A LA ROYNE.

Madame, par le gentilhomme qui m'est venu présenter le cerf, dont je

fais mencion en la lettre du Roy, le comte de Lestre m'a mandé que la

Royne, sa Mestresse, estant à la chasse à Othelant, ayant veu ce grand

cerf, souhaita aussitost de le pouvoir tuer pour me l'envoyer, affin

qu'avec les fruictz de ses jardrins j'eusse aussi de la venayson de

ses forestz, pour mieulx juger de la bonté de la terre; dont avoit

incontinent demandé l'arbaleste, et, d'ung coup de trêt, elle mesmes

luy avoit si bien rompu la jambe qu'il n'y avoit falleu que le vieulx

milord Chamberland pour l'achever de tuer; et qu'il m'asseuroit que la

dicte Dame persévéroit de plus en plus en son bon propos vers

Monsieur, et parloit souvant des honnestes playsirs et exercisses

qu'ilz prandroient ensemble à la chasse et à visiter les beaulx

endroictz de ce royaulme; bien souspeçonnoit elle que le retardement

de la responce de Voz Majestez, et ce qu'elle n'avoit encores peu

avoir le pourtraict de Monsieur en grand, avec les couleurs, procédoit

de quelque mauvais office qu'on eust faict par dellà, et que, si je

sçavois rien du monde qui concernât cest affaire, fût bien ou mal, que

je luy en vollusse faire part; ce qui a esté cause, Madame, que je luy

ay escript une lettre, laquelle il m'a mandé qu'estoit venue le plus

à propos du monde, et que cella, avec ung adviz qui estoit, quasi en

mesmes temps, arrivé comme les gallères ne s'arrestoient en Bretaigne,

ains venoient en Normandie, comme pour passer les depputez de deçà,

leur faisoit prandre toute bonne espérance, et qu'à quelle heure qu'il

surviendroit nulle aultre nouvelle de ce propos, que je la luy

mandasse; car vouloit estre le premier qui la porteroit à la dicte

Dame.

Et despuys, le dict sieur comte a parlé assés ouvertement de son

particullier à ung nostre commung amy touchant madame de Nevers,

monstrant y avoir grand affection, mais doubtoit assés de n'estre

accepté, et a desiré bien fort son pourtrêt; et icelluy amy, sellon

que je l'avois instruict, l'a interrogé, comme de soy mesmes, de

l'estat de l'affaire principal, et si despuys il avoit rien gaigné

envers la Royne sur le poinct de la religion. A quoy il a respondu que

l'affaire procédoit toutjour de bien en mieulx de leur costé, bien

qu'il ne vouloit dire qu'il eust rien gaigné quant au dict poinct de

la religion. Tant y a que la dicte Dame faisoit préparer un logis pour

les depputez; et le dict comte prioit icelluy nostre amy de faire

venir les draps et toilles d'or et d'argent, parce qu'il en a le

moyen; et que si, d'avanture, l'on se tenoit en quelque suspens

doubteux en France, qu'il le prioyt luy mesmes d'y faire ung voyage

pour sçavoir où la matière seroit acrochée, affin de la pouvoir

remédier. Plusieurs choses se disent et escripvent de plusieurs

endroictz là dessus, qui seroient longues à mettre icy, mais ceulx cy

suffiront s'il vous playt, Madame, pour toutjour vous représanter

commant les choses en vont.

Je vous supplie très humblement d'agréer, par quelque bonne parolle de

mercyement, au Sr de Valsingam les honnestes présens, que sa

Mestresse a faictz à vostre ambassadeur, et commander qu'il soit

quelquefoys gratiffié de mesmes. Sur ce, etc. Ce Ve jour d'aoust 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 127 / 362 题