A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, par les deux dernières lettres, que j'ay receues, escriptes de

vostre main, et par le fidelle récit, que le Sr de Vassal m'a faict,

des choses que luy avez commandé me dire, j'ay veu l'advancement que

Vostre Majesté a sceu très saigement donner à ce qui se debvoit faire

par dellà, et ay comprins ce qu'elle desire qui se conduyse à présent

icy. Dont, sans remémorer le propos du comte de Lestre, lequel je vous

ay naguières mandé par une petite lettre, dans le pacquet du Roy,

avant que m'eussiez deffandu de rien plus y commettre de ce faict, je

vous diray à présent, Madame, que, despuys le dict propos, j'ay esté

deux fois devers la Royne d'Angleterre avant le retour de milord

Boucard; laquelle a monstré qu'elle estoit très marrye de ne pouvoir

cognoistre, par aulcune chose que le dict Boucard ny le Sr de

Valsingan luy escripvissent de dellà, ny par le récit d'aulcun qui en

vînt, qu'il y eust que toute froydeur de vostre costé, jusques à me

dire, avec regrect, que ce avoit esté ung bruict et puys rien, et

qu'elle voyoit bien que vous adjouxtiez plus de foy aulx persuasions

que à la vérité, et que, de son costé, elle prioyt Dieu de ne luy

donner à vivre une heure après qu'elle auroit pensé d'user de

moquerie.

Je n'ay esté marry de la veoir en ceste opinion, ains luy ay confirmé

que plusieurs, à la vérité, s'efforçoient par leurs artiffices de

traverser la bonne intention, que Voz Majestez pouvoient avoir en cest

endroict, et que pourtant il la vous failloit ayder.--«Je ne sçaurois,

m'a elle assés soubdain respondu, comme leur donner ayde, si eulx

mêmes ne se veulent ayder.»--Je luy ay aussitost répliqué que «si,

pourroit fort bien faire en ce qui ne seroit que bien honnorable pour

elle.» Et sommes entrez en des propoz fort honnestes, ès quelz m'a

semblé qu'elle n'y apportoit rien de simulation.

Despuys, milord de Boucard est arrivé, qui luy a faict ung rapport

bien fort honnorable, et en façon pour luy faire trouver fort bon ce

qu'il a veu en son voyage; et ay aprins par les deux plus inthimes

personnes de la dicte Dame, desquelles j'en ay accointé nouvellement

une, qu'elle s'est confirmée davantaige en son premier propos vers

Monseigneur votre fils, et à desirer plus que jamais l'alliance de

France; ayant néantmoins mesuré, par la prudence des propos, que

Vostre Majesté a tenuz au dict Boucard, qu'il estoit besoing d'y aller

fort secrectement, dont ne s'en parle plus qu'entre bien fort peu en

ceste court.

Le lundy après le décez de Mr le cardinal de Chastillon, le comte de

Lestre m'ayant assigné de nous trouver, comme par rencontre, aulx

champs, m'a, de rechef, pressé de haster les affaires, affin de ne

nous trouver prévenuz, par ce qu'on menoit, ainsy qu'il dict, pour

l'aultre party bien chauldement la matière, et que néantmoins, encor

que le pourtraict du prince Rodolphe fût desjà arrivé, il me prioyt

que, si je l'estimois chevalier d'honneur et homme de bien, je

vollusse donner foy à ce qu'il me juroit, devant Dieu, que la Royne,

sa Mestresse, estoit résolue de se maryer, et qu'elle estoit mieulx

disposée envers Mon dict Seigneur, vostre fils, que à nul aultre party

du monde; et que desjà elle s'estoit tant déclairée en cella, et luy

m'en avoit parlé si ouvertement qu'elle ny pourroit rien adjouxter

davantaige, jusques à ce que Voz Majestez en eussent faict dire

quelque chose de leur part.

Sur quoy, Madame, ayant sondé ce propos jusques au fondz en d'aultres

lieux, d'où s'en pouvoit tirer notice, j'ay trouvé qu'il y a

conformité; et croy qu'avec vingt mil escuz l'on n'en pourroit à

présent descouvrir davantaige; tant y a que j'ay respondu au dict

sieur comte que Vostre Majesté avoit desjà de longtemps manifesté sa

bonne intention envers la Royne, sa Mestresse, à desirer, mesmes pour

le Roy, son alliance, et je croyois que milord Boucard avoit bien

cogneu que ceste mesmes vollonté vous continuoit encores vers elle

pour Monseigneur; et, combien que la voix, qui en avoit sorty en

France et icy, sans fondement, heust miz en commotion bonne partie de

la Chrestienté, vous ne vous en estiez aucunement estonnée, car

estimiez que, venant la grandeur de ces deux royaulmes à se fortiffier

ainsy l'une par l'aultre, l'on n'auroit guières à craindre le reste du

monde; cella seulement vous descourageoit qu'on vous avoit asseurée

que l'intention de la dicte Dame estoit de ne se maryer jamais, mais

que, pour la nécessité et accommodement de ses affaires, elle en

feroit de très grandes démonstrations jusques à en donner de bonnes

parolles, en passer articles, et mesmes d'en bailler sa promesse en ce

que les conditions se peussent accorder; et que, puys après, quant

elle se seroit bien servye du propos, les dictes condicions se

demanderoient si dures et si difficiles, sur le faict de la religion,

ou sur la restitution de quelques places, ou sur d'aultres

contrainctes demandées par deçà, (et enfin, quant l'on ne pourroit

mieulx, l'on y feroit opposer les seigneurs de ce conseil ou les

Estatz du royaulme), que le tout se viendroit à rompre au mespriz et

moquerie de celluy qui y auroit prétandu; et que Vostre Majesté

estimoit trop meilleur de s'en tayre que d'en tumber en cest

inconvénient; car en lieu de paix et d'amytié, il en sortyroit une

hayne, et, possible, une bien cruelle guerre, et que luy, et nous

toutz qui nous en serions meslez, en reporterions ung très grand

blasme et un déshonneur à jamais; néantmoins que, sur sa parolle, je

vous en escriprois promptement avec toute affection, et que bientost

j'en aurois la responce.

Il m'a répliqué tant de bonnes parolles, et l'on m'en a dict tant

d'aultres bonnes d'ailleurs, et mesmes l'on m'a tant asseuré que

Cecille y est, à ceste heure, fort affectionné, que je ne vous

sçaurois dire, Madame, sinon que je ne voy que la matière soit

aultrement que très bien disposée; dont adviserez maintenant comme il

fauldra procéder, sans attendre l'adviz d'icy, car fault que procède

du seul conseil de Voz Majestez. Tant y a que, s'il vous playt que

j'aye bientost une lettre, par laquelle je puysse prier la dicte Dame

de trouver bon que Voz Majestez luy trettent Monseigneur vostre filz

en mariage, et qu'elle ayt agréable que vous le luy offriez, je

mettray peyne d'en tirer bientost sa déterminée responce; et, si elle

me la faict telle comme je l'espère, je procureray incontinent de

sçavoir les condicions, et de procéder aulx articles, si bien que

l'affaire ne traynera nullement; et si, sera tenu fort secrect, ainsy

que ceulx cy monstrent de le desirer; qui ont entendu que le vydame

debvoit repasser par deçà, mais ilz ne trouvent bon que luy, ny pas

ung aultre, y viegne jusques à ce que le tout soit conclud. Et sera

bon, Madame, affin d'obvier à longueur, de considérer, de bonne heure,

s'il sera expédiant que les dictes condicions se trettent et débattent

en France, ce que j'estimerois meilleur, ou bien icy; et si,

d'avanture, il fault que ce soit icy, il vous playra me

particullariser comme Vostre Majesté desireroit qu'elles fussent.

J'estime que le Sr Cavalcanty, qui est fort secrect, et a de la

suffizance, ne sera que bien propre ministre pour estre employé en

cest affaire, puisque Cecille y est, à ceste heure, bien disposé; dont

vous en pourrez servyr entre Vostre Majesté et le Sr de Valsingan,

lequel s'y monstre aussi meintenant bien fort affectionné, ou bien,

s'il vient par deçà, je m'en ayderay. Sur ce, etc.

Ce Ier jour d'apvril 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 48 / 362 题