(_Lettre à part._)
Madame, par ung commung amy, que Mr le comte de Lestre et moy avons
accoustumé de nous communiquer l'ung et l'aultre, lequel il envoya
hyer quéryr, il m'a mandé qu'il a toutjour esté du party de France, et
qu'il luy importe, de toute sa fortune et mesmes de la vie, qu'il se
meintiegne tel, et qu'il puysse relever toutjour le dict party en
Angleterre, aultant que faire se pourra; dont s'estant opposé jusques
icy à ceulx, qui y soubstiennent la part d'Espaigne, et au mariage de
l'archiduc, il a attandu l'oportunité de voir qu'à bon esciant la
Royne, sa Mestresse, se vollût maryer, et que la nécessité la
contraignît de l'estre, et lors il luy a persuadé, puysqu'elle ne
vouloit avoir sinon ung prince de sa qualité, qu'elle deust en toutes
sortes prandre Monseigneur, vostre filz; et que, quant ung ange du
ciel m'annonceroit, à ceste heure, aultrement, parce qu'il sçavoit
que, en France et en ce royaulme, l'on en faict divers discours, je ne
vollusse croyre que la dicte Dame ne fût toute résolue de prandre
party, et très bien disposée à celluy de Mon dict Seigneur, et avec
telle affection qu'il se trouvoit en terme d'estre ruyné et perdu, si
le propos ne se continuoit, comme il l'a commencé; car ceulx mesmes,
qui y estoient les plus contraires, qui sont ses ennemys, impryment à
la dicte Dame que la froydeur, dont l'on y va en France, et celle du
cardinal de Chastillon icy, et ce que je n'en parle point, procède du
dict comte mesmes, qui veult meintenant faire tumber la résolution et
la nécessité, où la dicte Dame en est, à l'espouser à luy; et soubz
main ayantz fort estroictement conféré de l'affaire avec l'ambassadeur
d'Espaigne, ilz mettent, à ceste heure, en avant à la dicte Dame
d'espouser le filz ayné de l'Empereur, l'eage duquel ilz asseurent n'y
avoir à dire d'icelluy de Monseigneur que de demy an, et qu'il est de
plus belle taille que l'archiduc; lequel l'Empereur a finement maryé
ailleurs pour réserver ce party à son filz; et qu'il est très certain
que la dicte Dame, si elle ne trouve correspondance en France, qu'elle
fera des résolutions ailleurs, qui, possible, nous seront
dommageables; qu'il ne pense pas que Voz Majestez Très Chrestiennes ne
cognoissent assés que ceste princesse et son royaulme sont à desirer,
et que Mon dict Seigneur ne peult avoir que honneur de desirer l'ung
et l'aultre, et de s'advancer de les demander toutz deux; mesmes
qu'il n'est pas fille, pour debvoir craindre que ung reffuz luy puysse
faire perdre un aultre party; et que, s'il veut qu'on y aille
secrectement, qu'encores le veult on plus de ce costé, mais au moins
que Voz Majestez fissent dire ou escripre quelque chose, en la plus
convenable façon qu'elles adviseroient, pour faire voir qu'elles
recognoissent la bonne intention de ceste princesse; qu'elles la
veulent entretenir, et qu'il ayt moyen de luy parler librement de
l'affaire, de respondre aux difficultez qu'on y vouldra opposer, et le
conclurre premier qu'il soit publié; qu'il failloit qu'il fût bientost
résolu de cecy, parce qu'il ne vouloit, ny n'estoit besoing pour nous,
qu'il demeurast hors du nombre de ceulx qui tretteront party à la
dicte Dame, ains, d'où qu'elle en preigne, qu'il soit toutjour ung des
premiers qui s'en mesle; et par ainsy que, si le singulier desir,
qu'il a vers la France, ne luy réuscit, qu'il advisera, le mieulx
qu'il pourra, de s'accommoder vers l'Espaigne.
Je luy ay respondu que Mr le cardinal de Chastillon avoit ouvert ce
propos, et que j'estimois qu'il avoit le soing de le conduyre, et que
Voz Majestez ne m'en avoient encores rien mandé en particulier;
seulement je cognoissois, par toutes voz lettres, qu'il y avoit, de
vostre part, une très grande affection de confirmer davantaige
l'amytié, bonne intelligence et alliance, avecques la Royne, sa
Mestresse, et qu'il ne tiendroit qu'à elle que cella se perpétuât
jamais; que je ne faisois doubte que le bruict du dict mariage n'eust
faict descouvrir en France, et icy, qu'il y en a infinys qui seroient
très marrys qu'il succédât, et qui s'esforceroient d'y mettre toutz
les obstacles, qu'il leur est possible, jusques à s'ayder de faulces
inventions, comme est celle qu'il m'avoit mandée qu'on trettoit de
maryer Mon dict Seigneur avec la Royne d'Escoce, et que luy et Mr le
cardinal de Lorrayne et Mr le Nunce en heussent tenu de bien estroictz
conseilz ensemble, chose qui n'avoit nulle apparance de vérité; mais
il estoit bien certain qu'on avoit dict et escript tant de difficultez
de deçà, qu'il ne debvoit trouver estrange que Voz Majestez en
demeurassent en quelque suspens; que je vous escriprois dilligentement
le tout par le menu, et vous représanterois fort expressément sa bonne
intention, et celle qu'il m'asseuroit telle de sa Mestresse, que les
anges mesmes ne m'en debvoient faire rien croyre au contraire, affin
de luy en randre response le plus tost que faire se pourroit. Et par
ce, Madame, que j'ay devant les yeulx les trois considérations, que
m'avez mandées par le Sr de Sabran, sur lesquelles je vous ay despuys
faict entendre ce qui m'en semble, je vous supplie très humblement me
commander, à ceste heure, quel ordre, quel langaige et quel moyen
j'auray à y tenir; et sur ce, etc. Ce XIIe jour de mars 1571.