AU ROY.

Sire, après que j'ay heu escript à Vostre Majesté, au pied de ma

dépesche du XXIIIe du présent, ce que, à la haste, j'avois peu

aprandre du rencontre que le capitaine Briquonel disoit estre advenu

le XVIe auparavant en Escoce, milord de Burlay, le jour d'après feste

de St Jehan, m'a envoyé mestre Vuynbenc, l'ung des clercs de ce

conseil, pour m'en faire l'entier récit, jouxte ce qu'il m'a asseuré

que le mareschal de Barvyc en escripvoit. Lequel a mandé qu'estant

arrivé par dellà il avoit trouvé les seigneurs du pays fort anymez les

ungs contre les aultres, et que néantmoins, par la dilligence qu'il

avoit uzé d'aller devers ceulx du party de la Royne d'Escoce à

Lillebourg, et puys devers les aultres du Petit Lith, il avoit tant

faict qu'il les avoit ramenez à vouloir entendre ung bon accord,

auquel la Royne, sa Mestresse, les exortoit, et les avoit, deux jours

durant, engardez de combattre; et nonobstant que le troisiesme ilz

fussent sortys en campaigne par l'opiniastreté de milord de Humes,

encor les avoit il retardez, aultant qu'il avoit peu, qu'ilz ne

vinsent aulx mains, et le différant n'avoit resté qu'au poinct de la

réputation à qui premier se retireroit; dont il s'estoit miz entre les

deux troupes pour, au signal de son chappeau, quant il le lanceroit,

l'on commanceât égallement de chacun costé de s'en aller; mais, quant

l'on en est venu là, le dict de Humes, se sentant piqué de quelque

chose, avoit attaqué le combat où il estoit demeuré prins, l'abbé de

Quelouin avec sèze aultres tuez, et deux petites pièces de campaigne

perdues, et que, nonobstant cella, le dict Drury mandoit qu'ilz

estoient encores de toutz costez en bonne disposition d'apointer: ce

que la Royne, sa Mestresse, me vouloit bien faire entendre au vray, et

qu'au reste il m'envoyoit une lettre que la Royne d'Escoce m'avoit

escripte.

J'ay leu incontinent la dicte lettre, et parce que par icelle elle me

prioit de prendre le soing de ses affaires, et de solliciter la

liberté de son ambassadeur, et d'incister au parachèvement du tretté,

j'ay envoyé la dicte lettre à icelluy de Burlay pour la veoir, et pour

le prier que, sur l'ocasion d'icelle et des nouvelles que le mareschal

de Barvyc avoit mandées, il luy pleût me faire meintenant avoir la

responce de la Royne, sa Mestresse, touchant les bons expédiantz que

naguières Vostre Majesté m'avoit faict luy offrir. Sur quoy il m'est

despuys venu trouver en mon logis pour me confirmer les mesmes choses,

qu'il m'avoit mandées d'Escoce, et m'a dict, au reste, qu'il n'y avoit

rien que la Royne, sa Mestresse, heust en plus grand desir que de

prendre expédiant ez affaires de la Royne d'Escoce et de son royaulme;

et puysque Drury espéroit de pouvoir conduyre les seigneurs du pays en

accord, ainsy qu'ilz l'avoient, des deux costez, priez de demeurer

encores pour le moyenner, la dicte Dame me prioit aussi d'attandre

jusques à ce qu'elle eust heu de ses nouvelles, et puys j'en yrois

conférer avec elle; et que cependant elle me vouloit bien faire veoir

que la matière n'avoit esté acrochée à des difficultez qui ne fussent

fort grandes et fort considérables, lesquelles il s'est mises à

racompter par ordre. Mais parce que je les ay la pluspart desjà

récitées en mes précédantes dépesches, je ne toucheray icy sinon celle

qu'il a dict avoir plus irrité la dicte Dame; c'est qu'elle avoit

vériffié que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz avoient pratiqué de

nouveau à luy susciter une grande rébellion de ses subjectz, laquelle

avoit esté si preste à exécuter que Ridolfy, à la fin de mars,

l'estoit allée proposer au duc d'Alve, luy demandant ung bien petit

nombre de harquebuziers pour les faire descendre en ung port de ce

royaulme, à ce mois de juillet; et que incontinent ceulx de la

conjuration, lesquelz debvoient avoir toutes choses bien prestes, et

qui estoient en grand nombre et des principaulx de la noblesse, s'y

joindroient et marcheroient droict à Londres, où, avec la faveur des

deux causes qu'il disoit y estre fort desirées, sçavoir, la religion

catholique et l'advancement du tiltre de la Royne d'Escoce, ils se

randroient facillement maistres de la ville, et de la Tour, et de tout

le royaulme: ce que le dict duc avoit receu avec grand affection, et

avoit promiz en la main du dict Ridolfy le secours qu'on luy

demandoit, seulement l'avoit chargé d'escripre par deçà, qu'on tînt

toutes choses prestes et en estat, sans rien mouvoir, jusques à ce que

icelluy mesmes Ridolfy heust faict ung voyage en grand dilligence à

Rome et en Espaigne, pour avoir l'ordre et le consentement du Pape et

du Roy Catholique là dessus; dont, avant prendre la poste, il avoit

escript les choses dessus dictes en chiffre à l'évesque de Roz, et luy

avoit envoyé deux aultres lettres, marquées de 30 et de 40, que

celluy qui les a chiffrées afferme que s'adressoient à deux seigneurs

de ce royaume, et qu'elles contenoient la promesse du duc d'Alve, avec

advertissement de n'en rien communiquer à l'ambassadeur de France,

parce qu'il en advertiroit Leurs Majestez Très Chrestiennes,

lesquelles, pour l'ocasion de l'alliance qui se pourchassoit,

pourroient descouvrir toute l'entreprinse à la Royne d'Angleterre; et

que le dict évesque de Roz confessoit avoir receu les dictes lettres

ainsy merquées, mais que l'une s'adressoit à sa Mestresse, et l'aultre

à l'ambassadeur d'Espaigne qu'il luy avoit desjà délivrée, ce que le

dict ambassadeur dényoit; dont se cognoissoit assés qu'on avoit heu

grand occasion de resserrer le dict évesque; et que la Royne, sa

Mestresse, me prioit de peser bien ces choses, qui estoient pour la

justiffication de tout ce qu'elle avoit usé vers la Royne d'Escoce et

son ministre.

J'ay remercyé très humblement la Royne de ceste communication qu'elle

me faisoit faire; et ay loué sa prudence, et celle de ses sages

conseillers, d'avoir sceu si sagement pourvoir à ung dangier si

imminant; et que néantmoins, considéré les mesmes choses qu'elle me

venoit de mander, et d'aultres qui, possible, n'estoient encores

descouvertes, et que le bien et la seurté d'elle et l'honneur et

l'obligation de Vostre Majesté concouroient à l'accommodement des

affaires de la Royne d'Escoce et de ses subjectz, je ne pouvois cesser

de la supplier qu'elle y vollust entendre par ce mesmement que, à

ceste heure plus que jamais, vous seriez pressé d'assister à ceulx de

Lillebourg; et qu'au reste, de tant que les ambassadeurs n'avoient à

randre compte de leurs actions qu'à leurs Maistres, que je la

supplioys de ne faire préjudice à cestuy leur inviolable droict,

lequel elle mesmes avoit intérest de bien conserver. A quoy il m'a

respondu que la dicte Dame m'asseuroit que, nonobstant ses offances,

elle ne lairroit de prandre ung si honnorable expédiant avec la Royne

d'Escoce que Vostre Majesté s'en contanteroit, et encores avecques son

ministre; et qu'il espéroit que bientost elle feroit procéder à sa

liberté.

J'attandray, Sire, ces segondes nouvelles d'Escoce, et cependant je

tiendray toutjour fort ferme qu'on n'y doibve envoyer d'icy nulles

forces, et verray ce que je pourray gaigner par négociation avecques

ceulx cy, qui toutesfoys sont trop artifficieulx, et, quant

l'artiffice leur deffault, ilz se desdisent tout ouvertement.

Les choses d'Yrlande, à ce que j'entendz, se broillent, et desjà il y

a de la rébellion en deux endroictz du pays; dont se parle que milord

de Sidenay y sera renvoyé en dilligence, et qu'il layssera son voyage

des beings de Liège, pour lequel voyage toutesfoys l'ambassadeur

d'Espaigne luy a desjà faict tenir le passeport du duc d'Alve en la

plus favorable forme qu'il est possible de le faire, avec deux lettres

du dict duc, l'une à la Royne, et l'aultre à luy. Et cependant ung

sire Jehan Hubande, personnage assés principal, et fort inthime du

comte de Lestre, est passé dellà pour aller aus dicts beings, et a

prins lettres de banque en Envers pour assés bonne somme de deniers,

dont je souspeçonne que ce n'est sans qu'il ayt quelque commission

vers le dict duc. L'accord des prinses se poursuyt toutjour, et encor

que ce que le duc d'Alve a faict publier (que nulz, sinon les seulz

commissaires, puyssent faire aulcun party là dessus avec les Anglois),

ayt offancé plusieurs, si en demeurent iceulx commissaires plus

authorisez; et desjà le Sr Thomas Fiesque a trouvé moyen de faire

consigner ez mains de Spinola une partie des merchandises qui

apartennoient aulx Gènevoys, avec grand espérance qu'à l'arrivée du

jeune Coban, tout le différand s'accommodera. Et pour parler librement

de ce que j'en sentz, le duc d'Alve condescend et s'abaysse tant à

tout ce que ceulx cy veulent qu'ilz ne sçauroient reffuzer l'accord:

dont, de ma part, je le tiens pour tout faict. Sur ce, etc.

Ce XXVIIIe jour de juing 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 102 / 362 题