Sire, après que l'abstinence de guerre a esté accordée, encores pour
tout ce mois de mars, entre les depputez d'Escoce de l'ung et de
l'aultre party, et que la déclaration a esté faicte au comte de
Morthon comme la Royne d'Angleterre vouloit résoluement passer oultre
au tretté, les commissaires de la dicte Dame luy ont proposé qu'il
debvoit adviser à deux poinctz: l'un, de se rétracter de la procédure,
que luy et ceulx de son dict party avoient faicte pour depposer la
Royne d'Escoce, parce qu'ilz n'avoient nulles raysons, tant apparantes
fussent elles, que les princes souverains les vollussent jamais
approuver, ausquelz toutesfoys, comme à ceulx qui estoient constituez
de Dieu pour suprêmes juges et exécuteurs des derniers jugemens en
terre, ceste cause debvoit enfin parvenir; le segond, que ne voulant
plus la Royne, leur Mestresse, meintenir la dicte cause de sa part, il
regardât qu'est ce qu'il desiroit luy estre pourveu par le tretté pour
la seureté sienne, et de ceulx qui l'avoient envoyé.
Ausquelles deux choses, comme il s'efforçoit d'y vouloir respondre
assés promptement et sans ordre, aulcuns des dicts commissaires l'ont
prié, et croy que artifficieusement, affin de luy dresser cependant sa
responce, qu'il ne se vollust haster de la bailler jusques à ce qu'il
en eust bien à loysir conféré avec ses collègues, parce que leur
Mestresse s'attandoit d'estre ceste foys résolue de son intention,
affin de se résouldre elle mesmes des moyens qu'elle auroit, puys
après, à tenir sur tout le reste du tretté. Dont, à deux jours de là,
le dict de Morthon est retourné devers les dicts commissaires, et leur
a respondu que les occasions, pour lesquelles la Royne d'Escoce estoit
deschassée de son estat, avoient piéçà esté nottiffiées à la Royne
d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil avec tant de preuve et
de vérité qu'il ne vouloit à présent y dire, ny desduyre, sinon cella
mesmes qui desjà avoit esté dict et miz par escript, et qu'il tournoit
le produyre de rechef devers eulx; dont leur a exibé incontinent la
procédure faicte à Yorc: et, quant au segond poinct, il les prioyt de
considérer qu'aussitost que la juste privation et puis la dimission
vollontaire de la dicte Dame avoient esté déclairées, le Prince son
filz avoit légitimement esté subrogé en l'estat, et desjà couronné Roy
d'Escoce; auquel luy et les bons subjectz du pays avoient presté la
foy et sèrement, duquel ilz ne vouloient, ny pouvoient avec leur
honneur, meintennant se despartyr; et pourtant, il suplyoit la Royne
d'Angleterre de les vouloir toutjours favoriser et soubstenir en
cestuy leur juste et honneste debvoir, attandu mesmement que les
choses en Escoce s'estoient, jusques icy, conduictes, et se
conduysoient encores fort bien et par bon ordre, soubz l'auctorité du
jeune Roy; et que, quant bien elle le vouldroit habandonner, qu'ilz
n'auroient pourtant ny faulte de moyens ny de forces pour le
soubtenir, et pour contraindre le reste du royaulme de luy obéyr.
Laquelle responce estant par quatre des dicts commissaires raportée à
la Royne d'Angleterre, elle a dict qu'elle sentoit l'arrogance et la
dureté d'un cueur bien obstiné, et qu'elle sçavoit que le dict Morthon
ne l'avoit apportée telle de son pays, ains l'avoit aprinse icy
d'aulcuns de ceulx mesmes du conseil, lesquelz elle vouloit bien dire
qu'ilz estoient dignes d'estre penduz à la porte du chasteau, avec un
rollet de leur adviz au coul; et que sa vollonté estoit que le dict
Morthon ne bougeât ou de Londres, ou de la suyte de sa court, jusques
à ce que quelque bon expédiant eust esté miz en cest affaire.
Ceste démonstration de la dicte Dame nous a donné quelque argument de
bien espérer de son intention; mais l'artifice des adversaires l'a
bientost destournée, car, oultre leurs trames de court, et celles
qu'ilz pratiquent encores en Escoce, voycy, Sire, ce que a escript le
Sr de Valsingan à la dicte Dame du costé de France: qu'il a descouvert
ung propos, qui se mène bien chauldement pour maryer Monsieur, frère
de Vostre Majesté, avec la Royne d'Escoce, et que le Pape luy promect
la dispence et beaucoup d'avantaiges au monde en faveur du dict
mariage, et que les choses en sont si avant que Mon dict Seigneur
promect d'y entendre, aussitost que, par ce tretté, la dicte Dame sera
restituée en son estat; et que, ores que le tretté ne succède, qu'il y
a entreprinse dressée pour la venir tirer par force hors d'Angleterre.
A ceste cause, il suplye sa Mestresse de vouloir bien considérer
lequel des deux inconvénians elle ayme mieulx évitter; et que, quant
à luy, il ne luy peult dire sinon qu'elle sera très mal conseillée, si
elle se dessaysyt jamais de la Royne d'Escoce.
Cest adviz a renouvellé une si extrême jalouzie dans le cueur de ceste
princesse, que je tiens le tretté non seulement pour beaucoup
traversé, mais toutz les affaires et la personne mesmes de la dicte
Royne d'Escoce en assés grand dangier. Et desjà ayant commancé la
dicte Royne d'Angleterre de procéder plus estroictement avec le dict
de Morthon, elle a faict dire à l'évesque de Roz qu'il veuille bailler
une responce par escript aulx choses que icelluy de Morthon a dictes,
et produictes de rechef, contre sa Mestresse; et qu'encores qu'elle,
de sa part, n'en demeure que bien satisfaicte, que néantmoins cella
servyra beaucoup de donner aucthorité au tretté: qui est ung poinct,
Sire, pour non seulement acrocher la matière, mais pour attribuer, peu
à peu, de l'authorité et jurisdiction à ceste couronne sur celle
d'Escoce. Dont m'a semblé de conseiller à l'évesque de Roz de n'en
faire rien, et de n'entrer, en façon du monde, à contester icy les
droictz et tiltres de sa Mestresse, comme n'estant, à présent,
question de cella, ny d'aulcune aultre chose que de tretter
amyablement, entre les deux Roynes, de la restitution de celle qui est
hors de son estat; et que le dict Morthon n'avoit que faire au dict
tretté, sinon pour y requérir, si bon luy sembloit, sa seurté et celle
des siens; à quoy pouvoit estre pourveu par ung seul article, après
que les aultres seroient accordez; et qu'à cette occasion il requist
d'estre procédé promptement avecques luy, et avec les aultres depputez
de la Royne, sa Mestresse, sur les articles desjà proposez, ou bien
leur donner congé de s'en retourner. Et ay tant faict qu'il s'est
fermement arresté d'en user ainsy; dont espère qu'en brief nous aurons
ou la conclusion, ou la ropture du dict tretté, et que je vous pourray
informer des particullaritez que m'avez escriptes par vos dernières du
XIXe du passé, touchant vostre vertueuse et prudente résolution en
cest endroict[2], laquelle je mettray peyne qu'elle puysse réuscyr
bien utille, et qu'elle soit aydée et favorisée d'icy, ou aulmoins non
oprimée par les forces de ce royaulme; vous suppliant très humblement,
Sire, de différer, jusques à mes prochaines, l'expédition du frère du
cappitaine Granges, qui arrivera bientost devers Vostre Majesté, parce
que c'est sur luy qu'il semble estre bon de faire fondement, estant
homme solvable et de bonne intention. Sur ce, etc.
Ce XIIe jour de mars 1571.
[2] Cette lettre annonce la résolution formelle du roi d'envoyer
en Écosse, pendant six mois, à partir du premier mars, le secours
de quatre mille écus par mois, sollicité par les députés de Marie
Stuart. Voir le _Supplément à la Correspondance Diplomatique de
La Mothe Fénélon_.