(_Lettre à part._)
Madame, parce que la dépesche, que milord de Burlay a baillée au Sr
Cavalcanty, et la façon de le dépescher, ne m'ont assés bien
satisfaict, et m'ont faict monter plusieurs doubtes en l'entendement,
j'ay miz peyne, le plus que j'ay peu, de m'en esclarcyr; et voycy,
Madame, ce que j'ay aprins depuys son parlement, vous supliant très
humblement prendre la peyne de le lyre, encor qu'il soit un peu long:
C'est que le comte de Lestre m'a mandé que, du costé de deçà, l'on
n'a que peur que nous nous réfroydissions, et que, tout à ung mot, il
ne tiendra plus qu'à nous que les choses ne viennent à bon effect;
qu'il estoit bien vray que je me suys tenu ung peu trop ferme sur la
religion, et que Cavalcanty aussi, quant il avoit esté ouy à part, s'y
estoit monstré ung peu bien froid, et que je pouvois avoir cogneu que
la Royne, sa Mestresse, quant à elle, n'estoit que très bien disposée
au propos.
Sur quoy il m'est ressouvenu, touchant les articles des responces, qui
m'ont esté baillez, que la dicte Dame me dict avoir commandé de
modérer celluy des cérémonyes des nopces, parce qu'elle estoit fort
escrupuleuse aulx présages, qui y pouvoient advenir, et qu'elle
réputeroit à grand malheur, si Monsieur, à cause de quelcune des
dictes cérémonyes, la délayssoit au millieu de l'acte, ou bien si
l'anneau nuptial tumboit en terre, et choses semblables; que, touchant
le poinct de la religion, elle ne vouloit que Monsieur layssât la
catholique, ny fût forcé en sa conscience, et qu'elle le prioyt aussi
de se contanter de ce qu'elle pouvoit ordonner pour luy en cella, sans
offancer la sienne, et sans troubler l'ordre de son pays; qu'elle
desiroit bien estre quelquefoys accompaignée de luy, quant elle yroit
à ses prières, affin que ny d'elle ny des siens il ne fût veu détester
par trop leur religion, mais n'avoit trouvé bon qu'on heust miz en
l'article qu'il y demeureroit, en l'attandant jusques à son retour;
que Monsieur ne debvoit doubter qu'elle ne lui pourveust bien
honnorablement, au cas qu'il la survesquit, et que, durant sa vie,
tout ce qu'elle auroit luy seroit commun.
Puys avoit ajouxté qu'elle se trouvoit encores estonnée ez louanges de
Monsieur, et qu'elle craignoit, y en ayant de si grandes, qu'il
n'eust que faire d'elle; et s'estoit mise à racompter celles qu'elle
avoit ouy dire de son bon sens, de sa prudence, de sa bonne grâce, de
sa magnanimité et de sa valleur aulx armes, de la beaulté et
disposition de sa personne, sans oublier de parler de sa main, comme
d'une des plus rares beaultez qu'on eust veu en France; et avoit, puys
après, suyvy, en ryant, qu'elle me feroit dire aussi ung jour par Mon
dict Seigneur, si les choses venoient à bonne fin, que je debvois
avoir plustost soubstenu son party comme plus honorable, que celluy de
la Royne d'Escoce.
Par lesquelz propos, qui étoient assés conformes aux articles des
responces qui avoient esté arrestez avecques moy, je conceuz une fort
bonne espérance du tout; dont fuz fort esbahy et bien fort offancé,
quant j'entendiz despuys qu'on avoit dépesché en aultre sorte le dict
Cavalcanty, et n'ay peu descouvrir que cella soit procédé d'ailleurs
que de ce que la dicte Dame, avant le dépescher, communiqua, comme
j'entendz, le propos à trois autres de ses conseillers, au Quiper, au
marquis de Norampton et au comte de Sussex; et néantmoins l'on m'a
despuys asseuré, de trois et quatre bons endroictz, que la dicte Dame
n'a rien tant en affection que de parachever ce mariage, et que jamais
n'a si longuement persévéré en nul aultre propos, comme elle faict en
cestuy cy, et ne peult comporter qu'on luy dye qu'il y puisse avoir
des difficultez pour l'interrompre, ny veoir de bon œil homme en sa
court qui tant soit peu monstre de ne l'aprouver.
J'ay commancé quelque intelligence avec la comtesse de Lenoz, par
prétexte de luy promettre beaucoup de la part de Voz Majestez pour son
petit filz, si elle et le comte, son mary, se vouloient accorder avec
la Royne d'Escoce, et luy ay faict cognoistre que le propos de
Monsieur ne luy pourroit estre que très oportun, s'il venoit à bonne
fin, car si la Royne d'Angleterre debvoit jamais avoir enfans, la
dicte dame de Lenoz debvroit desirer qu'ilz fussent Françoys pour la
parfaicte unyon qui seroit toutjour entre eulx et son dict petit filz;
si elle n'en avoit poinct, ce seroit Monsieur qui, se trouvant icy,
advanceroit le droict de son dict filz à ceste couronne contre toutz
les aultres qui y prétendent; et elle m'a mandé qu'elle supplioit Voz
Majestez de prandre son dict petit filz en vostre protection, et
croyre que son mary estoit très dévot et affectionné serviteur de la
couronne de France, comme ont esté ses prédécesseurs; qu'elle, de sa
part, vouloit et desiroit le mariage de Monsieur avec sa Mestresse
plus que chose du monde, et que, tennant le lieu plus prez d'elle que
nulle aultre de ce royaulme, elle le luy avoit desjà conseillé et le
luy persuaderoit toutjour avec toute affection, et me donroit là
dessus toutz les advis qu'elle pourroit; que, pour ceste heure, elle
ne me pouvoit dire sinon que, par toutes les apparances et conjectures
qui se voyoient en la dicte Dame, elle monstroit d'estre non seulement
bien disposée, mais très affectionnée au party de Mon dict Seigneur,
et ne parloit ordinairement que de ses vertuz et perfections,
s'abilloit mieux, se resjouyssoit, et se monstroit plus belle et plus
gaye, en mémoire de luy; qu'il estoit bien vray qu'elle ne
communiquoit plus ce propos aulx femmes, et sembloit qu'elle l'eust
entièrement réservé entre elle et le comte de Lestre et milord Burlay;
dont m'estoit besoing, pour en avoir plus de lumyère, d'en accointer
l'ung des deux.
Et, sur ce qu'il y a desjà quelques jours que j'avois prié les dicts
de Lestre et Burlay de sonder la vollonté de la noblesse de ce
royaulme en ce propos, icelluy Burlay me respondit, dez lors, que je
ne doubtasse qu'elle n'y fût bien disposée; et icelluy de Lestre m'a
despuys mandé qu'il avoit travaillé là dessus avec le duc de Norfolc
pour le luy faire trouver bon, qui estoit celluy qui tiroit plus de la
dicte noblesse, après luy, que tout le reste du royaulme; et qu'il me
pouvoit asseurer qu'ayant le Roy honnoré l'ung et l'aultre de son
ordre, il les trouveroit toutz deux très unys à sa dévotion et très
fermes au service de Monsieur, son frère.
Le dict duc, de sa part, parce que je luy avois desjà faict quelque
communication de ce propos, avec asseurance de la vollonté de Voz
Majestez vers luy et la Royne d'Escoce, m'a envoyé dire qu'il m'en
remercyoit, et qu'il se sentoit très obligé à Voz Majestez de la
considération qu'il vous playsoit avoir d'eulx deux en cest affaire,
auquel il m'avoit desjà faict déclaration, de son cueur, qu'il se
dellibéroit avec toutz ses amys de s'y employer droictement, car se
réputoit tout oultre vostre serviteur, et que Monsieur, vostre filz,
ne doubtast plus qu'il ne fût obéy, révéré, et aymé en ce royaulme,
s'il y venoit, dont me prioyt d'en conclurre bientost les choses, ès
quelles il ne pouvoit cognoistre à présent qu'il y fît sinon bon; mais
ce luy seroit ung argument, quant l'on y cercheroit de la longueur, de
croyre qu'il y eust de la simulation, et qu'aussitost qu'il la
cognoistroit, il me la feroit entendre: et a escript à l'évesque de
Roz qu'il me vollût ayder de toutz ses moyens et intelligences en
ceste cause, car il cognoissoit qu'il estoit besoing d'avancer icy la
réputation de la France, pour bien faire les affaires de la Royne
d'Escoce, lesquels affaires il croyoit fermement que Monsieur, estant
venu, ne les vouldroit laysser sans quelque accommodement, puysqu'ilz
touchent bien fort l'honneur du Roy, son frère, et le sien; et si,
d'avanture, il luy estoit faict quelque obstacle de n'y venir point,
il ne seroit que davantaige enflammé de les remédier; par ainsy qu'il
voyoit bien que l'amour ou la hayne de Mon dict Seigneur envers la
Royne d'Angleterre ne pouvoient estre que très utilles à la Royne
d'Escoce et à luy; qu'il estimoit que de déclairer trop tost sa
vollonté en ce faict ne serviroit de rien, car la perplexité où la
Royne, sa Mestresse, se trouvoit encores quelque peu pour doubte de
luy, le luy feroit tant plus tost conclurre, et que mesmes je prinse
garde de ne m'ouvrir tant au comte de Lestre qu'il peût cognoistre
qu'il y eust nulle intelligence entre icelluy duc et moy; néantmoins
qu'il demeureroit ferme en ce propos jusques à la mort.
Milord de Lomeley, pour gaiges de la vollonté du comte d'Arondel, son
beau père, du comte d'Ocestre et de luy en cest endroict, m'a envoyé
une bague, et m'a mandé que, si je le trouvois bon, ilz
s'employeroient de bon cueur et y procèderoient par effectz, en lieu
qu'ilz craignent que les aultres n'y vont que de parolle; et qu'il ne
se pouvoit persuader encores qu'il n'y eust de la tromperie.
Le capitaine Franchot, qui a quelque peu de pratique avec aulcuns de
ce royaulme, m'est venu dire, sur le bruict qui court de ce propos,
que la Royne d'Angleterre en effet ne pouvoit, ny vouloit, ny debvoit
espouser Monsieur, et que l'intention d'elle estoit seulement
d'endormir Voz Majestez sur les choses d'Escoce, affin de s'en
impatronir, et pour faire aussi que le Roy d'Espaigne condescende à
meilleures condicions vers elle, et pour contanter pareillement ses
subjectz, et authoriser enfin ses affaires dedans et dehors son
royaulme; mais, quand bien le contrat seroit faict et estipullé, que
le mariage pourtant ne s'effectueroit jamais, et qu'en tout évènement
il y avoit desjà des ligues faictes pour se fortiffier en ce royaulme
contre les dangiers qui pourront advenir du dict mariage. Sur quoy,
voulant aprofondir davantaige comme il sçavoit ces choses, il m'a
respondu qu'il s'en alloit en France, et en parleroit plus librement
de dellà, comme bon serviteur de Voz Majestez et de Monseigneur, s'il
en estoit interrogé.
J'ay esté despuy trouver la dicte Dame pour voir en quoy elle
continuoit; laquelle s'est layssée ayséement conduyre en ce propos, et
m'a dict que, s'il luy estoit jamais imputé de s'y estre trop advancée
pour avoir escript de sa main à Mon dict Seigneur, premier que les
choses fussent bien conclues, qu'elle en rejetteroit toute la coulpe
sur moy; qu'il falloit bien, touchant les responces qui avoient esté
baillées à Cavalcanty, que vous l'excusissiez, si elle n'avoit peu
mieulx faire, car estoit contraincte de contanter les siens, qui
l'estimeroient peu affectionnée à leur religion, si elle condescendoit
ouvertement à tout ce que Monsieur demandoit pour la sienne, lequel au
reste elle n'entendoit qu'il fût en rien contrainct contre sa
conscience; qu'elle se vouloit pleindre à moy de ce qu'ung homme, qui
tenoit assés grand lieu, avoit dict que Monsieur feroit bien de venir
espouser ceste vielle, laquelle avoit heu, l'année passée, tant de mal
à une jambe qu'elle n'en estoit encores bien guérye, ny possible en
guériroit jamais, et que, soubz le prétexte de cella, l'on luy
pourroit bailler ung brevage de France pour s'en deffaire, de sorte
qu'il se trouveroit veuf dans six ou sept mois, pour, puys après,
espouser, à son ayse, la Royne d'Escoce, et demeurer roy paysible de
ceste isle; et que ce propos ne l'avoit tant offancée pour le regard
d'elle, comme pour le regard de Monsieur, et de l'honneur de la
couronne d'où il estoit yssu.
A quoi j'ay respondu, avec détestation du propos, et de celluy qui
l'avoit tenu, que je la suplyois me dire d'où il procédoit, affin que
Voz Majestez et Mon dict Seigneur vous en rescentissiez.
Elle a suyvy, en grand collère, qu'il n'estoit encores temps de le
nommer, mais que je m'asseurasse qu'il estoit vray, et que bientost
elle m'en feroit bien entendre davantaige; et n'ay rien cogneu que
continuation d'affection en tout le parler de la dicte Dame, lequel a
esté beaucoup plus ample que je ne le puys mettre icy.
Au partir d'elle, le comte de Lestre m'est venu dire qu'il estoit
besoing que non seulement je fusse modéré sur l'article de la
religion, mais que je fisse en sorte que Voz Majestez le vollussent
laysser, ainsy couché qu'il est, affin que Monseigneur, vennant par
deçà, soit mieulx veu, et embrassé avec plus d'affection de ceulx en
qui la Royne, sa Mestresse, a fiance, et qu'ilz n'ayent occasion
d'inventer rien qui puysse traverser ce propos; et que je vous
asseure, sur sa vie, qu'il aura pour luy et ses domestiques
l'exercisse de sa religion en privé, et obtiendra du reste beaucoup
plus qu'il ne voudra demander, quant il sera par deçà; et que desjà
luy mesmes avoit déclairé à la dicte Dame que, puysqu'elle prenoit
Monsieur pour son seigneur et mary, qu'il luy porteroit égalle
fidellité, obéyssance et service, comme à elle; ce qu'elle avoit
trouvé fort bon, et m'asseuroit que, de jour en jour, elle se
confirmoit davantaige en ce bon propos, qui pourtant estoit besoing de
le haster aultant qu'il seroit possible.
Je trouve, Madame, que le dict comte va toutjour droictement et d'une
très bonne sorte en cest affaire; et milord de Burlay monstre le
semblable; mais, de tant que je sçay l'extrême affection que icelluy
Burlay porte à ceulx de Herfort, et à traverser tout ce qui les
pourroit empescher de parvenir à ceste couronne, je crains que sa
présente démonstration ne soit que pour ne s'ozer opposer à la
vollonté de sa Mestresse, et qu'en effect il ne se faille fyer en luy
que bien à poinct; car j'ay desjà cogneu que sa façon de négocier tend
à mettre la matière en longueur. Par ainsy, je persévère en ce que
j'ay desjà mandé à Vostre Majesté par le Sr Cavalcanty, qu'il fault
presser de passer les articles, sans s'amuser à débattre les responces
qu'on nous a baillées, affin de demeurer promptement résoluz ou de la
conclusion ou de la ropture du propos; et me pardonne Vostre Majesté
si je luy escriptz tant de choses différantes; car c'est ung affaire
où il ne fault rien obmettre. Sur ce, etc. Ce IIe jour de may 1571.