A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, à ces deux poinctz que Vostre Majesté a briefvement adjouxté

de sa main en la lettre du XIe du présent, dont l'ung est que je

m'esclarcysse s'il y a de la tromperie, et l'aultre que les condicions

ne vous semblent assés correspondre au contenu de ma lettre, je vous

diray, Madame, quant au premier, que je n'ay cessé auparavant et

despuys que le propos a esté descouvert, d'y cercher, par toutz moyens

et de toutz endroictz, le plus de clarté et de vériffication qu'il m'a

esté possible; et en ay parlé moy mesmes le plus dextrement et en la

meilleure sorte que j'ay peu, bien souvent à la Royne d'Angleterre et

à ses deux conseillers, et leur en ay faict parler par d'aultres; et

encores ay fort curieusement faict enquérir les amys, et pareillement

les ennemys, qu'est ce qu'ilz en entendroient. Mais le tout, à

présent, se raporte à ce que ceste princesse procède sans feyntize à

desirer le party de Monsieur, et qu'elle y est plus encline et bien

affectionnée que jamais; et ceulx qui plus souspeçonnoient la

tromperie, du commancement, m'en parlent, à ceste heure, de ceste

façon, et que l'artiffice d'elle et des siens va seulement à gaigner

les advantaiges et respectz qu'ilz pourront. Encores despuys une

heure, le comte de Lestre me vient de mander que la dicte Dame se

rend, de jour en jour, mieulx disposée en cest endroict, et que, au

soir, estant allée en son parc de Vuesmestre veoir une salve et une

reveue d'aulcuns harquebuziers que le comte de Oxfort et les

capitaines Orsey et Leyton y avoient menez, elle luy dict qu'il

failloit pourveoir de bonne heure à donner des semblables playsirs à

Monsieur, mais qu'elle s'esbahyssoit comme son ambassadeur tardoit

tant à luy mander quelque responce. Et les dames m'ont faict entendre

d'aultres petites particularitez conformes à cella, et surtout le

sieur comte m'asseure que milord de Burlay est, à ceste heure, très

affectionné à la matière: qui est ce que, à présent, j'ay pour vous

dire sur l'esclarcissement de la tromperie.

Et quant aulx condicions, Vostre Majesté me pardonra si je luy diz

librement que celles qu'on m'a dernièrement baillées pour vous

envoyer, si elles sont bien prinses, ne sont sinon raysonnables, en

ayant aultant esté accordé par le Roy Phelipe à la feu Royne Marie, et

puys c'est la demande qu'ils font de leur costé, dont c'est à nous de

faire, à ceste heure, la nostre, et que l'une soit modérée par

l'aultre; et encores que j'eusse proposé de n'en rien débattre jusques

après avoir entendu de voz nouvelles, si, en ay je touché ung mot au

comte de Lestre, et ay tiré de luy qu'ung honneste entretennement

durant la vie, et une fort honnorable provision, en cas de survivance,

seront sans doubte assignez à Mon dict Seigneur, et que le pénultiesme

article, qui semble limiter par trop l'authorité de Mon dict Seigneur,

n'est que pour ne restraindre celle de la Royne, et non qu'il ne l'ayt

conjoincte avecques elle, ny qu'elle ne le puysse advantaiger, et que

les durtez et ambiguytez, qu'en tout évènement se trouveront ès dicts

articles, pourront estre amandées; ayant en oultre considéré la dicte

Dame qu'il ne seroit pas raysonnable qu'après elle Mon dict Seigneur

demeure sans tiltre de Roy, et pourtant, si elle n'estoit si heureuse

de le luy faire porter de Roy Père, qu'il l'auroit au moins de Roy

Douarier d'Angleterre.

J'ay vollu passer oultre au poinct de la religion, et luy dire ce que

j'avoys dict aussi à elle, que je ne voulois tant mal présumer du

parfaict jugement de la dicte Dame qu'elle vollust randre privé et

interdict Monsieur, en demeurant sien, de ce que nul aultre prince

souverain de toute la terre habitable ny entre les chrestiens, ny

entre les infidelles, n'estoit qu'il ne l'eust, qui est l'exercisse de

sa religion; ce qu'elle a confessé estre vray, et m'a dict qu'elle

espéroit que Dieu y pourvoirroit; et le dict comte, en riant, m'en a

dict aultant. Mais ny l'ung ny l'aultre n'ont passé oultre, et veulent

attandre la responce de leur ambassadeur, avec lequel je vous supplie,

Madame, de faire dresser une forme de contract, où les unes et les

aultres condicions soyent mises avec réservation que les articles

qu'il n'osera, ou ne pourra accorder, soyent renvoyez, pour estre

changez, augmentez ou diminuez par deçà, affin qu'il ne pense qu'on le

veuille surprendre, et puys me les envoyer; et je mettray peyne de

vous en faire avoir tout incontinent la résolution, et arresteray, au

cas que les choses doibvent aller en avant, du temps, du lieu et des

personnes qui se debvront assembler pour les estipuler et conclurre,

et qu'il vous playse, Madame, m'envoyer vostre bonne instruction sur

l'affaire, auquel je apporteray du mien aultant et plus de soing, de

dilligence et de fidelle affection, que si c'estoit pour saulver ma

vie. Sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de juing 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 100 / 362 题