Sire, ceulx cy sont entrez en une non légière souspeçon du retardement
des nouvelles de France, estimans que Vostre Majesté, pour n'avoir
receu la satisfaction que, possible, elle espéroit par le retour du Sr
de Larchant, pourroit avoir miz en son cueur de s'en rescentyr et de
prandre pour cest effect le prétexte des choses d'Escoce; dont se sont
ymaginez, Sire, que desjà vous aviez faict serrer les passaiges parce
qu'ilz ne voyoient venir nul pacquet ny messagier du Sr de Valsingam.
Et à cella s'est adjouxté que aulcuns de leurs merchans, revenants de
Bretaigne, leur ont asseuré que voz gallères estoient arrivées à
Brest, comme pour passer des soldatz en Escoce. Sur quoy ayant miz la
matière en dellibération, les opinions ont esté diverses, mais
j'entendz que celle là a esté la plus suyvye qui a tandu à remonstrer
que la Royne d'Angleterre n'avoit à se fyer ny de la France ny de
l'Espaigne, et pourtant qu'elle se debvoit fortiffier en elle mesmes
dedans ceste grande isle, et pourvoir à trois poinctz qui l'y
pourroient randre très asseurée contre tout le monde:--Le premier,
qu'elle fît une ferme résolution de ne laysser jamais aller la Royne
d'Escoce, laquelle Dieu luy avoit mise en sa puyssance, et chacun jour
se descouvroyt davantaige combien il y auroit de très grand dangier
pour elle et pour ce royaulme, si elle s'en dessaysissoit;--Le segond,
qu'elle ne dissimulât de s'emparer de son royaulme qui estoit prest à
tumber en ses mains, et desjà toutes choses commançoient à n'y
dépendre plus que de son authorité;--Et le troisiesme, qu'elle taillât
par dellà la mer à Vostre Majesté et au Roy d'Espaigne le plus de
besoigne qu'elle pourroit, et vous fît attaquer l'un à l'aultre, s'il
luy estoit possible;--Et cependant, si Vostre Majesté, ne s'attandant
plus au mariage, monstroit néantmoins, pour dissimuler les choses,
qu'il en vollût encores entretenir par bonnes parolles le propos,
qu'elle vous en debvoit donner encores de meilleures pour passer cest
esté, dedans lequel ceulx du party de la Royne d'Escoce, qui ne
pouvoient plus estre aydez des deniers de France, sellon la preuve
qu'ilz en avoient par la perte de Chesoin, seroient indubitablement
ruynez, et lors l'entreprinse du pays luy seroit très facille; et
pourroit disposer de la personne de la Royne d'Escoce, et pareillement
de celle de son filz et de tout leur estat à son playsir. Sur
laquelle opinion, encor qu'on ayt différé d'y rien résouldre jusques à
ce qu'on ayt plus grande notice à quoy tend l'intention de Vostre
Majesté, l'on l'a toutesfoys plus aprouvée que rejectée.
Et cependant la Royne d'Angleterre, en m'envoyant visiter avec ung
présent d'un grand cerf, qu'elle mesmes a tué à l'arbaleste, m'a faict
enquérir si j'avois nulles nouvelles de Vostre Majesté, et
pareillement le comte de Lestre et milord de Burgley ont envoyé
sçavoir le mesmes, et si je viendrois bientost à la court. J'ay
remercyé, en la meilleure façon que j'ay peu, la dicte Dame de son
présent, et que j'attandoys, d'heure en heure, de voz nouvelles par le
retour d'ung de mes secrétaires, qui ne pouvoit guières plus tarder;
dont ne fauldroys de luy aller incontinent randre bon compte de toutes
celles qu'il m'auroit apportées. Et, le lendemain, encor que j'aye
estimé que la dicte Dame et ceulx de son conseil se trouveroient
occupez avec les depputez de Flandres et avec les principaulx merchans
de Londres, qui estoient appellez pour le faict de leur accord, je
n'ay layssé d'y envoyer et d'y escripre, affin de remercyer davantaige
la dicte Dame de ses présans, et donner à elle et à ceulx de son
conseil toute bonne espérance de nostre costé, et négocier au reste
les choses pour la Royne d'Escoce.
A quoy les dicts de Lestre et Burgley m'ont respondu qu'ilz avoient
jugé ma lettre fort digne d'estre monstrée à la Royne, leur Mestresse,
laquelle l'avoit heu très agréable et vouloit de bon cueur, quant au
premier poinct, croyre le mesmes que moy, que Voz Majestez Très
Chrestiennes ne retardoient leur responce, sinon pour la faire
meilleure; et, quant au segond, que mon mercyement surpassoit de
beaucoup son bienfaict; au regard du troisiesme, qu'ilz me vouloient
dire tout librement qu'elle reffuzoit toutes les demandes de la Royne
d'Escoce, sinon la liberté de l'évesque de Roz, à laquelle elle estoit
delliberée d'y procéder, et ont dict cella en façon qu'ilz ont monstré
qu'ilz le veulent chasser d'icy; adjouxtant le dict de Lestre que
ceste menée, qui s'estoit descouverte du segond filz du comte Dherby,
apportoit une très grande traverse aulx affaires de la Royne d'Escoce,
car l'entreprinse ne tendoit seulement à la vouloir mettre en liberté,
mais à l'ériger pour Royne d'Angleterre en tout le quartier du North
par une rébellion, formée soubz le prétexte de la bulle, et qu'il
estoit bien marry que milord Dudeley, son parant, se trouvoit meslé en
cella, et craignoit assés que la dicte Dame en fût dorsenavant plus
observée et tenue plus estroict: dont fauldroit que je le tinse pour
excusé, s'il n'entreprenoit plus de solliciter la Royne, sa Mestresse,
d'escripre au comte de Cherosbery pour la plus ample liberté et bon
trettement d'elle, car, lorsqu'il l'avoit faict, il se vériffioit que
la susdicte menée en avoit esté plus librement conduicte, et il en
estoit tumbé en quelque souspeçon à cause de l'ancienne et privée
amytié qu'il avoit toutjour heue avec le duc de Norfolc; toutesfoys
qu'il ne seroit jamais que amy et bienveuillant de la cause de la
dicte Dame.
Je n'ay encores rien répliqué à cella, mais Vostre Majesté peut
conjecturer de ce dessus combien l'inimitié et jalouzie s'ayguysent de
plus en plus entre ces deux princesses, et combien sont à présent
vifves et aspres les dellibérations de ceulx cy sur celle d'Escoce et
sur son royaulme. Ilz sont attandans des nouvelles des seigneurs du
dict pays, desquelles je vous manderay incontinent ce que j'en auray
aprins; et ne vous répèteray rien, Sire, de la provision que la dicte
Dame vous requiert pour ceulx de son party, sinon pour sçavoir s'il
vous playrra que je inciste, en vostre nom, à ce que les comtes de
Lenoz et de Morthon ayent à randre les monitions et argent, que Vostre
Majesté envoyoit par Chesoin au chasteau de Lillebourg. Sur ce, etc.
Ce Ve jour d'aoust 1571.