(_Lettre à part._)
Madame, sur les bonnes responces que Voz Majestez ont données au Sr de
Valsingan à Galion, et sur les honnorables propos que Monseigneur
vostre filz luy a tenuz, il a faict une dépesche par deçà, laquelle,
avec les lettres que le Sr Cavalcanty y a adjoustées, ont fort
grandement contanté la Royne d'Angleterre, de sorte que, quant je luy
suys allé présenter vostre lettre, elle ne m'a peu assés monstrer
combien elle demeuroit bien satisfaicte de la sincérité de Voz
Majestez et de la bonne et honneste affection de Mon dict Seigneur
vers elle, sellon qu'elle m'a asseuré que son ambassadeur le luy avoit
fort expressément signiffié par ung très ample discours; et luy en
avoit escript, ensemble le comte de Rotheland, comme s'ilz fussent
proprement françoys, avec tant grande recommendation de Mon dict
Seigneur, et avec si grand desir de l'accomplissement de ce mariage,
qu'elle confessoit y veoir meintenant beaucoup d'avantaiges qu'elle
n'y avoit jamais considérez, et trop plus grandz qu'en nul aultre
party dont l'on luy eust jamais parlé.
Je luy ay respondu que, à la vérité, s'il y avoit de la sincérité en
son ambassadeur, comme sans icelle il ne pourroit bien juger de celle
qui estoit en aultruy, il avoit cogneu que Mon dict Seigneur avoit le
desir, l'affection et la vollonté perfaictement pleynes et combles
d'ung vray et sincère amour vers elle; et faisoit encores que Voz
Majestez l'y avoient de mesmes, de sorte qu'elle auroit à en espouser
trois à la foys, et qu'avec la personne, de l'ung elle possèderoit les
aultres deulx, et tout ce qui estoit en leur grandeur; mais le poinct
estoit que, ainsy que Monseigneur luy avoit faict ung pur don de soy,
si je le pourroys asseurer qu'elle l'eust accepté, et luy fît quelque
part en elle et en ses bonnes grâces, me voulant bien persuader que
si, entre les perfections que Dieu avoit largement mises en elle, elle
dellibéroit d'y recepvoir jamais et donner lieu à nul d'entre les
mortelz, qu'elle en feroit digne Monsieur, car, comme je confessoys
qu'elle estoit, à la vérité, la première princesse de la Chrestienté
en grandeur d'estat et en plusieurs rares qualitez, qu'ainsy se
pourroit elle asseurer d'avoir ung mary qui ne seroit second en
honneur, en dignité, en extraction ny en valleur, à nul de toutz les
princes chrestiens; avec plusieurs aultres parolles qui servoient à
mon propoz; ès quelz j'ay heu soing de notter bien curieusement comme
elle les prandroit. Et parce que l'intérieur des personnes ne peult
que de Dieu seul estre parfaictement cogneu, je n'en veulx faire nul
certain jugement.
Tant y a que la dicte Dame, en récitant elle mesmes les commoditez de
ce party, et la seureté où elle mettroit son estat et ses affaires par
une si ferme et si forte alliance, et commémorant les honnorables
qualitez de Monsieur, et les dignes propos qu'il avoit tenuz d'elle,
et de la bonne amytié esloignée d'ambition et d'avarice qu'il luy
pourtoit, elle m'a dict et juré, non sans changement de colleur, qui
luy est montée bien vermeille au visage, qu'elle n'avoit, à ceste
heure, nul plus grand doubte que de ne se trouver, avec tout son
royaulme et toute sa couronne, assés digne pour ung si excellent
prince; et que néantmoins, sur ce que son ambassadeur luy mandoit
d'envoyer les aultres articles, premier que d'avoir accordé de celluy
de la religion, qu'elle ne sçavoit comme, avec son honneur, elle le
pourroit faire; et, si c'estoit Monsieur qui seul les heust de mandez,
qu'elle s'efforceroit de s'en excuser, mais puysque le Roy les vouloit
avoir, elle regarderoit comment l'en pouvoir contanter, et m'y feroit
responce avant le troisiesme jour de Pentecoste.
J'ay suyvy à luy dire que je la suplyois que, comme Voz Majestez et
Mon dict Seigneur lui faisiez veoir une claire et nette procédure de
vostre cueur en cest endroict, avec ung ferme propos d'acomplyr tout
ce que lui prométriez, que de mesmes elle y vollust procéder
franchement de son costé, sans longueur ny remises, et sans ambiguité,
et vous envoyer à cest effect, suyvant la promesse de son
ambassadeur, le reste des condicions qu'elle vouloit estre apposées au
contract, et que icelles fussent raysonnables, comme elle et ses deux
conseilliers m'avoient toutjour promiz qu'elles le seroient, et
qu'elle ne desiroit sinon les semblables, qui avoient esté réservées à
la feue Royne sa sœur.
Elle m'a répliqué que, à la vérité, ce seroient celles mesmes, sinon
qu'elle ne demandoit que Monsieur fît son douaire si grand comme le
Roy d'Espaigne avoit faict celluy de sa sœur, parce qu'il n'estoit si
riche; et que les difficultés seroient fort petites en toute aultre
chose, fors en l'article de la religion, mais qu'en icelluy tout ce
que Voz Majestez mettroient en considération, pour l'honneur et
conscience de Monsieur, l'admonestoit à elle de son honneur et
conscience; et qu'elle voyoit bien que, de toute la Chrestienté, l'on
auroit l'œil merveilleusement ouvert sur cest acte, duquel elle avoit
desjà surprins des lettres, qu'on en escripvoit à Rome, à Naples et en
Espaigne, où l'on affermoit qu'il cousteroit ung million d'or au Roy
d'Espaigne ou il l'interromproit, ce qu'elle ne pensoit pas qu'il le
peult faire, au moins du costé de deçà, car toutz les subjectz d'elle
y avoient grande affection, et mesmes une fort grande espérance, sans
laquelle, avant clorre leur parlement, ilz luy en eussent faict la
mesme instance qu'ilz avoient faicte d'aultrefoys, et elle en avoit eu
bien grand peur.
Et, sur cella, après avoir dilligentement escouté ce que je luy en ay
respondu à chacun poinct, qui seroit long à mettre icy, et voyant que
je me pleignoys qu'elle n'avoit envoyé à son ambassadeur les responces
des premiers articles, ainsy qu'elles avoient esté arrestées en ma
présence, elle a appelé milord de Burlay et luy en a demandé quelque
rayson assés asprement, mais il s'est excusé qu'il avoit atandu que je
luy envoyasse les poinctz qu'il failloit réformer; et, au reste, il a
confirmé à la dicte Dame qu'elle deust envoyer au Roy le reste de ses
demandes.
Mr le comte de Lestre et luy m'ont pryé de randre très humbles mercys
à Voz Majestez et à Mon dict Seigneur, de ce qu'il vous playt avoir
agréable leur dilligence et bonne affection en cest endroict, qui
promettent qu'elle ne manquera point, et m'ont infinyement mercyé du
bon tesmoignage que je vous en ay randu; qui vous veulx de rechef
confirmer, Madame, que le dict de Lestre me semble y marcher de bon
pied, mais il a heu quelque souspeçon de milord de Burlay, de ce
mesmes que je vous ay desjà mandé, et en ont heu parolles ensemble. Je
doibz conférer demain secrectement avec le dict de Lestre en sa
mayson, et puis avec le dict de Burlay, et de tant que icelluy de
Lestre monstre desirer aussi, lui, de se pouvoir maryer en France, et
qu'il a ouy parler de madame de Nevers de Montpensier, et sçay qu'il
desire infinyement d'avoir son pourtraict, et qu'on luy a aussi, à ce
que j'entendz, parlé de madame la princesse de Condé ou de
mademoyselle la marquise d'Île de Nevers, Vostre Majesté me mandera
comme j'en debvray user; car ne fault doubter que la Royne, sa
Mestresse, ne le face duc, et bien fort riche en faveur de quelque
honneste party, et il s'attand bien et mérite aussi d'estre gratiffié
de Voz Majestez, vous suppliant très humblement de commander que le
pourtrait de ma dicte dame de Nevers me soit envoyé pour l'en
contanter.
Quant aulx secretz adviz que j'ay de cest affaire, il m'en est venu
deux ou trois du costé des dames, qui concourent à ce que le propos
est bien réchauffé et qu'on y veult procéder sans aulcune simulation;
mais ung aultre bien principal personnaige m'a mandé qu'il crainct
fort que toute la démonstration qui s'en faict ne tende qu'à réfroydir
Voz Majestez sur les choses d'Escoce et gaigner temps, et que je m'en
apercevray d'icy à bien peu de jours. Ung aultre m'a faict dire que la
Royne et ses deux conseilliers se sont merveilleusement resjouys de
ceste dernière dépesche de Valsingan, et qu'ilz disent que l'affaire
s'en va comme conclud, avec démonstration d'en estre fort contantz;
néantmoins qu'il me veult bien dire, tout librement, qu'il ne peult
changer encores d'opinion que ce ne soit artiffice, parce qu'il
cognoist les deux conseilliers estre eulx mesmes artifficieulx. Après
que j'auray parlé à eulx et heu la responce du reste des condicions,
j'escripray de rechef à Vostre Majesté et luy manderay, s'il m'est
possible, une résolution, la supliant très humblement de m'excuser si
je ne luy puys, pour ceste heure, donner plus de lumière et de
satisfaction de ce faict, car estant ainsy restrainct qu'il est entre
trois personnes, il est très difficile, et voyre impossible, que j'en
puysse descouvrir plus avant. Sur ce, etc.
Ce IIe jour de juing 1571.
Il sera bon cependant de gratiffier au Sr de Valsingan, et
encores au Sr Cavalcanty, la bonne façon dont ilz ont
dernièrement escript par deçà, et parler à toutz deux toutjour
fort honnorablement de la Royne d'Angleterre et aussi de ses deux
conseilliers, nomméement de milord de Burlay, avec promesse de le
récompenser largement.