AU ROY.

Sire, ma précédante dépesche est du XXVIIIe du passé, et j'ay esté, le

jour d'après, conférer avec le comte de Lestre et milord de Burlay des

mesmes propos que j'avois tenuz à la Royne, leur Mestresse, qui m'y

ont respondu que la dicte Dame s'esbahyssoit grandement comme Voz

Majestez Très Chrestiennes, pendant les pourchaz de faire une bien

estroicte intelligence avec elle, la faisiez presser de chose qui

touchoit infinyement à son honneur et à sa seureté, et que, si vouliez

tant soit peu avoir esgard à son amytié, vous cognoistriez que la

Royne d'Escoce estoit celle qui se procuroit à elle mesmes son mal, et

qui donnoit retardement à ses propres affaires, car oultre les vielles

querelles de s'estre attribuée le tiltre de ce royaulme, et d'avoir

inpugné la condition de leur dicte Mestresse, et avoir excité la

rébellion du North; et faict retirer et bien tretter les rebelles de

ce royaulme en Escoce, choses très urgentes, mais qui estoient desjà

oblyées, elle avoit freschement, par Ridolply, escript au Pape et au

Roy d'Espaigne de se vouloir entremettre de ses affaires, combien

qu'elle eust promiz de n'y employer jamais que leur Mestresse; et par

le mesmes Ridolply avoit mené de très mauvaises pratiques avec le duc

d'Alve et avec les rebelles Anglois, qui sont en Flandres, pour

exciter une nouvelle rébellion dans ce royaulme: de quoy leur dicte

Mestresse avoit les preuves et vériffications devers elle, et avoit,

pour ceste occasion, faict resserrer l'évesque de Roz comme celluy qui

principallement en avoit ordy la besoigne; que la Royne d'Escoce avoit

tretté, par la duchesse de Férie, d'induyre le Roy d'Espaigne à faire

beaucoup de dommaige à leur dicte Mestresse et beaucoup de mal en ces

pays; qu'encor qu'elle et l'évesque de Roz et ses aultres depputez,

qui estoient naguières icy, eussent accordé qu'au comte de Lenoz et à

ceulx de son party seroit loysible d'aller en toute seureté à

Lislebourg pour y tenir ung parlement, affin d'envoyer les pouvoirs

nécessaires pour parfaire le tretté, elle néantmoins avoit incontinent

mandé qu'on l'en empeschât, de sorte qu'elle monstroit ne procéder

d'aulcune sincérité, ny d'avoir recognoissance de la bonne intention

de la Royne sa cousine, qui luy avoit saulvé la vie, qui tâchoit de la

restituer, et l'avoit retirée, et la faisoit bien tretter en son

royaulme; en somme, qu'encores qu'en général les vollontez, les

parolles et les promesses tendissent à monstrer beaucoup d'avantaige,

beaucoup de seureté, et beaucoup de contantement pour leur dicte

Mestresse en la restitution de sa dicte cousine, quant l'on en venoit

aulx particullaritez, il ne s'y voyoit que toutz dangiers et

difficultez et rien de bien clair ny de bien asseuré; néantmoins me

prioyent de leur bailler par escript les chefz de ce que je leur avois

proposé, affin d'en pouvoir mieulx conférer avec leur dicte Mestresse

et m'y faire avoir meilleure responce.

Je leur ay répliqué, en brief, que c'estoit Vostre Majesté qui

trouvoit bien estrange, qu'en tant de bonnes parolles et

démonstrations d'amytié, dont leur dicte Mestresse vous usoit, elle ne

vouloit toutesfois évitter d'avoir différant avec vous en ung affaire,

qu'elle sçavoit bien que l'honneur, le debvoir et les trettez vous

obligent de ne le laysser sans remède; que le roolle des deux Roynes

se jouoyt sur ung si éminent théâtre que, de toutes les parts de la

Chrestienté, l'on voyoit bien laquelle faisoit le tort, et laquelle le

souffroit, et n'y avoit si habille négociation qui en peult rien

couvrir, ny qui peult arguer Vostre Majesté de n'avoir dilligentment

gardé toutz les respectz deuz à l'amytié de leur dicte Mestresse: qui

pourtant les prioys de me faire avoir quelque bonne responce d'elle

qui vous peult contanter. Et leur ay baillé par escript les chefz

qu'ilz demandoient, sur lesquelz j'entendz, Sire, qu'il y a heu de

l'altération dans le conseil; et néantmoins ilz ne m'y ont mandé

aultre chose, pour le présent, sinon que la Royne, leur Mestresse, me

prioyt d'attendre que son mareschal de Barvyc, lequel elle avoit

envoyé devers les deux partys en Escoce, fût de retour affin de

pouvoir, puys après, mieulx satisfaire à Vostre Majesté.

Or, Sire, j'ay adviz que le dict mareschal est passé de vray en Escoce

avec commission de parler au comte de Lenoz; et sçavoir qui l'a meu

d'habandonner le faulxbourg de Lillebourg pour se retirer à Esterlin,

sans qu'il se soit saisy du Petit Lith, et en quelle sorte et pour

combien de temps il se pourra meintenir; et, au cas qu'il ayt besoing

de secours, luy résouldre du nombre d'hommes, et du moyen qu'on

tiendra pour les luy envoyer; et faire en toutes sortes que la part du

dict de Lenoz demeure supérieure; et marchander cependant avec luy

qu'il veuille remettre Dombertran ez mains de la dicte Dame, chose

qu'ilz ne peuvent aulcunement obtenir du comte de Morthon. Mais

cependant est arrivée une soubdaine nouvelle de dellà, de laquelle

ceulx cy monstrent estre fort troublez, et présume l'on que c'est que

le comte de Morthon est prins, ayant esté assiégé en ung sien

chasteau, nommé Dathquier, à quatre mil de Lillebourg, et que le

susdict de Lenoz est pareillement prins ou bien déchassé. Lequel bon

commancement, Sire, seroit pour vous facilliter davantaige les moyens

de remédier les affaires du dict pays, si continuez de les assister.

Dont suys très expressément prié par les amys de la Royne d'Escoce de

faire trois offices en cella: l'ung, de remercyer très humblement

Vostre Majesté de leur part pour ce bon succez, lequel ilz attribuent

tout à vostre grandeur et bonne fortune; l'aultre, de vous supplier

que veuillez à bon esciant relever le faict de la dicte Dame,

s'asseurans que l'entreprinse vous en réuscyra heureuse et honnorable;

et le troisiesme, que je veuille, pendant la détention de Mr de Roz,

prendre en moy la charge des affaires d'elle, en quoy, Sire, je feray

tout ce qu'il me sera possible, sellon que je voys que telle est

vostre intention, et que vostre service ainsy le requiert. Sur ce,

etc.

Ce IIe jour de juing 1571.

(_Par postille à la lettre précédente._)

Ce qu'on ymaginoit de mauvaises nouvelles icy, que le comte de

Morthon fût prins, est que luy et le comte de Lenoz sont entrez

en quelque différand et maulvaise intelligence entre eulx.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 85 / 362 题