme elle pourra, et que les subjectz du Roy d'Espaigne

se contanteront de reprendre les merchandises en tel estat qu'elles

sont; et que pour retacher davantaige son amytié et son alliance avec

la mayson d'Austriche, si elle se résoult fermement de prendre party,

que le Prince Rodolphe s'y offre, dez à présent, et, si elle veult

demeurer en sa première liberté, comme elle a faict les trèze ans de

son règne, qu'ilz s'esforceront de luy mettre le Prince d'Escoce en

ses mains pour le pouvoir désigner à ses subjectz, quand elle vouldra,

et non plus tost, son successeur après elle; et luy feront cependant

fiancer une des filles d'Espaigne, et feront en oultre qu'elle ne

sentyra de sa vie aulcun moleste du costé de la Royne d'Escoce, ce

qu'ilz sont après à le persuader à la comtesse de Lenoz. Et vont aussi

par dons, par promesses et par grandes offres, pratiquans ceulx de ce

conseil et encores quelques dames, pour traverser le propos de

Monsieur; et estiment que la conclusion en est plus prochaine qu'elle

n'est; laquelle ilz ont de tant plus suspecte qu'ilz entendent que la

noblesse de ce royaulme et les Flamans, qui sont icy, ne parlent de

rien plus ouvertement que de se vouloir toutz employer à la conqueste

des Pays Bas pour luy. Sur ce, etc.

Ce XIXe jour d'aoust 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 136 / 362 题