«Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés
bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train,
au trot du robuste petit cheval camarguais, l'encolure courte,
l'arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés
et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour
son plaisir, le vis-à-vis d'osier protégé par un tendelet de toile
blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la
lumière d'or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds
traversent l'air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le
bouquet de la Provence.
[70] Supplément du _Figaro_, 1892. _En Provence._
Brusquement, au détour d'un chaînon de mamelons pelés sur lequel
on bute tout à coup, c'est le désert, brûlé et aride. Le long de
la route blanche de poussière, dans une terre jaune et pierreuse,
craquelée par la sécheresse, des vergers d'oliviers rabougris dont
les grappes d'un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle,
de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de
gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs
roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques
vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit
_mas_, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès chétifs.
Le _maïstral_, le «magistral», c'est-à-dire le vent par excellence,
celui dont on disait naguère:
«Parlement, Mistral et Durance
Sont les trois fléaux de Provence.»
Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d'une treille, des
murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges
et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou
simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent
des jardinets faits avec de l'humus rapporté sur un coin de terrain
épierré, qu'arrose parcimonieusement un imperceptible filet d'eau. Ce
n'est que l'humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner
une végétation vigoureuse. Dès qu'il a si peu que ce soit de quoi
étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de
ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et
le romarin embaument les planches d'oignons et d'ail, d'aubergines et
de «pommes d'amour», à l'ombre légère de grêles micocouliers.
Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en
crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se
découpe aiguë sur le bleu vif de l'horizon. Par places, une herbe
rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où
bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent
de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de
mauves, s'aplatissent les larges corolles d'un jaune verdissant.
Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs
fortes odeurs poivrées.
Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le
blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons
de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche.
Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis
de chênes kermès--une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands
lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font
comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques
figuiers s'agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent
a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d'ocre, où le
cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De
loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée.