AU ROY.

Sire, la blessure de Vostre Majesté a esté publiée si grande et si

dangereuse en ceste court, que j'en ay esté en une merveilleuse peyne,

et l'eusse esté en beaucoup plus grande sans ce que monsieur Pinart,

en la dépesche du propre jour de l'accidant, me manda de luy mesmes

qu'il n'y avoit nul dangier, dont j'en rendz grâces à Nostre Seigneur;

et, parce que la Royne d'Angleterre a monstré qu'elle en estoit

extrêmement marrye, j'ay bien vollu sur telle asseurance luy aller

dire que Vostre Majesté m'avoit commandé de luy compter ceste vostre

advanture, comme à celle qui estiez très asseuré que ne vous en

desiroit pas une que bonne, et qui seroit marrye qu'il vous en advînt

de mauvaise, luy particularisant comme cella estoit advenu, le mardy

matin cinquiesme du présent, en courant le cerf, et qu'encores qu'il

n'avoit peu estre que le coup ne fût rude, hurtant à une branche

d'arbre de toute la force du cheval, néantmoins ce avoit esté en tel

endroict de la teste qu'il n'y avoit nul périlh, et que Dieu, lequel

vous n'aviez failli d'invoquer le matin avant partir, sellon vostre

chrestienne coustume, et qui avoit aussi ouy la prière de tant de

miliers de personnes, à qui la vie de Vostre Majesté est très

précieuse, avoit miz la main au devant; dont espérois de pouvoir

asseurer, par les premières nouvelles de France, la dicte Dame que

vous ne vous en sentyriez plus nullement.

Elle, joignant les mains, et remercyant Dieu avec grande démonstration

d'ayse, m'a respondu que mal ayséement vouldra l'on croyre, et elle

mesmes ne l'eust pensé, que ung tel accident luy eust touché tant au

cueur comme il avoit faict, mais qu'elle vous pryoit, Sire, ne doubter

qu'après les deux Roynes Très Chrestiennes, et Nosseigneurs voz

frères, et Mesdames voz sœurs, nul entre les mortels n'eust esté plus

marrye qu'elle de la perte de Vostre Majesté; laquelle elle prise et

ayme singulièrement pour les excellantes valleurs et vertuz que Dieu y

a mises, et aussi pour cognoistre qu'aujourduy, Sire, vous estes le

plus nécessaire prince de la Chrestienté; dont me remercyoit de la

tant bonne nouvelle que je luy en avois apportée, et que, pour en

estre plus asseurée, de tant que ce que je luy en disois estoit devant

le segond et troisiesme apareil, elle ne layrroit de dépescher le

jeune Housdon devers Vostre Majesté, comme elle avoit desjà proposé de

le faire, pour luy en raporter toute certitude; et qu'elle vous

suplioyt, Sire, de penser que par ce peu de mal Dieu vous avoit vollu

préserver d'ung plus grand inconvéniant à l'advenir, et vous advertyr

que veuillez doresenavant tenir vostre personne plus chère, comme

estant d'ung inestimable prix au monde. Et puys a passé à me dire

qu'elle avoit prins de bonne part ce que j'avois escript au comte de

Lestre des choses d'Escoce, et que, dez le jour précédant, elle avoit

donné charge à milord de Burlay de m'y faire responce, mais parce

qu'il avoit esté occupé, elle mesmes m'y respondroit à ceste heure,

c'est qu'elle n'avoit envoyé ny envoyeroit nulles forces, non pas

d'ung seul homme, en Escoce, et qu'elle avoit mandé à son mareschal de

Barvyc d'exorter les deux partys à ung bon accord, ou au moins à

prendre encores une bonne abstinance de guerre entre eulx, jusques à

ce qu'on auroit trouvé moyen de les paciffier du tout; qu'il les

pressât de renvoyer, de toutz les deux costez, leurs depputez pour

parachever le tretté, et qu'au reste il advertyst bien ceulx de

Lillebourg que, s'ilz s'esforçoient de vouloir saysir par force le

petit Prince, qu'elle envoyeroit des gens à Esterlin pour les en

garder.

Je l'ay remercyé de sa bonne responce, et que, pour ne la fâcher plus

de ces affaires, je ne luy dirois sinon que je l'escriprois ainsy à

Vostre Majesté, et qu'encores me grevoit il assés que j'eusse à luy

parler de monsieur l'évesque de Roz, pour lequel vous ayant Mr de

Glasco fort expressément prié, et, possible, à l'instance des aultres

ambassadeurs qui sont prez de Vostre Majesté, de vouloir escripre en

sa recommandation à la dicte Dame, que vous luy en aviez faict une

lettre, laquelle je la prioys vouloir prandre de bonne part, et luy

ottroyer, pour l'amour de vous, sa liberté.

La dicte Dame a leu la lettre, et puys m'a respondu assés soubdain

qu'elle ne pouvoit prandre de bonne part que Vostre Majesté luy en

escripvît en ceste façon; car, veu ce que le dict évesque avoit

entreprins contre elle, elle ne le trettoit que trop gracieusement,

l'ayant faict mettre en ung lieu honneste et sain, bien qu'avec

quelque garde, et que nul n'avoit à s'esbahyr si elle vouloit

aprofondir le faict de ceste grande entreprinse, qu'il avoit dressée,

de faire descendre des estrangiers en certains portz de ce royaulme,

et faire ellever aulcuns des naturels de ce pays pour s'y joindre, et

faire édiffier ung fort non guières loing de Londres pour y faire la

première masse, et commancer d'y relever l'authorité de sa Mestresse

comme légitime Royne, contre elle qu'il disoit estre illégitime; et

qu'elle vouloit sçavoir à qui il avoit baillé les deux lettres

merquées de 40 et de 30, puysque la Royne d'Escoce et l'ambassadeur

d'Espaigne affermoient que ce n'avoit pas esté à eulx; et qu'au reste

le dict évesque n'estoit plus lors réputé ambassadeur, quant il fut

resserré, car avoit excédé son office, et sa Mestresse l'a despuys

désadvouhé, ainsy que desjà elle le luy avoit escript de sa main, et

désadvouhe pareillement toutes les pratiques que luy et Ridolphy ont

eu ensemble. Lesquelles la dicte Royne d'Angleterre asseuroit ne luy

estre plus incogneues, ny celles que icelluy Ridolphy avoit menées en

Flandres avec le duc d'Alve, ny celles qu'il avoit despuys faictes à

Rome et par les chemins; et qu'elle s'esbahyssoit par trop comme,

parmy le propos qui se trettoit d'une plus estroicte alliance, Vostre

Majesté y mesloit ceste matière qui luy estoit tant à contre cueur; et

qu'il sembloit que, de vostre costé, Sire, vous vollussiez faire vray

le dire du Machiavel, «que l'amytié des princes ne va qu'avec leur

commodité», et que si le susdict propos ne venoit à bonne fin, qu'il

ne fauldroit pas qu'elle fît grand estat de la vostre.

Je luy ay coupé assés court ce propos, la pryant seulement de prendre

argument tout contraire de ce qu'elle vous voyoit tant constamment

persévérer vers la Royne d'Escoce et ses affaires, car cella vous

randoit tesmoignage que vous sçaviez estandre vostre amytié oultre

vostre commodité, et que vous n'estiez pour deffaillyr en nul temps à

ceulx de vostre alliance, ce qui luy debvoit à elle mesmes faire venir

plus d'envye de la desirer; et suys passé à luy dire qu'aprez l'estat

de vostre personne, vous me commandiez de luy faire entendre de celluy

de voz affaires, comme les gouverneurs de voz places, qu'avez en

Piedmond et Salusses, avoient prins souspeçon d'aulcunes forces que le

Roy d'Espaigne y avoit faictes aprocher pour se saysir du marquisat de

Final, mais qu'après avoir exécuté leur entreprinse, ils s'en estoient

retournez sans toucher à rien où vous eussiez intérest, et que le Roy

d'Espaigne vous en avoit donné si bonne satisfaction que vous

demeuriez en plus ferme et estroicte intelligence ensemble que jamais.

Elle m'a respondu qu'elle estoit bien fort ayse de veoir persévérer

deux telz grandz princes, ses allyez, en mutuelle amytié, car de là

dépendoit le repoz de la Chrestienté, et qu'elle ne s'esbahyssoit pas

si les gouverneurs de voz places avoient heu deffiance des Espaignolz,

car elle avoit adviz de Rome qu'au sortyr de conclurre la ligue, ung

cardinal avoit dict qu'à ceste heure ne failloit plus que nul

s'advouhât François en toute l'Ytallie, et qu'on les renvoyeroit

bientost trestoutz par deçà les montz, ce qu'elle avoit desiré me dire

il y avoit plus de huict jours.

Je luy ay respondu, qu'ayant la ligue esté dressée dans Rome, il

estoit à croyre qu'on y avoit parlé des choses que ceulx du

concistoire avoient à cueur, comme de la forme de la religion

d'Angleterre et de la paciffication de France, et que Vostre Majesté

et la dicte Dame feriez bien de prandre garde à ce qui se pourroit

dresser, quelle part que ce fût, contre le repoz de voz estatz, pour

mutuellement vous en advertyr.

A quoy elle m'a soubdain respondu, et avec affection, que s'il

playsoit à Vostre Majesté d'en user ainsy, qu'elle y satisferoit fort

fidellement de son costé.

Je laysse plusieurs aultres propos d'entre la dicte Dame et moy, qui

seroient, possible, trop longs icy, pour, au reste, vous dire, Sire,

que, par ordonnance de ceulx de ce conseil, le comte de Lenoz a envoyé

en Dannemarc pour consentyr à la restitution du comte de Boudouel,

comme très oportune pour luy et pour ses affaires, et promettre au roy

de Dannemarc que cella ne tournera jamais à rien de son dommaige, et

que la mesmes courtoysie de sa royalle protection, dont il a usé

envers le dict Boudouel, ne luy sera dényée à luy mesmes et aulx siens

par la Royne d'Angleterre et par le jeune Roy d'Escoce, en leurs

royaulmes, quant l'ocasion s'y offrira: ce que le dict de Lenoz mande

que le dict roy de Dannemarc a accordé, en luy baillant la susdicte

promesse par escript, signée et scellée en bonne forme, et donne

entendre que le Sr d'Anze, vostre ambassadeur par dellà, le consent

ainsy, et que les parties de toutz costez ont promiz de l'accomplyr

dans le jour de Sr Berthèlemy, qui est le XXIIIIe d'aoust prochain.

Dont les amys de la Royne d'Escoce supplient très humblement Vostre

Majesté de ne vouloir permettre telle chose, ains de la remédier, le

plus promptement que faire se pourra, de tant que le retour du dict

Boudouel viendroit traverser tout le bon ordre qu'avez commancé de

donner aulx choses du dict royaulme, et luy mesmes seroit conduict

icy pour achever de ruyner les affaires et la réputation de ceste

pouvre princesse. Sur ce, etc. Ce XXe jour de juing 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 96 / 362 题