(_Lettre à part._)
Madame, ce que j'escriptz au Roy, par le pacquet ordinaire, vous fera
veoir qu'il n'est possible que je use de nul si grand respect vers la
Royne d'Angleterre ez choses d'Escoce, qu'elle n'y trouve toutjour de
l'offance, mais je la vays rabillant le mieulx que je puys, et cognois
que la réputation du Roy et celle de ses affaires vont chacun jour
gaignant quelque chose de plus en ceste isle par le maintien de ceste
cause, ce qui faict que je ne vous puys conseiller de l'abandonner; et
le propos du mariage ne laysse pour cella de se bien porter, ayant
trouvé, par le parler et par toutes les contennances et démonstrations
de la Royne d'Angleterre, qu'elle persévère en sa bonne vollonté et
qu'elle a de tant plus dévottement prié Dieu pour la convalescence du
Roy qu'elle a crainct, s'il mésadvenoit de luy, qu'elle ne peult avoir
Monsieur, son frère, et ne me l'a point dissimulé. Le comte de Lestre
m'a adverty qu'aussitost que le Sr Thomas Fiesque a esté par deçà, il
luy est venu dire que plusieurs considérations avoient meu le duc
d'Alve de ne se pouvoir persuader que le mariage de la Royne, sa
Mestresse, avec Monsieur deubt jamais sortyr effect, tant pour
l'ancienne inimitié des nations, et pour les injures et dommaiges
receuz des Françoys, et pour les désadvantaiges qu'elle et son
royaulme y auroient, que pour le peu de seure amytié qu'elle pourroit
jamais establyr avecques le Roy, ny recouvrer de luy Calais; mais, si
elle, à bon esciant, se vouloit maryer, il luy sçavoit ung party qui
estoit le plus honnorable et advantaigeux de toute la Chrestienté. A
quoy le comte avoit respondu que indubitablement la dicte Dame se
vouloit maryer avec ung prince de sa qualité; et que lors icelluy
Fiesque avoit suyvy à luy dire qu'il avoit donques charge de luy
nommer le party que le duc d'Alve vouloit dire, lequel estoit du filz
ayné de l'Empereur, prince de grand honneur et de grand vertu, fort
beau, de belle taille et disposition, d'eaige aprochant de celluy de
Monsieur, et qui plus que luy pouvoit faire toutes conditions grandes,
advantaigeuses et honnorables à la dicte Dame, et l'alliance s'en
continueroit plus agréable à tout ce royaulme que ne pouvoit estre
celle de France; et que, tout sur l'heure, il dépescheroit ung poste
pour en advertyr le duc, lequel ne fauldroit, avant quinze jours, d'en
mander une si bonne et si certaine promesse de l'Empereur que la dicte
Dame en demeureroit très contante, et icelluy sieur comte fort
grandement gratiffié des bons offices qu'il y feroit; et qu'à bout de
quinze jours n'estant encore la dicte responce venue, mais seulement
une petite lettre du dict duc, icelluy Fiesque estoit retourné
supplier fort instantment le dict sieur comte qu'il vollût faire
supercéder, encores pour six jours, la conclusion du propos de
Monsieur, et que, dans le septiesme, la responce de l'Empereur, telle
que la Royne la pourroit desirer, seroit sans aulcun doubte arrivée. A
quoy le dict comte luy avoit respondu qu'il estoit venu tard, et qu'il
ne le vouloit entretenir en espérance, l'advertissant que les choses
estoient desjà conclues avecques Monsieur; de quoy le dict Fiesque
estoit demeuré triste et estonné à merveilles, lequel n'avoit, despuys
son arrivée, cessé de solliciter par promesses et par présens
plusieurs de ceste court à l'affection du dict party.
J'ay remercyé le dict sieur comte de son bon office et de
l'advertissement qu'il m'en donnoit, et l'ay asseuré que j'avois
escript à bon esciant en fort bonne sorte à Vostre Majesté pour faire
venir bientost le propos à bonne conclusion, et que je n'avois obmiz
rien de ce qui le concernoit à luy en son particullier, ayant envoyé
son pourtraict et procuré de luy faire avoir celluy d'une très belle
et vertueuse princesse, en quoy, Madame, je vous suplie très
humblement qu'il luy soit donné le plus de satisfaction que faire se
pourra; car l'on s'esforce fort de le destorner du bon chemin qu'il a
tenu jusques icy au propos de Mon dict Seigneur. Et m'a l'on révellé,
de bon lieu et grand, que, quant je demanday naguières le reste des
condicions, et qu'il fut miz en dellibération si la restitution de
Callais y seroit apposée, que le dict sieur comte avoit, ne sçay à
quelle occasion, oppiné qu'on l'y debvoit mettre, mais que la dicte
Dame, en demeurant en quelque doubte à cause de ce que je luy en avois
auparavant dict, fut par le comte de Sussex et millord de Burlay
résolue de ne le debvoir faire. Et ung de ceulx, que je réputte des
plus certains et plus importantz amys qui sont par deçà de ceste
cause, craignant le changement des vollontez, m'a mandé, de sa main,
ces propres motz:--«Nous desirons que Monsieur ne soit difficile aulx
conditions, car, s'il vient, il aura ce qu'il vouldra, et, par sa
venue, il se fera icy une grande mutation pour les bons, et ne
manqueront amys qui pour ceste heure ne se monstrent; par ainsi,
faictes bonne euvre en cest endroict comme faictes ez aultres.» Lequel
conseil, Madame, je vous ay bien vollu mander avec les aultres choses
de cy dessus; et qu'on m'a asseuré, encores d'ailleurs, qu'on tient
icy toutes dellibérations et affaires en suspens, attandant la
responce que Voz Majestez feront sur la conclusion du dict mariage.
Sur ce, etc.
Ce XXe jour de juing 1571.