A LA ROYNE.

Madame, l'adviz adjouxté de ma main en ma précédante lettre, du

XXVIIIe du passé, qui me fut donné sur l'heure, a esté cause que

despuys j'ay envoyé à diverses foys solliciter les dames et les

seigneurs, qui sont icy de mon intelligence, de confirmer la Royne,

leur Mestresse, en sa bonne dellibération; et est advenu que l'une des

dames, ayant cerché de se trouver seule avecques elle, l'a sceu si

bien mener d'une parolle en aultre qu'elle l'a faicte commancer d'elle

mesmes de luy parler de Monsieur; et luy a dict:--«Que c'estoit à

ceste heure qu'elle avoit à se résouldre de son party, et qu'elle

espéroit tant de la vertu et valleur, et louables condicions, et

bonnes grâces, qui estoient en luy, et de ce qu'il estoit réputé sage,

hardy et libéral, et bien fort humain, sellon la coustume de ceulx de

la mayson de France, et au demeurant beau et modeste, et nullement

arrogant, qu'il se comporteroit si bien avec ses subjectz que toutz

l'auroient bien agréable, et que eulx deux vivroient bien heureusement

ensemble, bien que aulcuns de la noblesse de ce royaulme, qui estoient

intéressés ailleurs, y donnoient toutes les traverses qu'ilz

pouvoient; et qu'elle confessoit qu'elle avoit esté, et estoit

encores, combatue de beaucoup de doubtes, car se voyoit ung peu d'eage

pour luy, et craignoit qu'il la mesprisât bientost, et mesmement, si

elle ne pouvoit point avoir d'enfans, mais qu'elle espéroit que Dieu

luy en feroit la grâce, et qu'au moins mettroit elle toute son

affection à le bien aymer et à l'honnorer comme son Seigneur et mary.»

A quoy celle, qui estoit avecques elle, a miz peyne de la confirmer

bien fort par les meilleures parolles et plus accommodées de la

félicité de ces nopces qu'elle a peu user.

Et le jour d'après, allant ce propos plus au large, quelques aultres

se sont esforcés de getter de telz escrupulles au cueur de ceste

princesse par des dangiers qu'ilz luy ont allegué, et par des

repentailles qu'ilz ont pronostiqué à la dicte Dame qu'elle auroit de

ces nopces, qu'elle a commancé de dire:--«Que, à la vérité, elle

craignoit fort que ce jeune prince la mesprisât, et qu'elle ne se

trouvoit assés sayne ny disposée pour ung mary, et qu'elle vouloit

remettre le propos jusques à ce qu'elle se trouvât en meilleure

disposition.» Ce qui m'estant raporté le soir mesmes, j'ay envoyé

incontinent exorter par parolles et par promesses, au nom de Voz

Majestez, les deux conseillers de ne laysser gaster cest affaire.

Lesquelz s'y sont fort bien employez, et l'ung d'eulx, par ses

gracieuses remonstrances, a persuadée la dicte Dame de ne debvoir

espérer que tout bien et ung très parfaict contantement de ce très

acomply prince, et l'aultre, prenant les choses plus hault, luy a

admené de très urgentz argumentz:--«Qu'il n'estoit aulcunement

loysible à elle d'user meintenant d'excuse ny tergiverser en cest

endroict, ainsy qu'il avoit esté faict au roy de Suède, au duc

d'Olstein et à l'archiduc, car c'estoient princes loingtains qui

d'eulx mesmes ne pouvoient guières nuyre, mais Monsieur estoit le

frère bien aymé d'ung très puyssant roy, duc et capitaine d'une très

belliqueuse nation, si voysin d'icy que, en dix heures, il pouvoit

aborder, et faire sentyr ses armes en ce royaulme; qui n'estoit pour

souffrir, en façon du monde, d'estre repoussé, ainsy qu'avoient esté

les susdicts princes, et que pourtant elle jugeât ainsy de ce party

comme de chose qui luy estoit et honnorable et utille, et quasi

nécessaire de l'accepter, et que de la rejetter, elle luy pourroit

réussyr très dommageable.»

De quoy, encore que les dicts deux conseillers ne m'ayent rien mandé

de cecy, ny sinon force parolles généralles et de bonne espérance là

dessus, j'ay néantmoins aprins, de lieu fort certain, que leurs

remonstrances ont esté telles; et que la dicte Dame dez lors a incliné

de vouloir promettre beaucoup de choses par Mr de Larchant, de qui la

dépesche s'entendoit desjà par deçà. Lequel estant peu après arrivé,

il s'est descouvert incontinent que les empeschemens, les simultez,

les artiffices et les malices estoient encores plus vifves que ne les

avions pensées, de ceulx qui aspirent tout oultre à ruyner ce propos,

en façon qu'il a esté très asprement débattu en ce conseil; et j'ay

esté en grand incertitude du passaige de monsieur de Montmorency et de

messieurs de Foix et de Chiverny par deçà. Mais enfin l'affaire a esté

ramené à ce que les depputez de Voz Majestez seront les bien venuz, et

que nous avons promesse que, pourveu qu'il ne soit plus touché au

point de la religion, ilz ne s'en retourneront, quant à tout le reste,

sans une honneste conclusion. Sur ce, etc.

Ce IXe jour de juillet 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 106 / 362 题